Le Docteur Oscar AMOËDO Y VALDES
(1863 - 1945)
Un praticien éclectique

Charles GEORGET, Docteur en chirurgie dentaire
Anne Sophie LABYT-LEROY
, Docteur en chirurgie dentaire

Seringue hypodermique stérilisable
(in Revue odontologique , mai 1896, n°5)
Oscar AMOËDO
(in Cuadernos de historia de la salud publica)
Résumé

Lorsqu'Oscar AMOEDO arrive en France pour représenter Cuba au Congrès Dentaire International de Paris de 1889, se doute-t-il que la Ville Lumière va l'envoûter au point qu'il décidera d'y rester.

Le jeune praticien qui entre comme moniteur à l'Ecole odontotechnique de Paris dès 1890 en devient rapidement l'un des professeurs.

Pratiquant au tout début l'art dentaire dans un petit cabinet du quartier Latin, il déménage dans des locaux plus spacieux avant de s'installer définitivement avenue de l'Opéra.

AMOEDO s'intéresse à la Science dentaire dans tous ses aspects. Il est reconnu pour être le « créateur » de l'odontologie légale en France mais c'est aussi un curieux qui écrira plus de 120 articles concernant aussi bien la prothèse que l'anesthésie, les tumeurs maxillaires que la radiographie. Son œuvre maîtresse reste sans doute sa thèse L'art dentaire en médecine légale.

Présenter AMOEDO, c'est parler d'un passionné dont certains disaient « qu'il était extraverti et un enseignant dans le vrai sens du terme ».

Mots-clés : histoire, odontologie légale, biographie

Abstract

Doctor Oscar AMOËDO y VALDES (1863 - 1945) an eclectic practitioner

When Oscar Amoëdo arrives in France as a delegate of Cuba to International Dental Congress of 1889, professional life and activity in Paris appeals to him, so he decides to stay.

The young practitioner becomes a clinical instructor at the " Ecole Odontotechnique de Paris" in 1890, an assistant professor and a professor.

To earn a living, he sets up a small dental practice in the Latin Quarter , then he works and lives in a stately appartment at Avenue de l'Opera.

Doctor Amoëdo is keenly interested in all aspects of dental sciences. He writes more than 120 articles ranging from design of instruments to discussions on dentures, anaesthesia, maxillary sinus tumours, radiography.

"L'art dentaire en médecine légale" is his great work, it filles the "dental gap" without the subject of forensic medecine.

To present Amoëdo is to speak of a passionate " who was an extrovert and a teacher in the true sense of the word".

Key-words : history, forensic odontology, biography

 

 

C'est à Mantazas, petite ville proche de La Havane que naît le 10 novembre 1863 Louis Oscar Amoëdo y Valdes. Issu d'une famille modeste, le jeune garçon fit ses études primaires dans une école de la ville. Alors qu'il n'est même pas bachelier, l'adolescent s'initie à l'art dentaire dans le cabinet du docteur Ricardo Gordon, chirurgien-dentiste reconnu de la cité. Assoiffé d'apprendre, il n'a de cesse d'interroger le praticien qui comprend que son jeune assistant possède des prédispositions pour la chirurgie dentaire. Oscar se fait expliquer les techniques opératoires, se renseigne sur l'étiologie des affections buccales, écoute les conseils du praticien qui lui suggère bientôt de poursuivre ses études dentaires à l'Académie Centrale des Dentistes du Docteur Florencio Cancio Zamora à La Havane.

Certificat de l'Académie Cancio en poche, Oscar Amoëdo demande au recteur de l' Université de La Havane de se présenter à l'examen qui lui permettra d'obtenir dès octobre 1884 - à 21 ans - le titre de chirurgien-dentiste avec mention très bien.

L'ambition du jeune chirurgien-dentiste grandit et c'est le départ pour les Etats-Unis où ce dernier intègre le New York Dental College. Il en sort avec un nouveau diplôme en 1888, regagne son Cuba natal et s'inscrit à la Société Odontologique de La Havane.Dans son activité libérale qu'il exerce tour à tour à Caibarien, Placetas et Sancti Spiritu, le Docteur Amoëdo pratique des interventions nombreuses, diverses et complexes parmi lesquelles le traitement d'un épithélioma de la lèvre inférieure dont la guérison complète fut confirmée au bout de trois ans. Ses articles parus régulièrement dans la Chronique Médico-Chirurgicale rapportent les résultats cliniques de ses travaux.

