Un essai de restauration numérique

En 2005, nous avons numérisé pour Medic@ des documents qui échappent aux méthodes de numérisation que nous utilisons à la BIU Santé : documents très grands, ou très difficiles à photographier, ou gravement endommagés, ou dont la valeur exceptionnelle méritaient une prise de vue très soignée.

Le photographe qui nous a prêté son concours, Raphaël Caussimon, nous a proposé de compléter sa prestation par une « restauration numérique » des documents. Il s’agit, à partir d’un cliché numérique, d’effectuer des retouches pour améliorer l’image du document, en visant un retour vers l’apparence qu’il pouvait avoir quand le temps ne l’avait pas encore dégradé. (La bibliothèque conserve par ailleurs les clichés non retouchés, faits dans les règles de l’art.)

Il nous semble utile de documenter cette opération, afin que ceux qui consultent ces documents en ligne sachent à quoi ils ont affaire. En outre, des discussions ont montré que l’idée d’une restauration numérique n’est pas forcément vue d’un bon œil : on voudrait donner quelques arguments qui nous la font trouver légitime.

Le cas des exemplaires d’ouvrages de série

Faute de mieux, on entend ici par « ouvrage de série » un document qui a été tiré en un certain nombre d’exemplaires, par un procédé tel que ces différents exemplaires ne présentent probablement pas de différences intéressantes. Nous avons considéré que le principe de la restauration numérique, dans ces cas, pouvait être retenu sans hésitation.

Chacun des exemplaires des Tabulae sceleti et musculorum corporis humanis d’Albinus, par exemple, est certes unique par définition. Mais on admettra sans doute que, si on souhaitait réimprimer l’ouvrage, on en préparerait les images sans état d’âme pour faire disparaître les salissures, les rousseurs, les plis éventuels, bref tous les dommages subis par l’exemplaire. On reprocherait à l’éditeur d’une réimpression de n’avoir pas donné les soins nécessaires à la réalisation d’exemplaires aussi beaux que possible.

Il en va selon nous de même a fortiori lorsqu’on numérise un ouvrage pour l’inclure dans une bibliothèque numérique. Il ne s’agit pas d’aller du papier au papier, mais du papier à l’écran, où l’oeil tolère encore moins bien les défauts qui, dans un ouvrage imprimé ancien, sont aisément oubliés.

On notera d’ailleurs que, dans les opérations de numérisation courantes, on applique de multiples traitements plus ou moins automatiques aux images des documents: on en redresse les lignes courbes, on remet droites les pages qui penchent, on élimine éventuellement les petites taches, on homogénéise l’éclairage, etc. Il semble bien que personne n’y trouve à redire: avec raison nous semble-t-il. Il est de toute façon évident que, s'il y a des photographes candides, il n'existe pas de photographie qui soit l'épiphanie de l'original. Toute photographie est la fabrication d'une image et le résultat de choix techniques, conscients ou non, intelligents ou non.

Que veulent nos lecteurs, dans le cas le plus général? Un document lisible, ou un document "fidèle" à l’original jusqu’au respect de sa crasse? Nous croyons qu’une bibliothèque numérique sera meilleure si elle sait présenter des pages préparées avec soin. La "restauration numérique", ici, n’est rien de plus que cela. Elle est en somme ce que nous ferions pour tous les livres, y compris les originaux, si nous en avions les moyens matériels et financiers.

Certains spécialistes (du livre, de l’histoire des collections, etc.) peuvent certes avoir un intérêt pour l’état physique des originaux: mais c’est sur l’exemplaire physique qu’on peut en juger vraiment, pas sur son image. Ce besoin légitime ne paraît donc être ni une raison suffisante ni une raison valable de ne pas améliorer les images.

