La vie de l’accoucheur Jean-Louis Baudelocque est
contemporaine des grands bouleversements politiques et scientifiques
des périodes révolutionnaire et impériale, qui lui ont permis d’être
reconnu à la fois comme un des plus célèbres obstétriciens de son
temps et comme un grand pédagogue au service de la formation des
sages-femmes. Malgré sa mort relativement précoce à 65 ans, il a eu
une longue carrière au cours de laquelle la France a beaucoup changé
et ses idées ont évolué.
Troisième enfant d’une fratrie de dix, il est le
fils d’un chirurgien de campagne en Picardie qui l’initie à son art.
Il achève ses études à Paris à l’Hôpital de la Charité (au faubourg
Saint-Germain) sous un maître d’obstétrique réputé, Solayrès de
Renhac (1737-1772). En 1772, après la mort prématurée de Solayrès,
Baudelocque assure son enseignement et recueille les manuscrits de
ses cours. A cette époque, la science obstétricale est renouvelée
dans toute l’Europe par des pratiques nouvelles en cas de bassins
rétrécis (césarienne, symphyséotomie, naissance prématurée
provoquée) et par la mise au point de nouveaux instruments (forceps,
leviers). L’enseignement de l’art des accouchements est devenu un
enjeu important, à cause de l’idéologie populationniste qui incite
les administrateurs de l’Etat à ouvrir dans les provinces des cours
d’accouchements à partir des années 1760. Pour un jeune homme
ambitieux, l’obstétrique est sans aucun doute une discipline
d’avenir.
En 1775, à l’initiative du chirurgien Augier du
Fot, démonstrateur d’accouchements à Soissons, il publie, grâce aux
manuscrits légués par Solayrès de Renhac, la première édition d’un
manuel destiné à l’enseignement des sages-femmes : Anne Amable
Augier du Fot, Catéchisme sur l’art des accouchemens pour les
sages-femmes de la campagne, fait par l’ordre et aux dépens du
gouvernement. Soissons, Chez les libraires, 1775 ; Montpellier,
Jean Martel aîné, 1776 ; Paris, Didot le jeune & Ruault, 1784. Cet
ouvrage sera repris plus tard avec son seul nom, sous le titre Principes sur l’art des accouchemens par demande et réponses en
faveur des élèves sages-femmes. Il connaîtra trois rééditions de
son vivant et trois autres posthumes.
En 1776 Baudelocque est reçu maître en chirurgie
par le Collège de chirurgie de Paris, avec une thèse portant sur la
symphyséotomie ("An in partu propter angustiam pelvis impossibili,
symphysis ossium secanda ?") : il se montre défavorable à cette
opération barbare, qui consiste à sectionner la symphyse pubienne de
certaines parturientes, par division des ligaments et des os
cartilages qui unissent le pubis, pour élargir le bassin afin de
laisser passer le fœtus. L’année suivante, en 1777, le chirurgien
Sigault pratique la première symphyséotomie proclamée réussie par la
Faculté. Cette opération est pratiquée ensuite dans toute l’Europe
par des praticiens avides de gloire. Baudelocque considère assez
vite que c’est une opération dangereuse et inutile et lui préfère la
césarienne.
Il se marie en 1777 avec Andrée de Voulier, dont
la famille fabrique des mannequins de femmes enceintes pour les
démonstrations dans les cours d’accouchements. Elle meurt sans
enfants en 1787. En 1788, il se remarie avec Marie-Catherine Rose
Laurent qui lui donnera cinq enfants. Il publie en 1781 et 1789 les
deux premières éditions de son traité savant L’Art des
accouchemens en deux tomes. Il devient célèbre pour son forceps,
sa pratique de la césarienne et l’invention du pelvimètre, qui
permet de mesurer le diamètre antéro-postérieur externe ("diamètre
de Baudelocque"), afin de déterminer les patientes chez lesquelles
pourraient être rencontrées des difficultés à la naissance.
Les années révolutionnaires (1789-1799), après
l’abolition de toutes les corporations et facultés, sont un moment
extrême d’anarchie médicale, où les hôpitaux perdent une partie de
leur personnel et de leur financement, où la collation des grades
est suspendue et où n’importe quel charlatan peut se dire médecin. A
cette époque, Baudelocque réussit à bâtir sa réputation d’accoucheur
grâce à une clientèle de ville et à des cours privés d’obstétrique.