A l'annonce du premier Congrès Dentaire de Paris en 1889, le jeune praticien prépare une communication sur les dents mortifiées. La Société Odontologique de la Havane le désigne alors comme le représentant officiel de Cuba.

A Paris, c'est avec une grande émotion qu'il découvre que son travail a été traduit en français et qu'il est publié au même titre que ceux des autres conférenciers. Il recevra à la fin de la communication l'ovation et les félicitations de ses confrères.

Oscar Amoëdo décide de rester en France et s'inscrit à la faculté de médecine. Il est dentiste, il sera médecin. Les deux professions se complètent.

A coté de ses études de médecine, Amoëdo pratique à l'école odontotechnique de Paris. Il sera nommé moniteur, professeur suppléant puis professeur titulaire et enseignera dans cet établissement pendant quinze ans, bénévolement, comme ses collègues.

Le 7 juillet 1898 - à 35 ans- il soutient sa thèse de médecine « L'art dentaire en médecine légale » et obtient le titre de docteur en médecine. Le Professeur Brouardel, président du jury de thèse dit alors du travail de l'impétrant « ce n'est pas une thèse mais un traité d'odontologie. Il a comblé des grandes lacunes qui existaient quant à l'identification médico-légale ».

Pour gagner sa vie, Amoëdo doit installer son propre cabinet dentaire. Sa première création est celle d'un jeune praticien sans grands revenus. Un petit cabinet dentaire dans une chambre d'hôtel du quartier latin qui attire surtout une patientèle estudiantine aux maigres ressources. Cependant, il est rapidement capable de déménager dans des locaux mieux adaptés aux besoins de son exercice grâce au Professeur Poirier, son bienfaiteur. Au début du vingtième siècle, il s'installe et vit définitivement au 15 avenue de l'Opéra dans un appartement plus luxueux qui signe sa réussite.

Le docteur Amoëdo est un travailleur inépuisable. Ses moments de libre sont consacrés à la recherche au laboratoire et dans les fonds de bibliothèques. Ce caractère curieux se tient toujours au courant de la dernière expérimentation, de la plus petite innovation.

Dans Paris, Amoëdo triomphe. Son nom qui figure dès lors parmi ceux des grands professeurs de chirurgie dentaire suscite des envies qui se transforment en jalousie. Parmi les critiques absurdes de ses détracteurs qui classent les scientifiques en nationaux et étrangers surgit l'idée de briser la carrière remplie de succès du bien trop illustre cubain. Les attaques contre lui grandissent et l'ambiance se dégrade. Nul ne peut l'attaquer sur sa compétence professionnelle, sur le plan de la technique et de la pédagogie, pas plus d'ailleurs que sur ses connaissances dentaires. Il existe cependant une brèche. Il n'est pas français et les lois de la République exigent qu'un professeur d'Université soit de nationalité française sauf cas d'exception que seul peut accorder le ministre de l'Instruction Publique.

Et le problème se pose. Il doit renoncer à sa nationalité cubaine ou à son poste d'enseignant. Avec sérénité, sans hésitation aucune, Amoëdo déclare qu'il abandonnerait sa chaire si cela devait être un obstacle légal insurmontable. Ses adversaires, cachés et sournois, rancuniers et envieux, vont croire un moment avoir gagner la partie. Pour eux, le gêneur allait quitter la France et abandonner sa chaire à l'un des leurs, un français.

C'est alors que l'Ecole dentaire qui n'accepte pas le départ de l'enseignant obtient une autorisation officielle du gouvernement français pour qu'Amoëdo puisse continuer à exercer malgré son statut d'étranger. (décret du 24 juillet 1900, signé par le ministre de l'instruction publique à la demande de l'école dentaire de Paris)

De Paris, le cubain va prendre part à la lutte qui mènera à l'indépendance de Cuba et donne sa contribution à la révolution libératrice.

Un des plus grands honneurs fait au Docteur Amoëdo reste son élection comme président de la Société Odontologique de France. Son premier discours est l'un des plus gratifiants pour la profession dentaire. En substance, il commença en disant « nous sommes très loin du temps où les dentistes se limitaient à extraire les dents et obturer les cavités ». Il esquissa ce que devait être l'éducation générale et scientifique du dentiste et le rôle qu'il devait représenter dans la société et la famille. Il insista sur le fait que le dentiste devait être une sentinelle de la médecine préventive et aborda sa doctrine sur l'odontologie légale.

