Sources de l'alchimie

Présentation par Didier KAHN
(CNRS, Paris)
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Johannes de Rupescissa,
De consideratione Quintæ essentiæ rerum omnium
(Bâle : Conrad Waldkirch, 1597)

Depuis au moins Roger Bacon (1219-1292), l’alchimie, loin de se limiter à la recherche de la transformation des métaux vils en or, présentait également un courant orienté vers la prolongation de la vie : l’alchimie médicale. Au milieu du XIVe siècle (c. 1351-1352), le mystique visionnaire franciscain Johannes de Rupescissa (Jean de Roquetaillade) imprima très durablement sa marque à ce courant en y ajoutant une idée appelée à une prodigieuse fortune : celle de la quintessence.

Dans la cosmologie médiévale, le ciel, composé d’éther, passait pour incorruptible tandis que le monde sublunaire, régi par les quatre éléments, était soumis à la corruption. Selon Rupescissa, il est possible de soustraire l’homme à la corruption grâce à l’usage de la quintessence, « contre-partie terrestre de la matière céleste » (B. Obrist). La quintessence se prépare à partir de l’aqua ardens (alcool), mille et mille fois distillée jusqu’à être entièrement débarrassée des quatre éléments. La quintessence ainsi obtenue étant de nature incorruptible, elle est à même d’agir sur les quatre qualités élémentaires régissant le corps humain afin de le préserver de la corruption. Cette action se réalise par le biais de l’or, soleil terrestre, de même que les cieux agissent sur le monde par le biais du soleil et des astres. L’or ne doit pas être d’origine alchimique, car aux yeux de Rupescissa, l’or alchimique est fait de matières corrosives. Il faut donc employer de l’or naturel, le purifier, le chauffer et le distiller plusieurs fois avec de l’aqua ardens qui en extraira toutes les propriétés. Puis cette "eau ardente aurifiée" doit être ajoutée à la quintessence pour produire la médecine universelle. Cette opération, Rupescissa la désigne comme l’action de fixer le soleil [i.e. l’or] dans le ciel [i.e. la quintessence].

Les propriétés de la quintessence ne s’arrêtent pas là. Selon Rupescissa, on peut « fixer dans le ciel non seulement le soleil, mais toutes les choses terrestres », ce qui revient à dire que l’on peut extraire la quintessence « de tout fruit, bois, racine, fleur », même des herbes et des feuilles ; il suffit de les faire distiller trois heures durant dans l’eau ardente et celle-ci extrait leur quintessence, s’incorporant leurs propriétés qui se trouvent ainsi multipliées. On peut également extraire la quintessence de l’or, à l’issue d’une série de manipulations (amalgamation avec le mercure, dissolution dans des acides minéraux, décantation au soleil, enfin obtention d’une « huile incombustible » qui n’est autre que la quintessence de l’or). On peut alors combiner cette dernière avec la quintessence ordinaire du vin dans un remède. Rupescissa énumère un tel nombre de substances susceptibles d’être employées de cette façon que, comme l’écrit Robert Halleux, « somme toute, l’eau ardente remplace simplement l’eau et le vin des infusions et des décoctions galéniques ».

Cet ouvrage, répandu dans plus de 130 manuscrits latins et dans une vingtaine de manuscrits allemands antérieurs au XVIIe siècle, traduit en tout dans pas moins de sept langues, connut une vogue qui le dépassa lui-même. Reprises très rapidement dans le De secretis naturæ faussement attribué à Raymond Lulle, les doctrines de Rupescissa se diffusèrent aussi sous le nom du philosophe de Majorque. Au temps de l’imprimé, c’est le De secretis pseudo-lullien qui fut, et de loin, le premier à gémir sous les presses (1514), bientôt traduit en allemand (1532) et en italien (1557). Les doctrines de Rupescissa furent également diffusées en allemand à travers le Liber de arte Distillandi de Compositis de Hieronymus Brunschwig (1512), ouvrage qui, traduit en anglais dès 1527, fut surtout adapté en latin par Philipp Ulstad et publié sous cette forme, sous le nom d’Ulstad et sous le titre de Cœlum philosophorum (1525), rendant désormais les idées de l’alchimiste franciscain accessibles à l’Europe entière par la voie de l’imprimé, car l’ouvrage d’Ulstad fut, comme le De secretis pseudo-lullien, un des best-sellers alchimiques de la première moitié du XVIe siècle. Aussi ne doit-on pas s’étonner que Paracelse (1493/94-1541), dans son œuvre médico-alchimique, s’avère profondément marqué par les doctrines médiévales de la quintessence.