En 1794, l’ancienne Faculté de médecine est remplacée par l’École
centrale de Santé de Paris : elle comporte deux chaires
d’accouchement, l’une pour les étudiants, l’autre pour les
sages-femmes dont est chargé Baudelocque. A cette date, les cours
restent encore uniquement théoriques. En octobre 1795, l’Office des
accouchées de l’Hôtel-Dieu qui abritait jusqu’à la Révolution des
cours d’accouchement de haut niveau, est déplacé dans les bâtiments
de l’Institut de l’Oratoire, rue d’Enfer, au sud de la capitale. Le
nouvel établissement, appelé Hospice de la Maternité, doit à la fois
à accueillir pour leurs couches les femmes pauvres et les filles
mères et permettre la formation clinique des sages-femmes et des
médecins de l’École de Santé. Il effectue 1700 à 2000 accouchements
par an. En 1798, Baudelocque, en plus de son poste de professeur
d’obstétrique à l’Ecole de Santé de Paris, devient chirurgien en
chef de la Maternité. C’est seulement en 1802, grâce à Chaptal
chargé de l’Instruction publique, qu’est créée l’école de l’Hospice
de la Maternité qui offre à des sages-femmes venues de toute la
France un enseignement de haut niveau.
A partir de 1802, dans cette école
exceptionnelle, Baudelocque déploie ses talents de pédagogue, en
enseignant l’obstétrique à la fois à la Maternité et à la Faculté.
Pour son enseignement, qui va des connaissances théoriques
d’anatomie à la pratique de tours de main obstétricaux, il utilise
son manuel par questions et réponses dialoguées, qui, selon lui,
permet aux élèves de tester continuellement leurs connaissances et
de s’entraîner mutuellement. Il utilise aussi les mannequins, très
en vogue en son temps, qui permettent de s’exercer aux examens et
aux manœuvres obstétricales sans blesser de parturientes ; et
surtout, il insiste sur l’importance de la pratique au lit du malade
qui permet de mettre véritablement en œuvre la nouvelle médecine
clinique. A cette époque, il a beaucoup évolué par rapport à
l’interventionnisme de sa jeunesse. Il insiste sur le fait que
l’accouchement est une fonction naturelle ; il privilégie
l’observation par rapport à l’action et montre qu’il faut savoir
attendre et laisser faire la nature ; il se sert le moins possible
des instruments. Il préfère le doigt à tout autre instrument pour
mesurer le bassin et recourt au forceps le moins possible. En 1809,
il indique que seulement 1% des accouchements à la Maternité sont
contre nature. Comblé de charges et d’honneurs, il doit déléguer une
partie de son autorité à la sage-femme en chef de la Maternité,
Marie-Louise Lachapelle (1769-1821), dont il reconnaît les
compétences ; il lui donne une grande autonomie, puisqu’elle assure
une partie de l’enseignement des élèves sages-femmes et qu’elle est
autorisée à manier seule le forceps en cas d’accouchement difficile.
Baudelocque a été mêlé en son temps à deux débats
théoriques très virulents qui l’ont opposé à ses confrères : celui
sur la symphyséotomie, et celui sur la césarienne. S’il a toujours
été opposé à la symphyséotomie depuis sa thèse de chirurgie, en
revanche, il a pratiqué des césariennes avec plus ou moins de
succès, comme l’en accuse un de ses rivaux le docteur Sacombe. Ce
confrère lui reproche, entre autres, d’avoir provoqué la mort d’une
mère et de son enfant au cours d‘une césarienne mal faite. Pour se
défendre des calomnies incessantes de Sacombe, Baudelocque doit se
résoudre à le faire traduire en justice et il gagne son procès en
1804. Malgré cette pénible affaire, il garde une clientèle privée
prestigieuse, dont plusieurs grandes dames de l’entourage de
Napoléon : l’impératrice Marie-Louise, les reines d’Espagne, de
Hollande, de Naples, les grandes duchesses de Berg et de Toscane.
En ce début du XIXe siècle,
Baudelocque est un des rares exemples d’accoucheur à plein temps.
Comme l’écrit Jacques Gélis, « seuls quelques grands personnages
ayant la responsabilité d’un établissement clinique (Boer à Vienne,
Baudelocque à Paris) peuvent se permettre une telle spécialisation
et être qualifiés d’accoucheurs au sens où nous l’entendons
aujourd’hui. » Mort en 1810, Baudelocque n’a jamais pratiqué ni
enseigné dans les locaux de la maternité qui porte son nom. Car
c’est seulement en 1814 que la Maternité quitte l’Oratoire pour
s’installer dans l’ancien couvent de Port-Royal où elle est restée
depuis.