Pendant la première guerre mondiale, Amoëdo ne se tient pas à son statut d'étranger pour participer à la guerre. Bien au contraire, il sera l'un des premiers à s'engager dans la Croix Rouge française en qualité de médecin dentiste et proposera ses services là où le besoin se fera sentir. C'est ainsi qu'il obtiendra le grade de capitaine médecin et ses services seront reconnus et appréciés dans les hôpitaux où il oeuvrera.

La seconde guerre mondiale va affecter psychologiquement le vieux praticien dans son âme d'octogénaire. Sa villa de Biarritz est endommagée par les bombardements. Il est fait prisonnier par les allemands et interné dans un camp.

Il meurt à Toulouse le 27 septembre 1945 à l'âge de 82 ans.

Son œuvre

Le docteur Oscar Amoëdo est de l'espèce de ceux qui s'intéressent à tous les aspects de la science et de la pratique dentaire. Il rédigea plus de 120 articles. Eclectique en dentisterie, ses écrits s'attachent aussi bien à décrire la conception d'instruments qui améliorent certaines techniques opératoires (seringues, instruments d'obturation canalaire, articulateur…) qu'à donner son avis sur le bon usage de la cocaïne en matière d'anesthésie locale. L'esprit toujours en éveil, il se penche sur le traitement des sinus maxillaires mais aussi sur la pose de prothèses immédiates. Il écrit des articles sur les pathologies articulaires ou encore sur les dents du Pithécanthropus Erectus.

Membre de 14 sociétés savantes de médecine et de chirurgie dentaire, parlant espagnol, français et anglais couramment, le professeur Amoëdo a participé à 57 congrès professionnels dans l'ensemble du monde occidental. Sa dernière participation connue eut lieu en 1936, à l'âge de 72 ans.

1892. Au Congrès dentaire international de Paris, alors qu'il a lui-même pratiqué l'obturation d'une molaire supérieure chez un jeune de 20 ans, il présente une communication sur sa propre méthode de traitement des dents mortifiées,.

La même année, à la Société d'Etudes Cliniques, il expose sa recherche sur « Le chlorure de sodium comme anesthésique local ».

En 1894, il publie à Paris sous le titre « Implantation des dents décalcifiées » un travail développant une technique opératoire qu'il avait mise au point. Lors de l'exposition, il fabrique des appareils complets montés sur articulateurs.

Au congrès de médecine de Rome, toujours en 1894, il présente une aiguille utilisable avec un galvanocautère et un thermocautère ainsi qu'une seringue pour stériliser les dents dévitalisées.

Au Cinquième Congrès International Dentaire de Berlin, il présente un articulateur de sa création. Parmi les autres inventions d'Amoëdo, il faut noter l'existence de l'odontoscope binoculaire stéréostopique. Il crée aussi 23 instruments qu'il utilise avec succès dans son propre exercice quotidien et que ses confrères utiliseront par la suite vu l'intérêt pratique et scientifique.

L'incendie du bazar de la Charité le 4 mai 1897 donne à Amoëdo l'occasion de s'intéresser à une matière nouvelle : l'odontologie légale. Cette année là, au 12ème Congrès International de Moscou, il rapporte dans sa conférence « la mission des dentistes dans l'identification des cadavres de la catastrophe du Bazar de la Charité ».

Sur ce même thème, il présente devant la Société Dentaire Américaine d'Europe, le 4 août 1899, une communication d'importance « L'identification des cadavres par le dentiste expert ».

Le docteur Poirier, professeur d'anatomie de la faculté de Paris, qui connaît les compétences d'Amoëdo, le mandate pour qu'il se déplace au cimetière Sainte Marguerite aux fins d'examiner le crâne et les restes attribués au Dauphin de France, Louis XVII, dans le but d'éclairer les diverses opinions qui passionnaient le public. Dans son rapport qui allait dans le même sens que ceux de ses confrères médecins et anthropologistes Amoëdo précise : « Nous concluons que le crâne examiné devait appartenir à un individu âgé de 18 ans au moins ». Hors le Dauphin était beaucoup plus jeune lors de sa mort.