Que devenait dans tout cela l’ancêtre commun d’Ulstad, de Brunschwig et du pseudo-Lulle, le De consideratione de Rupescissa ? Toujours inédit en latin dans la première moitié du XVIe siècle (si ce n’est dans les extraits diffusés par ces trois auteurs), il fut d’abord édité en version française à Lyon en 1549 (La Vertu et proprieté de la Quinte essence de toutes choses, Faite en Latin par Joannes de Rupescissa, Et mise en François par Antoine Du Moulin Masconnois, Valet de chambre de la Royne de Navarre). Il fallut attendre 1561 pour qu’un médecin de Bergame réfugié à Bâle, Guglielmo Gratarolo (1516-1568), en donnât la première édition latine sous ce titre : Joannis de Rupescissa qui ante CCCXX. annos vixit, De consideratione Quintæ essentiæ rerum omnium, opus sane egregium. L’œuvre de Rupescissa y était accompagnée de traités attribués à Arnaud de Villeneuve (De sanguine humano distillato) et à Raymond Lulle, du De aqua vitæ de Michel Savonarole et de deux petits textes sur la quintessence, dus à Gratarolo lui-même. Dans un vaste recueil édité par ses soins la même année, le Veræ Alchemiæ […] doctrina, certusque modus, Gratarolo publiait en même temps l’autre traité alchimique de Rupescissa, le Liber lucis, consacré à l’alchimie transmutatoire, scellant ainsi la complémentarité de ces deux ouvrages publiés simultanément.

L’édition de 1561 ne connut qu’une seule réédition, en 1597, sans modifications. (C’est par erreur que Frank Hieronymus a évoqué une édition de 1572 : ses références renvoient en fait à l’édition de 1561.) Son intérêt est d’autant plus grand que, contrairement à ce qu’avait cru Robert Halleux (qui n’avait pu s’en assurer de visu), le traité de Rupescissa ne fut jamais repris dans les grands recueils d’alchimie médiévale du XVIIe et du XVIIIe siècle : les éditions de 1561 et de 1597 sont donc les seules dont on dispose pour le texte latin du De consideratione. Il faut savoir gré à la BIU Santé de Paris de remettre ce texte aujourd’hui en circulation.

Bibliographie

Bachmann Manuel, Hofmeier Thomas (Hrsg.), Geheimnisse der Alchemie, Bâle : Schwabe & Co., 1999, p. 140-151.
Benzenhöfer Udo, Johannes’ de Rupescissa Liber de consideratione quintæ essentiæ omnium rerum deutsch. Studien zur Alchemia medica des 15. bis 17. Jahrhunderts mit kritischer Edition des Textes, Stuttgart : Franz Steiner Verlag, 1989 (Heidelberger Studien zur Naturkunde der frühen Neuzeit, 1).
Halleux Robert : « Les ouvrages alchimiques de Jean de Rupescissa », Histoire littéraire de la France, 41, Paris : Imprimerie Nationale, 1981, p. 241-284.
Hieronymus Frank, 1488 Petri - Schwabe 1988. Eine traditionsreiche Basler Offizin im Spiegel ihrer frühen Drucke, Bâle : Schwabe & Co., 1997, t. II, p. 1197b.
Jacquart Danielle : « Médecine et alchimie chez Michel Savonarole (1385-1466) », dans : Jean-Claude Margolin et Sylvain Matton (éd.), Alchimie et philosophie à la Renaissance. Actes du colloque international de Tours (4-7 déc. 1991), Paris : Vrin, 1993 (De Pétrarque à Descartes, LVII), p. 109-122.
Obrist Barbara : « Art et nature dans l’alchimie médiévale », Revue d’histoire des sciences, 49 (1996), p. 215-286.
Pereira Michela, The Alchemical Corpus attributed to Raymond Lull, Londres : The Warburg Institute, 1989 (Warburg Institute Surveys and Texts, 18).
Romswinkel H. J., Medizinisch-alchemistische Texte des 14. Jahrhunderts über destilliertes Menschenblut, Diss. Phil., Bonn : Horst Weller, 1974.