On a donc « restauré numériquement » (nettoyés) les ouvrages ou parties d’ouvrages suivants :

1. Albinus, Bernhard Siegfried. Tabulae sceleti et musculorum corporis humanis. - Lugduni Batavorum : Prostant apud Joannem & Hermannum Verbeek : 1747

2. Antommarchi, Francesco. Planches anatomiques du corps humain, exécutées d'après les dimensions naturelles accompagnées d'un texte explicatif ; par le Docteur F. Antommarchi, publiée par le Cte. de Lasteyrie, éditeur. - Paris : à l'imprimerie lithographique de C. de Lasteyrie : [1826]

3. Mascagni, Paolo. Pauli Mascagnii anatomiae universae icones. - Pise : [1830]

4. Mascagni, Paolo. Pauli Mascagnii anatomiae universae icones. - Pise : 1823 - 1832

5. Mascagni, Paolo. Tavole figurate di alcune parti organiche del corpo umano, degli animali e dei vegetabili esposte nel prodromo della Grande anatomia di Paolo Mascagni. - Firenze : Giovanni Marenigh : 1819

On a procédé de même avec les textes des fascicules suivants, illustrés par Ladmiral :

6. Ladmiral, Joannes. Effigies penis humani injecta cera praeparati exhibens inventa anatomica aliquot nova et proprio colore typis impressa a Joanne Ladmiral . - Leidae Batavorum : apud C. Haak : 1741

7. Albinus, Bernhard Siegfried. Bernardi Siegfried Albini,... Dissertatio de arteriis et venis intestinorum hominis. Adjecta icon coloribus distincta. - Leidae Batavorum : apud T. Haak : 1736

8. Ruysch, Frederik. Icon durae matris in convexa superficie visae, ex capite foetus humani octo circiter a conceptione mensium, desumtae; ad objectum artificiosissime paeparatum a... Fred. Ruyschio, delineata, et coloribus distincta typis impressa a Joanne Ladmiral. - Amstelodami : apud J. Graal et H. de Leth : 1738

9. Ruysch, Frederik. Icon durae matris in concava superficie visae, ex capite foetus humani octo circiter a conceptione mensium, desumtae; ad objectum artificiosissime paeparatum a... Fred. Ruyschio, delineata, et coloribus distincta typis impressa a Joanne Ladmiral. - Amstelodami : apud J. Graal et H. de Leth : 1738

10. Ruysch, Frederik. Icon membranae vasculosae ad infima acetabuli ossium innominatorum positae, ex puero desumtae; ad objectum artificiosissime praeparatum a... Fred. Ruyschio, delineata, et coloribus distincta typis impressa a Joanne Ladmiral. - Amstelodami : apud J. Graal et H. de Leth : 1738

11. Albinus, Bernhard Siegfried . Bernardi Siegfried Albini,... Dissertatio secunda de sede et caussa coloris Aethiopum et caeterorum hominum. Accedunt icones coloribus distinctae . - Leidae Batavorum : apud T. Haak : 1737

De même, quand c’était nécessaire, les pages de texte des ouvrages de Gautier d’Agoty ou contenant des planches de Gautier d’Agoty ont été nettoyées (voir les références plus bas).

Les cas desespérés: restauration numérique de sauvetage

La BIU Santé conserve dans des cadres quelques grandes thèses à image, presque toutes des thèses de chirurgie du XVIIIè siècle. Il s’agit d’intéressants témoignages de la montée en puissance des chirurgiens au milieu du siècle. Il s’agit aussi de documents en triste état: comme elles sont grandes et assez spectaculaires, elles ont orné pendant des décennies divers bureaux de la Faculté de médecine, dans des conditions de conservation parfois regrettables - remplissant après tout ainsi leur destin d’oeuvres de prestige, destinées à être exposées.

Faute de moyens pour les désencadrer et les restaurer physiquement, nous avons profité de l’occasion pour les faire photographier à travers leur verre et en préserver au moins l’image.

En vue de la mise en ligne de ces images, toute latitude a été laissée au photographe pour améliorer ces grandes pages brûlées, parfois brisées, roussies, cachées derrière des vitres de médiocre qualité et profondément encrassées. On n’a pas cru qu’il y avait du sens à "respecter" l’image des dommages, alors qu’on pouvait rendre plus regardables ces oeuvres: autre forme de fidélité.

Références

12. Barthelemot Sorbier, Pierre. [Thèse à image de chirurgie : Louis XIV trônant sur les nuages]. - s. n. :

13. Bordenave, Toussaint. [Thèse à image de chirurgie : Jésus-Christ ressuscite Lazare]. - Paris, chez J. F. Cars, rue Saint-Jacques, au N. de Jésus : 1750

14. Bourgarrel, Jean-Baptiste-Honoré. [Thèse à image de chirurgie]. - A Paris, chez Hecquet, rue Saint-Jacques, à l'image de Saint-Maur, sur la place Cambrai : 1755

