Introduction : Les débuts de l'odontologie française

Présentation par Micheline RUEL-KELLERMANN
Docteur en chirurgie dentaire et en psychopathologie clinique et psychanalyse
Membre titulaire de l’Académie nationale de chirurgie dentaire
Secrétaire générale de la Société française d'histoire de l’art dentaire (SFHAD)
micheline@ruel-k.net

Présentation générale des livres odontologiques français, hérités du fonds FAUCHARD

De grands anatomistes ou chirurgiens ont consacré aux dents quelques pages ou un ou deux chapitres de leurs ouvrages : parmi les plus marquants en Occident, on retiendra G. de Chauliac (1385), Vésale (1543), G. Falloppe (1561), A. Paré (1575), J. Guillemeau (1594).

C’est seulement au XVIème siècle que paraissent les premières publications exclusivement dentaires, très imprégnées des Anciens et des Arabes, enrichies, pour certaines, d’expériences personnelles. La plus ancienne connue est l’Artzney Büchlein (anonyme, Allemagne 1530), lui succédent W. H. Ryff (Strasbourg, 1548, 1551), puis Francisco Martinez (Valladolid, 1557) et le Libellus de dentibus (Venise, 1563) de Bartholomeo Eustachius qui restera ignoré ou oublié pendant deux siècles.

Urbain Hémard, le premier Français, publie la Recherche de la vraye anathomie des dents, nature & propriété d’icelles en 1581. Exerçant les fonctions de lieutenant du premier chirurgien du Roi, il ne viendra à l’odontologie qu’invité par le Cardinal d’Armagnac. Il s’adresse aux jeunes estudiants en la chyrurgie et souhaite qu’ils ne soient pas des cuisiniers & bouchiers comme le déplorait Guy de Chauliac ; ce qui confirme que sa Vraye Anathomie n’est pas destinée à tous comme le Coloquio de Martinez qui s’adresse tout autant aux gens de la rue qu’aux sangradors ou aux barbiers, privés de tout enseignement.

Il y aura donc d’un côté ceux qui, épris d’érudition, écrivent, théorisent, et de l’autre ceux qui pratiquent au mieux de leur habileté et de leur expérience.

Faute d’instruments adéquats, les Anciens redoutaient l’extraction dentaire et usaient d’applications topiques aussi variées que hasardeuses en vue d’une destruction progressive de la dent. Les Arabes affinent l’instrumentation, notamment les forceps, et peu à peu l’avulsion devient un acte courant et le seul à procurer radicalement un apaisement. Actes dont, rapidement, vont s’emparer les charlatans ou les empiriques, lorsque les guérisseurs n’auront pas réussi à soulager la douleur.

Les premiers, apparus au XIIIe et venant pour la plupart d’Italie, sont les plus connus depuis le XVIe siècle, par l’abondante iconographie qui les représente. Ils officiaient, à la demande, pour le meilleur et pour le pire, tout en exerçant d’autres activités ; vente d’orviétan, d’élixir, de baumes, pour traiter presque tout, du pathologique au domestique ; ils étaient aussi des amuseurs publics, installant leur théâtre sur les places ou devant les églises.

Les empiriques étaient des médecins ou chirurgiens d’occasion, dépourvus de titre, mais parfois compétents et poussés par une volonté de soulager la misère humaine. D’autres étaient les cuisiniers ou les bouchiers de G. de Chauliac. « Dans ce monde de la para-chirurgie foraine, l’art dentaire, l’avulsion, se situaient tout au bas de l’échelle de ces activités. C’était un geste facile, aux conséquences banales, qu’était à même de réaliser tout colporteur chirurgien. Le dentiste des campagnes pouvait être aussi bien oculiste ou renoueur, (…) la seule qualité exigée était l’adresse manuelle et une certaine témérité. » (1) 

Quant aux guérisseurs, tout le monde, les auteurs compris, leur reconnaissait volontiers un pouvoir magique et d’indiscutables capacités de suggestion.

Au début du XVIIe siècle, des brochures d’une trentaine de pages paraissent. L’une, La fleur des remèdes contre le mal de dents, (1622), signée Arnaud Gilles, opérateur pour le mal de dent. D’autres signées Dupont : L’opérateur charitable, Remède très véritable, (1633), il s’y prétend l’inventeur de la réimplantation ou de la transplantation, ou encore, Nouveau remède, (sans date), ces deux brochures portant la mention, dentiste du Roi, et Approbation de MM. les Médecins. À sa mort, le caustique Gui Patin écrira à Falconnet, le 29 juillet 1661 : Il est ici mort un charlatan fort ignorant, qui tâchait de se donner de la réputation sous une qualité feinte de médecin de Montpellier, comme font d’autres, et néanmoins, il n’y fut jamais. (2)