Pseudo-Raymond Lulle,
De secretis naturae sive de quinta essentia

suivi d’Albert le Grand,
De mineralibus

(Strasbourg : Balthazar Beck, 1541)

Sous le nom de Raymond Lulle (1235-1315), un vaste corpus de textes apocryphes alchimiques se constitua à partir du XIVe siècle et ne cessa de se développer jusqu’au XVIIe, voire au XVIIIe siècle. Lulle lui-même n’avait que mépris pour l’alchimie ; son attitude paraît même s’être encore durcie à l’encontre de cette science au fil des ans. Mais dans le sillage de son prodigieux succès en tant que philosophe, des lullistes anonymes se mirent à composer sous son nom un nombre croissant de traités d’alchimie, dont le premier, sans doute, et l’un des plus célèbres, fut le Testamentum. Originellement composé en latin, ce texte daté de 1332 n’entendait pas s’en tenir au seul projet de la transmutation des métaux, mais y ajoutait la fabrication des pierres précieuses, et surtout la guérison des maladies. A dire vrai, le thème de la prolongatio vitæ caractérisait déjà, au siècle précédent, tout un pan de l’alchimie de Roger Bacon (1219-1292) ; ce thème se fraya un chemin jusqu’au Testamentum par le biais d’une notion d’importance centrale : l’élixir, emprunté à l’alchimie arabe. Mais le Testamentum, assimilant ce thème et cette notion, mit à jour un concept nouveau, celui de « médecine universelle » efficace pour les pierres précieuses, les hommes et les métaux.

C’est à partir de ce traité qu’allait se constituer, dans la seconde moitié du XIVe siècle, un autre texte majeur de la mouvance pseudo-lullienne, le De secretis naturæ seu de quinta essentia, qui n’est autre qu’une version "lullifiée" du De consideratione quintæ essentiæ de Johannes de Rupescissa (c. 1351-1352).

Considéré par Michela Pereira comme « l’œuvre centrale du corpus alchimique pseudo-lullien », le De secretis naturæ juxtapose l’alchimie du Testamentum et les techniques de Rupescissa orientées vers la production de quintessences (notamment celle du vin) régulant et réparant les désordres des qualités élémentaires au sein du corps humain. Rupescissa, dans l’excusatio qui fermait le Livre I du De consideratione, s’était refusé, notamment par respect pour la discipline de son Ordre, à révéler « les médecines admirables qui guériraient aussi bien les hommes que les métaux imparfaits », bornant strictement son propos au terrain de l’alchimie médicale. Le De secretis naturæ balaie de tels scrupules : même l’usage de la quintessence du vin se voit réorienté vers la transmutation.

Composé d’un prologue où Raymond Lulle s’entretient avec un bénédictin, de deux Livres qui reprennent en les modifiant ceux de Rupescissa, d’une Tertia distinctio s’achevant sur des Quæstiones (parfois considérées comme un quatrième Livre) et d’un épilogue où reparaît le moine (la Disputatio monachi), le De secretis naturæ possède une tradition textuelle fort mouvante, tant dans les manuscrits que dans les imprimés. C’est ainsi que les débuts de sa carrière imprimée n’en offrirent, entre 1514 et 1546, que les deux premiers Livres. La Tertia distinctio, qui forme la section la plus caractéristiquement pseudo-lullienne de l’œuvre, ne fut éditée qu’en 1546. Autant dire qu’on ne dispose, dans la présente édition, que d’une partie succincte de ce traité. Il s’agit néanmoins d’un des best-sellers de l’édition alchimique du premier XVIe siècle. Paru initialement à Venise en 1514, à la suite des Consilia médicaux de Giovanni Matteo Ferrari de Gradi († 1472), le De secretis naturæ allait connaître sous cette forme plusieurs rééditions (Venise 1521, Lyon 1535) qui ne l’empêchèrent pas de prendre aussi son autonomie (Venise 1518, Augsbourg 1518, s.l. 1520), parfois accompagné — comme ici même — du De mineralibus d’Albert le Grand (Strasbourg 1541, Paris 1541, Venise 1542). En effet, en 1541, l’apothicaire Walther Hermann Ryff (c. 1500-1548) — dont le New groß Distillier Buch publié à Francfort en 1545 ne sera autre qu’un remaniement — ou plutôt un plagiat — des traités de distillation de Hieronymus Brunschwig, eux-mêmes recopiés de Rupescissa — reprit à Strasbourg, chez Balthasar Beck, non seulement le De secretis naturæ pseudo-lullien, mais aussi le De mineralibus d’Albert le Grand, et cette édition fut reprise à Venise dès l’année suivante, tandis qu’à Paris l’imprimeur-libraire Jérôme de Gourmont rééditait le Bermannus de Georg Agricola, paru à Bâle en 1530, en l’augmentant de ces deux mêmes textes. La première édition du De secretis naturæ en traduction allemande est de 1532, à Augsbourg ; sa fortune en Allemagne accompagna d’ailleurs celle de la Grosse Wundarznei de Paracelse à Francfort en 1549, 1555 et 1561. On peut enfin voir ce succès du De secretis naturæ consacré en 1557 par une traduction italienne. En latin, le De secretis naturæ sera en outre repris dans le premier recueil pseudo-lullien édité par Johann Petreius à Nuremberg en 1546 (Raimundi Lullii Majoricani De Alchimia Opuscula), accompagné pour la première fois de la Tertia distinctio, absente de toutes les éditions antérieures, et sous cette forme il reparaîtra à Cologne en 1567.