Les expériences de ses confrères sur le terrain et son propre savoir lui permettront de présenter et de soutenir avec succès sa thèse intitulée « L'art dentaire en médecine légale ». Ce travail de 608 pages sera publié aux éditions Masson et Cie. Cet ouvrage qui sera bientôt reconnu par la profession dentaire comme la référence en la matière, vient boucher le vide qui existe en matière d'identification dentaire, matière jusqu'alors inexistante et non reconnue en médecine légale. Dans ce travail, un grand nombre de pages est consacré aux techniques d'identification, aux morsures, à l'usure des dents et aux dents après la mort. Pour compléter cet ouvrage, l'auteur commente la jurisprudence dentaire. 52 observations réservées à l'identification couronnent ce travail de recherche et de réflexion.

En 1899, Amoëdo assiste au Congrès dentaire de Barcelone où il présente une communication intitulée « traité d'anatomie dentaire ». Récompensé pour être un des exposés les plus remarquables ce travail attire l'attention des professeurs Poirier et Charpy de la faculté de médecine de France qui chargent le conférencier d'écrire une monographie sur « l'anatomie des dents ». Celle-ci sera insérée dans « le traité d'anatomie humaine » que publient ces médecins en 1900.

Le 26 janvier 1902 ; lors de la session publique de l'Académie des Sciences Médicales, Physiques et Naturelles de la Havane, le docteur Amoëdo, suite à son travail intitulé : â€˜Sinusites Maxillaires', sera élu académicien à l' unanimité.

Le 23 mars 1902, à une session de la même académie un travail portant sur les dents du « Pithecanthropus Erectus de Java » est lue pour le jeune académicien resté en France. Dans ce travail de recherche pur, Amoëdo défend la mission scientifique de l'odontologie et affirme : « la profession dentaire a été traitée fréquemment d'empirique, c'est pourquoi nous devons profiter d'une telle occasion pour faire ressortir avec fermeté les éléments que le chirurgien dentiste peut offrir à la science en général dans ses relations avec l'odontologie. »

Oscar Amoëdo fut membre des sociétés odontologiques d'Espagne, de Suède, de Finlande, de Colombie, du Danemark, du Canada. Dans beaucoup de ces institutions, il fut président ou membre d'honneur. Il en est ainsi de la société odontologique cubaine, de la société d'études d'odontologie médico légale et du collège national de stomatologie. Il obtint une centaine de prix et décorations : Ordre de Carlos III, d'Alfonso XII d'Espagne, de ‘Cristo' du Portugal, Ordre de Bolivar, du Venezuela, des décorations françaises. Il fut Officier de l' Académie de France, Officier de l' Instruction Publique, Chevalier de la Légion d'Honneur et obtint la médaille commémorative de la grande guerre.

Amoëdo, le modeste dentiste de province se forma seul, dans un milieu simple, et finit par triompher. Cet homme d'allure élégante et distinguée était un extraverti. Ce fut un enseignant d'une qualité et d'une intelligence reconnue par tous ceux qui l'approchèrent. Il laissa à la communauté scientifique de nombreux écrits qui, aujourd'hui encore restent d'actualité. Il est connu au niveau international pour être le créateur de l'odontologie médico-légale.

Références

AMOËDO Oscar. L'art dentaire en médecine légale, Masson éditeur, Paris 1898.

AMOËDO Oscar « Notes sur la nomenclature dentaire » L'odontologie, 1911, XLV, n°11,p 481-484.

AMOËDO Oscar. « Nouvel articulateur anatomique » Revue odontologique, mai 1911, n°5, p 227-230

AMOËDO Oscar. « Seringue hypodermique stérilisable » Revue odontologique, mai 1896, n° 5, p 203-207.

AMOËDO Oscar ; « Les dents après la mort », Revue odontologique, avril1904,n° 4, p 159-177.

AMOËDO Oscar ; « Les dents après la mort », Revue odontologique, mai 1904,n° 5, p 214-229.

AMOËDO Oscar. « deux implantations consolidées faites dans le traitement d'un cas de pyorrhée alvéolaire, revue de stomatologie, tVII, p25-27.

HILL Ian R and coll. Forensic Odontology -It's Scope and History , IOFOS, 1984.

RODRIGUEZ EXPÖSITO César « Dr Oscar Amoëdo y Valdes, una figura de la odontologia universal ». Cuadernos de Historia de la Salud Publica. La Habana, Cuba 1969.

Remerciements

A Evelyne GEORGET pour l'ensemble des traductions