À partir de la deuxième moitié du XVIIe siècle, « quelques dentistes, en très petit nombre, répondent aux besoins des personnes de qualité, soucieuses de leur santé buccale, des dames de l’aristocratie parisienne en particulier. Ces opérateurs sont capables d’arracher les dents dans de bonnes conditions, ils préparent et vendent des élixirs pour l’hygiène buccale, ils traitent le scorbut des gencives (…),  liment les caries, et remettent des dents. Ces hommes sont des sédentaires parfaitement outillés, tout à fait respectables, très qualifiés pour assurer cette thérapeutique buccale. Ils sont aussi assistés pour la réalisation des dents postiches, par des tabletiers. (…) Cette polyvalence thérapeutique buccale ouvre la voie à la spécificité dentaire. » (3)

Est-ce pour eux que Bernardin Martin, chimiste et non dentiste, au service de la Maison du Prince de Condé écrit sa Dissertation pour les dents, en 1679 ou, l’écrit-il, tout simplement, pour le plaisir de réunir des connaissances théoriques recueillies auprès des plus fameux médecins de son temps, et susceptibles d’intéresser les personnes de qualité soucieuses de leurs dents ? Même si cette Dissertation n’apportait que peu de connaissances nouvelles, elle servira néanmoins de modèle à ses successeurs pour leurs ouvrages plus particulièrement destinés au public.

Par les Édits royaux de 1699, Louis XIV donne naissance à un troisième corps de praticien après celui des médecins et des chirurgiens, le corps des « Experts ». Les oculistes, herniaires, lithotomistes, dentateurs, qui pouvaient être aussi bien compétents que dangereux, se trouvent conviés à devenir « experts » de leur spécialisté. « Fait important à signaler, l’Édit de 1699 n’envisage nullement l’ouverture de cours ; on s’en tient à la simple reconnaissance de ces praticiens, au contrôle de leurs capacités. Ils sont associés à la vie d’une communauté de Maîtres chirurgiens, donc soumis à la haute autorité du Premier chirurgien. Cette tutelle implique (…) de se soumettre au payement des droits d’avènement ». (4). On n’en est encore qu’à une sorte d’apprentissage.

La publication du Chirurgien-Dentiste de Fauchard (1728) sera l’événement marquant du siècle des Lumières, et signera l’essor fantastique de l’odontologie française. Les auteurs qui s’en référeront : Geraudly, Bunon, Mouton, Lécluze, Bourdet, seront, eux aussi, de vrais praticiens qui participeront, dès lors, aux travaux de l’Académie de chirurgie créée en 1731 par Louis XV sur les conseils de son Premier chirurgien, Mareschal, pour réunir en un corps tous les chirurgiens de Paris et les mettre en correspondance avec tous les praticiens de France et publier leurs travaux (…), recueillir les observations ou les histoires des malades, pour lesquels on aura employé des remèdes particuliers ou des opérations nouvelles... (5)

En 1743, Louis XV, Mareschal et La Peyronie font des Maîtres de Saint Côme (Saint Côme était le patron des chirurgiens), les égaux des médecins. « Le corpus odontologique, inexistant au début du siècle, est en place. Les futurs experts disposent de bons textes pour aborder les grands chapitres de l’art du dentiste. Pour leur formation pratique, un nombre suffisant d’hommes capables et titrés est à même de les initier aux difficiles techniques manuelles et opératoires de leur futur métier. » (6)

En 1768, ouverture du Collège royal de chirurgie. Les lettres patentes réglementent les études et définissent le statut des dentistes experts. Louis XV veut distinguer et honorer quelques-uns des meilleurs chirurgiens : il anoblit son dentiste Etienne Bourdet, honorant par là même le corps des dentistes du Royaume.

La période révolutionnaire sonne le glas des experts dentistes : un décret de 1791 décide de la suppression des jurandes et maîtrises et octroie à tous la liberté d’exercer tous négoces, arts ou métiers, moyennant le règlement d’une patente. À partir de 1793, tous ceux qui participent, à quelque titre que ce soit, aux soins des malades ou des blessés sont des officiers de santé. Les experts sont désemparés, Jean-Baptiste Gariot partira en Espagne, Anselme Jourdain ne s’en remettra pas, n’exerçant plus sa profession qu’avec une grande amertume. L’odontologie laissée pour compte, méprisée par les médecins, privée d’un enseignement officiel, comme en bénéficiait la médecine, ne retrouvera de vrais statuts qu’un siècle plus tard, en 1892. Tout au long du XIXe siècle, paraîtront des écrits parfois des plus fantaisistes, aux côtés d’ouvrages des plus sérieux témoignant de la recherche constante d’une amélioration des connaissances et des techniques de leurs auteurs.

Notes

Histoire d’un diplôme, Ph. Caron, D. Granier ; H. Morgenstern, Fr. Vidal, p.19-20
Lettres de Gui Patin, T III, p. 384
Histoire d’un diplôme, p. 21
Fr. Vidal, « L’Édit royal de mai 1699, une date capitale pour l’odontologie », CDF, 1981, n° 123, p. 28
Fr. Vidal, « Les premiers chirurgiens et l’Académie royale de chirurgie », CDF, p. 51
Histoire d’un diplôme, p. 30