Quant au De mineralibus d’Albert le Grand (1183-1280), le maître-livre de la minéralogie médiévale, qui contenait nombre de développements sur l’alchimie et citait notamment la célèbre Table d’émeraude, il ne fut que progressivement supplanté par l’œuvre de l’humaniste Georg Agricola (1494-1555). Avant de faire couple avec le De secretis naturæ pseudo-lullien, l’ouvrage d’Albert avait déjà connu six autres éditions, dont quatre incunables : Padoue 1476, Pavie 1491, Venise 1495 et Cologne, pas avant 1499. Les éditions suivantes parurent à Oppenheim (1518), Augsbourg (1519), se poursuivant ensuite au XVIe siècle par des éditions dans l’aire culturelle allemande jusqu’en 1569 (Cologne : Birckmann et Baum). Ce traité d’Albert reste l’un des témoins majeurs de l’alchimie latine du Moyen Age.

Bibliographie

Benzenhöfer Udo, Johannes’ de Rupescissa Liber de consideratione quintæ essentiæ omnium rerum deutsch. Studien zur Alchemia medica des 15. bis 17. Jahrhunderts mit kritischer Edition des Textes, Stuttgart : Franz Steiner Verlag, 1989 (Heidelberger Studien zur Naturkunde der frühen Neuzeit, 1).
Durling Richard J., A Catalogue of Sixteenth Century Printed Books in the National Library of Medicine, Bethesda (Maryland) : National Library of Medicine, 1967.
Halleux Robert : « Les ouvrages alchimiques de Jean de Rupescissa », Histoire littéraire de la France, 41, Paris : Imprimerie Nationale, 1981, p. 241-284.
Halleux Robert : « Albert le Grand et l'alchimie », Revue des sciences philosophiques et théologiques, 66 (1982), p. 57-80.
Pereira Michela : « Filosofia naturale lulliana e alchimia. Con l’inedito epilogo del Liber de secretis naturæ seu de quinta essentia », Rivista di storia della filosofia, N.S., 41 (1986), p. 747-780.
Pereira Michela, The Alchemical Corpus attributed to Raymond Lull, Londres : The Warburg Institute, 1989 (Warburg Institute Surveys and Texts, 18).
Telle Joachim : « Walther Hermann Ryff », dans : W. Killy (Hrsg.), Literatur-Lexikon. Autoren und Werke deutscher Sprache, X, Munich : Bertelsmann Lexikon Verlag, 1991, p. 83-84.

Guglielmo Gratarolo (éd.),
Veræ Alchemiæ artisque metallicæ, citra ænigmata, doctrina, certusque modus

(Bâle : Heinrich Petri et Pietro Perna, 1561)