15. Cervenon, Louis-Benoist. [Thèse à image de chirurgie : l'Eloquence avec son caducée soutient et présente l'écusson des Lefèvre de Caumartin]. - Chez I. L. Cars, rue Saint-Jacques : 1762

16. Collot, Ph. - Fr.. [Thèse à image de philosophie, dédiée au corps des docteurs régents]. - Paris : 1673. [URL:  ]

17. Disdier, François-Michel. [Thèse à image de chirurgie : le réservoir de Bethezda]. - A Paris, chez L. Cars, graveur du Roy, rue Saint-Jacques, au non [sic] de Jésus : 1750

18. Dufouart, Pierre. [Thèse à image de chirurgie : armes de Gontaut-Biron, entourées d'allégories]. - Chez Malbouré, rue Saint-Jacques, près Saint-Benoist : 1763

19. Fournier, Bonaventure. [Thèse à image de chirurgie : le Roi Saint-Louis pansant un blessé]. - A Paris rue Saint-Jacques chez Malbouré : 1750

20. Gabon, Honoré. [Thèse à image de chirurgie : Jésus guérissant les malades]. - A Paris, chez Cars, au nom de Jésus : 1752

21. Try, Bernard. [Thèse à image de chirurgie]. - Chez L. Cars. Graveur du Roy, rue Saint-Jacques : 1752

Les cas problématiques

Les questions véritables posées par la restauration numérique nous semblent venir de documents qui sont des oeuvres uniques (les dessins originaux de Lairesse par exemple), ou dont le type de dégradation ne permet que de faire des hypothèses incertaines sur leur état initial: c’est le cas notamment des planches de Gautier d’Agoty dont la couleur et la lisibilité sont compromises par l’altération du vernis qui devait confirmer leur prestige de « tableaux imprimés ».

Les dessins de Lairesse ont été collés et ordonnées à une époque inconnue, mais postérieure à la gravure des planches de l’anatomie de Bidloo, sur des feuilles de papier, qui ont été plus tard (début XXè? fin XIXè?) encadrées d’un ruban vert bordé de traits d’encre. Les feuilles portent un certain nombre d’indications de mains et d’époques diverses (numérotations notammment). Quelques dessins sont rehaussés de couleurs. L’intérêt exceptionnel de ce recueil nous a conduit à choisir une intervention très parcimonieuse, de façon à éviter de masquer des indications intéressantes. Pour autant, même dans ce cas, nous ne nous sommes pas sentis contraints de conserver les défauts évidents que nous aurions fait corriger sans hésitation lors d’une restauration de l’original physique (certaines salissures par exemple.) Il ne nous a pas semblé indispensable non plus de conserver les estampilles surabondantes rajoutées au début du XXè siècle, après le vol et la réintégration des dessins dans les collections, qui déparent certaines feuilles.

On notera que ce parti de faible intervention a son revers. Ces dessins mériteraient d’être reproduits dans un livre. Si cela se fait un jour, il faudra reprendre toutes les images: un éditeur d’art, nous semble-t-il, n’acceptera pas d’imprimer ces dessins sans des interventions bien plus lourdes. De plus, en intervenant davantage, on aurait probablement mieux mis en valeur la puissance des oeuvres. On ne peut tout avoir.

Référence

Les planches vernies de Gautier d’Agoty posaient d’autres questions. Notons d’abord qu’il ne nous a pas paru possible de ne pas les améliorer: le vernis brillant et les déformations rendaient souvent la prise de vue sans reflets impossible. R. Caussimon a réalisé un travail considérable pour greffer des prises de vue partielles sur les parties rendues illisibles par les reflets. L’altération des vernis (teintés, mais aussi parfois crevassés) était plus problématique que ces interventions somme toute objectives. Il nous a paru intéressant d’essayer. On jugera du résultat. Ici, il faut voir chaque image comme un essai, au sens littéraire du terme: la réussite peut se mesurer à l’intérêt du résultat. Qu’on voie par exemple comme les volumes de telle image, écrasés par l’épaisseur des vernis ou l’affadissement des pigments, sont mis en valeur par l’opération. Comme tels traits, qu’on ne discerne qu’à peine à l’oeil nu sur l’original, sont rendus mieux lisibles. Qu’on compare aussi ces images avec le rendu le plus souvent boueux des reproductions faites ailleurs. Néanmoins, il est indéniable que ces interventions sont critiquables d’un point de vue scientifique ou esthétique - ce qui ne veut pas dire condamnables. C’est l’oeil du photographe, et non des analyses savantes, qui a dit quels paramètres permettaient d’obtenir le meilleur rendu, c’est son goût qui a fixé les limites du gommage des plissures du verni, etc. Au lecteur attentif, désormais, de juger cet important travail. Nous pensons pour notre part que beaucoup de ces images seraient sans lui irregardables à l’écran, comme elles seraient inexploitables pour des travaux d’édition imprimés d’ailleurs. Et que certaines d’entre elles sont, si on nous permet ce paradoxe, meilleures que les originaux.