Originaire de Bergame, le médecin calviniste Guglielmo Gratarolo (1516-1568), réfugié à Bâle à partir de 1552, exerça jusqu’à sa mort de multiples activités éditoriales, notamment dans le domaine de l’alchimie, mais aussi, par exemple, dans celui de la philosophie médiévale (Guillaume de Conches) et de la Renaissance (Pietro Pomponazzi). C’est à lui que l’on doit, en 1561, la première (et unique) édition du De consideratione quintæ essentiæ de Johannes de Rupescissa, rééditée telle quelle en 1597. En même temps que ce traité majeur de l’alchimie médiévale, Gratarolo édita, de nouveau à Bâle, un vaste recueil in-folio intitulé Veræ Alchemiæ artisque metallicæ, citra ænigmata, doctrina, certusque modus, qui jusqu’en 1572 constitua la plus large somme de traités d’alchimie disponible en Europe sur le marché du livre. L’ouvrage, qui ne contenait pas moins de 53 traités, représentait de toute évidence la continuation du projet éditorial d’un prédécesseur de Gratarolo, l’imprimeur-libraire de Nuremberg Johann Petreius (1496/97-1550), qui avait déjà cherché vingt ans plus tôt à réunir les matériaux d’une vaste compilation alchimique. De fait, dans le Veræ Alchemiæ publié par Heinrich Petri et Pietro Perna, Gratarolo reprenait presque intégralement la substance du premier recueil publié par Petreius, le De alchemia de 1541, n’omettant que la Table d’émeraude et son commentaire par Hortulanus, déjà réédités l’année précédente chez Pietro Perna dans un recueil principalement attribué (à tort) à Jean de Garlande. Cette reprise pure et simple occupait déjà près des trois cinquièmes du tome I du Veræ Alchemiæ (I, p. 112-242).

De quoi se composaient les deux premiers cinquièmes ? D’abord de pièces sinon liminaires, tout au moins exclues de la pagination principale. Pour ne rien dire des dédicaces, prologues et autres, après un extrait « De Chemeia, vel Alchymia » du Nomenclator de Robert Constantin (1555), Gratarolo ajouta in extremis en tête de son recueil un dialogue alchimique anonyme intitulé Chrysorrhoas sive De arte Chymica, déjà paru à Cologne en 1559, qui mettait en scène Paracelse lui-même (1493/94-1541) sous les traits d’un alchimiste expert dans la transmutation des métaux, activité que le vrai Paracelse avait condamnée sans appel comme indigne. On a longtemps cru que ce dialogue était l’œuvre de Gratarolo. Il est fort difficile de soutenir sérieusement cette affirmation, Gratarolo s’étant montré un adversaire résolu du paracelsisme. Guido Jüttner a suggéré en 1969 que l’auteur eût pu être un ami de Paracelse, Bartholomäus Schobinger (1500-1585), hypothèse aventureuse qui manque de bases solides ; Jüttner, par ailleurs, ignorait entièrement l’existence de l’édition de 1559 du Chrysorrhoas. En somme, rien ne permet vraiment de lever l’anonymat de ce curieux dialogue.

C’est ensuite que commence le corps de l’ouvrage proprement dit (p. 1-244 pour le premier tome). On a vu que Gratarolo y reprenait notamment la quasi-totalité du recueil de 1541 De alchemia, c’est-à-dire en particulier tout le corpus attribué au pseudo-Geber. Mais juste avant ces textes, les 111 premières pages du Veræ Alchemiæ sont consacrées à des traités de la Renaissance commentant Geber. Gratarolo commence en effet par donner sa propre traduction latine du traité Il Legno della vita de son compatriote Giovanni Bracesco (c. 1482-1555 ?). Ce traité, initialement paru à Rome en 1542, avait déjà été traduit en latin ainsi qu’un autre traité de Bracesco et publié en 1548 par Johann Petreius sans nom d’auteur, sous le seul titre De Alchemia Dialogi II., dans le cadre d’une habile stratégie éditoriale de Petreius centrée sur les figures alchimiques de Lulle et de Geber, car Il Legno della vita n’était autre qu’un dialogue mettant initialement en scène Démogorgon — figure mythologique héritée de Boccace — et le pseudo-Lulle alchimiste, où les doctrines alchimiques du pseudo-Geber se trouvaient souvent commentées. Quoi qu’il en soit, Gratarolo, qui avait connu Bracesco vers 1551, avait reçu de lui une version autographe augmentée de Il Legno della vita : c’est elle qu’il traduisit et inséra dans le Veræ Alchemiæ ; la figure de Démogorgon s’y trouve remplacée par celle, bien plus simple, d’un élève (Discipulus) de Lulle (c’est cette version qui sera plus tard reprise dans la Bibliotheca Chemica Curiosa de Manget [1702]). Gratarolo plaça à la suite de ce texte un traité rédigé sans doute en 1554 par un alchimiste français par ailleurs inconnu, Robertus Tauladanus, intitulé In eundem Braceschum Gebri interpretem, animadversio, où ce Tauladanus s’en prenait notamment à l’idée de Bracesco que la matière première des alchimistes n’était autre que le fer. Comment Gratarolo entra en possession de ce texte, c’est ce qu’on ignore, car c’est là sa seule et unique édition.

Le tome II s’ouvre sur la première édition d’un traité médiéval anonyme encore très mal connu, le Liber de magni lapidis compositione, qui porte parfois le titre de Textus alkimie et paraît pouvoir être daté de 1325. Vient ensuite la reprise de quatre traités attribués à Arnaud de Villeneuve, constamment réimprimés depuis 1504 avec ses Opera, et que Gratarolo emprunte vraisemblablement soit à l’édition de ces Opera de 1504, soit à celle de 1509, car comme l’a noté Antoine Calvet, les éditions suivantes ajoutent à ces quatre textes le De lapide philosophorum que Gratarolo ne reprend pas, tandis qu’il leur ajoute, publiée pour la première fois, la Practica ad quendam Papam (II, p. 73-78). En revanche, Gratarolo précise qu’il a collationné certains de ces textes sur des manuscrits.

Les pages suivantes offrent pour la première fois divers traités — tous apocryphes — attribués à Albert le Grand, à Raymond Lulle, à Aristote et Avicenne. Relevons-y notamment la première édition d’un des textes les plus importants des débuts de l’alchimie latine, le De perfecto magisterio du pseudo-Aristote. On trouve ensuite la première édition du Liber lucis de Johannes de Rupescissa, puis des textes médiévaux attribués au moine Ferrarius ou Efferarius, notamment son Thesaurus philosophiæ, enfin toutes sortes de brefs traités et de fragments d’alchimie médiévale, parmi lesquels la Quæstio an lapis philosophicus valeat contra pestem a récemment retenu l’attention de Chiara Crisciani. C’est au poète humaniste Giovanni Aurelio Augurelli (c. 1456-1524) que revient l’honneur de clore ce vaste recueil, avec la réédition de sa Chrysopœia suivie de ses poèmes non alchimiques, conformément à l’édition que suit ici Gratarolo (sans doute l’édition bâloise de 1518).

Une moitié seulement de cet ensemble impressionnant (27 traités au lieu de 53) fut rééditée en 1572 par Pietro Perna sous un titre légèrement différent : Alchemiæ quam vocant artisque metallicæ doctrina, certusque modus, en deux volumes d’un plus petit format (in-8°). Mais les projets de Perna pour l’année 1572 s’avérèrent d’une ampleur inégalée en matière d’alchimie : pas moins de quatre autre ouvrages dont trois autres grands recueils virent alors le jour sous ses presses. L’édition alchimique atteignait son âge d’or.