On dit de certaines traductions qu’elles dépassent l’oeuvre traduite: si on veut bien voir dans une reproduction travaillée une lecture, et non pas seulement un labeur technique dont la limite idéale serait de s’effacer dans la duplication d’un original, on admettra peut-être que la reproduction aussi peut, théoriquement, être « meilleure » que ce qu’elle reproduit.

Références

23. Gautier d'Agoty, Jacques Fabien. Anatomie de la tête, en tableaux imprimés qui représentent au naturel le cerveau sous différentes coupes, la distribution des vaisseaux dans toutes les parties de la tête, les organes des sens et une partie de la névrologie, d'après les pièces disséquées et préparées par M. Duverney,... en 8 grandes planches dessinées, peintes, gravées et imprimées en couleur et grandeur naturelle, par le sieur Gautier,... . - Paris : Gautier : 174

24. Gautier d'Agoty, Jacques Fabien. Anatomie générale des viscères et de la névrologie, angéologie et ostéologie du corps humain, en figures de couleurs et grandeurs naturelles..., par M. Gautier,... . - Paris : l'auteur : Delaguette : 1754

25. Gautier d'Agoty, Jacques Fabien. Exposition anatomique de la structure du corps humain, en vingt planches imprimées avec leur couleur naturelle, pour servir de supplément à celles qu'on a déjà données au public... selon le nouvel art, dont M. Gautier... est inventeur. Par le même auteur.. - Marseille : Vial : 1759

26. Gautier d'Agoty, Jacques Fabien. Exposition anatomique des maux vénériens, sur les parties de l'homme et de la femme, et les remèdes les plus usités,... par M. Gautier Dagoty.... - Paris : J.-B. Brunet : Demonville : 1773

27. Gautier d'Agoty, Jacques Fabien. Exposition anatomique des organes des sens, jointe à la névrologie entière du corps humain, et conjectures sur l'électricité animale et le siège de l'âme, par M. Dagoty père.... . - Paris : Demonville : 1775

28. Gautier d'Agoty, Jacques Fabien. Myologie complete en couleur et grandeur naturelle, composée de l'″Essai″ et de la ″Suite de l'Essai d'anatomie en tableaux imprimés″.... - Paris : Gautier : 1746 29. Gautier d'Agoty, Jacques Fabien. Myologie complete en couleur et grandeur naturelle, composée de l'″Essai″ et de la ″Suite de l'Essai d'anatomie en tableaux imprimés″.... - Paris : Gautier : 1746

30. Mertrud. Hermaphrodite. Dissertation au sujet de la fameuse hermaphrodite qui a paru aux yeux du public depuis environ trois mois, faite par le sieur Mertrud,... . - [Paris : Berryer , d'après le cat. de la BnF] : 1749

Enfin nous avons hésité sur le traitement à réserver à des planches non reliées et non vernies de D’Agoty qui, dans le passé, ont subi des dommages graves: encrassement, déchirures, déformations. Toutes, sauf une dont l’attribution est d’ailleurs incertaine, étaient par ailleurs présentes dans au moins un volume relié et nous avons un peu hésité à les reproduire. L’absence de vernis les rendait cependant plus lisibles et préserve l'équilibre de leurs couleurs. Elles ont donc été finalement photographiées et restaurées par R. Caussimon, qui a obtenu sur certaines d’entre elles des réussites étonnantes. On voudrait pouvoir un jour faire aussi bien pour les originaux.

Référence

Au lecteur, au chercheur, au professionnel du livre, à présent, de juger du bien fondé de l’opération et de nos choix, et du succès du photographe restaurateur auquel le mérite doit revenir.

Jean-François Vincent
Bibliothèque interuniversitaire de médecine et d'odontologie
Service d'histoire de la médecine