Bibliographie

Sur G. Gratarolo, le Veræ Alchemiæ et le Chrysorrhoas
Bachmann Manuel, Hofmeier Thomas (Hrsg.), Geheimnisse der Alchemie, Bâle : Schwabe & Co., 1999, p. 204-208.
Ferguson John, Bibliotheca Chemica. A Catalogue of the alchemical, chemical and pharmaceutical books in the collection of the late James Young of Kelly and Durris, Glasgow : James Maclehose & Sons, 1906 (repr. Hildesheim-New York : Georg Olms, 1974), I, p. 341-342.
Gilly Carlos : « On the genesis of L. Zetzner’s Theatrum Chemicum in Strasbourg », dans : C. Gilly, C. van Heertum (eds.), Magia, alchimia, scienza dal ‘400 al ‘700. L’influsso di Ermete Trismegisto / Magic, alchemy and science 15th-18th centuries. The influence of Hermes Trismegistus, vol. I, Florence : Centro Di, 2002, p. 453.
Hieronymus Frank, 1488 Petri - Schwabe 1988. Eine traditionsreiche Basler Offizin im Spiegel ihrer frühen Drucke, Bâle : Schwabe & Co., 1997, II, p. 1194-1198.
Jüttner Guido, Wilhelm Gratarolus, Benedikt Aretius. Naturwissenschaftliche Beziehungen der Universität Marburg zur Schweiz im sechzehnten Jahrhundert, Diss. rer. nat., Marburg, 1969.
Kahn Didier, Paracelsisme et alchimie en France à la fin de la Renaissance (1567-1625), thèse de doctorat, Université de Paris IV, 1998, à paraître chez Droz.
Mandosio Jean-Marc : « Les lexiques bilingues philosophiques, scientifiques et notamment alchimiques à la Renaissance », dans : Jacqueline Hamesse (dir.), Lexiques bilingues dans les domaines philosophique et scientifique (Moyen Age - Renaissance), Turnhout : Brepols, 2001 (Fédération internationale des instituts d’études médiévales : Textes et études du Moyen Age, n° 14), p. 175-226.
Sur le corpus attribué à Geber
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Sur G. Bracesco et R. Tauladanus
Cortesi Bosco Francesca : « Per la biografia dell’alchimista Giovanni Bracesco da Orzinuovi e un enigma di alchimia », Bergomum, 92 (1997), p. 7-25.
Gliozzi G. : « Bracesco », Dizionario biografico degli Italiani, XIII (1971), p. 654-655.
Matton Sylvain : « La figure de Démogorgon dans la littérature alchimique », dans : D. Kahn, S. Matton (éd.), Alchimie : art, histoire et mythes. Actes du Ier colloque international de la Société d’Étude de l’Histoire de l’Alchimie, Paris-Milan : S.É.H.A.-ARCHè, 1995 (Textes et Travaux de Chrysopœia, 1), p. 265-346, spéc. p. 292-309.
Nowicki Andrzej : « Giovanni Bracesco e l’antropologia di Giordano Bruno. (In appendice il dialogo Lignum vitae) », Logos, 1969/3 (Naples), p. 589-627.
Perifano Alfredo, L’Alchimie à la cour de Côme Ier de Médicis : savoirs, culture et politique, Paris : Champion, 1997 (Études et Essais sur la Renaissance, XVI), p. 24-26.
Secret François : « Notes sur quelques alchimistes de la Renaissance, II : Les voyages de Robertus Tauladanus Aquitanus », Bibliothèque d’Humanisme et Renaissance, 33 (1971), p. 626-628.
Thorndike Lynn, A History of Magic and Experimental Science, New York : Columbia University Press, 1923-1958, V (1941), p. 545-547.
Sur le Liber de magni lapidis compositione ou Textus alkimie
Badel Pierre-Yves : « Lectures alchimiques du Roman de la Rose », Chrysopœia, 5 (1992-1996), p. 179.
Corbett James, Catalogue des manuscrits alchimiques latins, I : Manuscrits des bibliothèques publiques de Paris antérieurs au XVIIe siècle, Bruxelles : Union Académique Internationale, 1939, p. 66-68.
Thorndike Lynn, A History of Magic and Experimental Science, New York : Columbia University Press, 1923-1958, III (1934), p. 182-190 et 688-691 ; V (1941), p. 545-547.
Sur la tradition imprimée d’Arnaud de Villeneuve :
Calvet Antoine : « Les alchimica d’Arnaud de Villeneuve à travers la tradition imprimée (XVIe-XVIIe siècles). Questions bibliographiques », dans : D. Kahn et S. Matton (éd.), Alchimie : art, histoire et mythes (1995), p. 157-190.
Sur la tradition imprimée du pseudo-Lulle
Pereira Michela, The Alchemical Corpus attributed to Raymond Lull, Londres : The Warburg Institute, 1989 (Warburg Institute Surveys and Texts, 18).
Sur la Quæstio an lapis philosophicus valeat contra pestem
Crisciani Chiara et Pereira Michela : « Black Death and Golden Remedies. Some Remarks on Alchemy and the Plague », dans : A. Paravicini Bagliani et F. Santi (eds.), The Regulation of Evil. Social and Cultural Attitudes to Epidemics in the Late Middle Ages, Florence : Sismel - Edizioni del Galluzzo, 1998, p. 7-39.
Sur G. A. Augurelli
Hirai Hiroshi, Le Concept de semence dans les théories de la matière à la Renaissance : de Marsile Ficin à Pierre Gassendi, Turnhout : Brepols, 2002 (Collection de travaux de l'Académie internationale d'histoire des sciences), sous presse.
Matton Sylvain : « Marsile Ficin et l’alchimie. Sa position, son influence », dans : Jean-Claude Margolin et Sylvain Matton (éd.), Alchimie et philosophie à la Renaissance. Actes du colloque international de Tours (4-7 déc. 1991), Paris : Vrin, 1993 (De Pétrarque à Descartes, LVII), p. 123-192.
Weiss R. : « Augurelli », Dizionario biografico degli Italiani, IV, Rome, 1962, p. 578-581.

Mino Celsi (éd.),
Artis Chemicæ Principes, Avicenna atque Geber

(Bâle : Pietro Perna, 1572)

Lorsque Mino Celsi publie en 1572 à Bâle, chez Pietro Perna, un important recueil de textes alchimiques d’origine médiévale et en partie arabe : Artis chemicæ principes, Avicenna atque Geber, il est loin de s’agir d’une publication fortuite : ce volume n’est qu’un des nombreux recueils d’alchimie médiévale publiés par Pietro Perna cette année-là. Décalquant purement et simplement le titre d’un imposant recueil de traités de médecine ancienne, Medicæ artis principes, publié à Genève chez Henri Estienne en 1567, l’Artis chemicæ principes s’inscrit clairement dans le cadre d’un vaste projet éditorial visant à offrir tout ce qu’il est loisible de publier alors dans le domaine alchimique. Mais ce recueil ne vise pas seulement à se présenter comme le pendant alchimique des Medicæ artis principes (ce n’est là qu’un argument de vente et de prestige) ; si sa matière — certes très étendue — n’a pas été versée dans les plus vastes recueils simultanément publiés par Perna, l’Auriferæ artis quam Chemiam vocant, antiquissimi authores sive Turba philosophorum et l’Alchemiæ quam vocant artisque metallicæ doctrina, certusque modus, c’est très probablement que Perna poursuivait, parallèlement à son projet éditorial, un projet de nature politique et religieuse : car pourquoi confier la responsabilité de ce volume à un personnage comme Mino Celsi (1514-1577), le successeur de Sébastien Castellion dans la lutte en faveur de la tolérance religieuse ? — Parce que Celsi, sans doute, s’intéressait à l’alchimie ? Certes ; mais il se trouve qu’au même moment Celsi assurait, chez Perna lui-même, la réédition de l’interprétation bilingue par Castellion du Nouveau Testament. Or cette réédition fut dédiée par Celsi à sir Francis Walsingham, l’ambassadeur d’Angleterre à Paris, tandis que le recueil Artis chemicæ principes était simultanément dédié par ses soins à Pierre de Grantrye, ambassadeur de France en Suisse. Lorsqu’on sait que ces dédicaces datent de dix jours à peine avant les noces d’Henri de Navarre et de Marguerite de Valois, qui eussent scellé la concorde religieuse en France si le massacre de la Saint-Barthélemy n’avait pas différé durablement cette perspective, on ne peut que supposer chez Perna et Celsi l’intention d’œuvrer activement, entre autres par le biais de l’alchimie, en faveur de l’avènement de cette concorde en France, voire en Suisse et en Angleterre.
L’un des recueils publiés par Perna cette année-là, l’Alchemiæ quam vocant […] doctrina, certusque modus, n’était autre qu’une réédition partielle du recueil Veræ Alchemiæ de G. Gratarolo, mort quatre ans plus tôt. Le reste du contenu du Veræ Alchemiæ, Perna le répartit dans les autres recueils imprimés par ses soins la même année : c’est ainsi que les traités attribués à Geber dans le Veræ Alchemiæ se retrouvèrent tous dans la seconde partie d’Artis chemicæ principes. Mais l’intérêt majeur de ce recueil de Celsi réside dans sa première partie, constituée par la première (et unique) édition d’un des textes les plus anciens et les plus influents du Moyen Age latin, le De anima in arte alchemiæ faussement attribué à Avicenne, rédigé en réalité en Espagne dans la première moitié du XIIe siècle. Précieux témoin d’une alchimie encore fondée sur les substances organiques au moins autant que sur les minéraux, le De anima in arte alchemiæ s’ouvre sur une importante section théorique, la Porta elementorum, qui étudie la façon de décomposer tout corps en ses quatre éléments pour en recomposer ensuite de nouveaux corps. Ce traité sera abondamment lu et utilisé durant tout le Moyen Age, tout au moins jusqu’au seuil du XVe siècle. Il n’a jamais été réédité depuis 1572.

Bibliographie

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