1801-2001 : deux siècles de dermatologie et de vénéréologie  à l’hôpital Saint-Louis

M. Janier , G. Tilles

Conférence prononcée par M. Janier le 27 Novembre 2001 à l’hôpital Saint-Louis à Paris, à l’occasion de la commémoration du bicentenaire de la spécialisation de l’hôpital en dermatologie


Il y a deux cents ans, en 1801, l’hôpital Saint-Louis était désigné pour assurer la prise en charge des malades porteurs d’infections chroniques, notamment cutanées. La même année, la nomination de Jean-Louis Alibert concrétisait le rôle que l’hôpital Saint-Louis joua pendant plusieurs décennies en faveur du rayonnement international de la Dermatologie française.

Pendant tout le XIXè siècle, l’activité dermatologique de Saint-Louis progressa régulièrement. Le nombre d’entrées passa à près de 9 000 en 1813 et le nombre de services consacrés aux maladies de la peau fut porté à 6 à partir de 1865. En 1900, plus de 1 000 lits étaient attribués à la dermatologie et le nombre de consultations atteignit plus de 110 000 la même année.

L’étude de la syphilis, maladie s’exprimant essentiellement sur la peau, est née tout naturellement de l’étude des dermatoses. Vénéréologie et Dermatologie sont donc restées intimement liées et beaucoup des maîtres de la Dermatologie étaient essentiellement syphiligraphes.

Avant 1879, date de la création de la Chaire de Clinique des Maladies Cutanées et Syphilitiques pour Alfred Fournier à Saint-Louis, la dermato-vénéréologie n’existait pas en tant que spécialité universitaire. Alibert était professeur de Botanique, puis, de Thérapeutique et de Matière Médicale. Ses successeurs, Lugol, Biett, Gibert, Lailler, Hillairet, Bazin, Besnier et Vidal étaient Médecins des Hôpitaux ; Devergie, Agrégé de Sciences Physiques ; Cazenave et Hardy, Agrégés de Médecine. C’est à Saint-Louis que Cazenave assura le premier cours complémentaire des maladies de la peau de 1841 à 1843, enseignement repris par Hardy en 1862. En ce milieu du XIXè siècle, Cazenave décrivait le lupus érythémateux et le pemphigus foliacé, Gibert le pityriasis rosé, Bazin l’érythème induré et l’hydroa vacciniforme et Devergie l’eczéma nummulaire et le pityriasis rubra pilaire. Deux écoles s’affrontaient : d’une part l’École alibertiste héritée d’Alibert dont la classification des dermatoses reposait sur la notion de maladie associant la lésion cutanée, les symptômes locaux et généraux et l’évolution de la pathologie et d’autre part l’École willaniste héritée de Willan et de Biett dont la classification nosologique était basée seulement sur la lésion élémentaire anatomique selon huit ordres. Gibert, Cazenave et Devergie étaient willanistes, Hardy alibertiste.

Alfred Fournier, agrégé en 1863, créa à l’hôpital de Lourcine le Cours libre des Maladies Syphilitiques en 1869. Ce cours devenu Cours Complémentaire des Maladies Syphilitiques fut transféré à Saint-Louis en 1876. C’est à Saint-Louis, en 1879, que fut créée la première chaire de spécialité : la Chaire des Maladies Cutanées et Syphilitiques pour Alfred Fournier. L’enseignement de la Dermatologie était dominé alors par l’étude des maladies vénériennes et, en particulier de la syphilis. C’est Alfred Fournier qui rattacha brillamment le tabès (1875), puis, la paralysie générale (1894) à la syphilis. En 1889, le premier Congrès International de Dermatologie se déroula au Musée des Moulages sous la présidence de Hardy et de Ricord (le grand syphiligraphe du début du XIXè siècle qui exerça jusqu’en 1860 à l’Hôpital des Vénériens devenu Hôpital du Midi, puis, Hôpital Ricord - Cochin). Cette même année 1889, était fondée la Société Française de Dermatologie par Besnier, Vidal et Fournier alors que les Annales de Dermatologie avaient été créées en 1868 par Doyon.

Au cours du dernier tiers du XIXè siècle, six services de dermatologie coexistaient à l’Hôpital Saint-Louis : celui de Hallopeau (la pyodermite végétante 1889, la trichotillomanie, l’acrodermatite continue), celui de Tenneson, celui de Quinquaud (la folliculite épilante), celui d’Alfred Fournier, celui de Besnier (la sarcoïdose 1889, créateur du terme biopsie et directeur de la Pratique Dermatologique) et celui de Vidal (la kératodermie blennorragique 1893). A cette époque, furent construits de nouveaux bâtiments qui firent de Saint-Louis le plus grand centre de dermatologie du monde : un bâtiment des Bains inauguré en 1862 et qui suscita l’émerveillement des connaisseurs (plus de 100 000 bains par an étaient délivrés à la fin du XIXè siècle et le service fonctionna jusqu’au début des années 1980) ; une salle de moulages dermatologiques dus à l’habileté prodigieuse de l’artisan mouleur Baretta (découvert par Lailler en 1863) et qui compte encore aujourd’hui plus de 4 800 pièces classées à l’inventaire des Monuments Historiques ; une bibliothèque (1886) dont la conservation a été assurée par Henri Feulard jusqu’en 1897 ; une école des teigneux (École Lailler 1894) et, plus tard, le pavillon des lépreux (Pavillon de Malte 1928 qui ne fut détruit qu’au début des années 1980).

La chaire de Clinique des Maladies Cutanées et Syphilitiques fut occupée après Alfred Fournier successivement par Gaucher (1902-1918), Jeanselme (1918-1928), Gougerot (1928-1952), Degos (1952-1976) et Jean Civatte (1976-1989). Une deuxième chaire fut créée en 1964 pour Duperrat (1964-1977) auquel a succédé Puissant (1977-1993).

Les grands noms de la Dermatologie de Saint-Louis au début du XXè siècle sont nombreux :

- Ferdinand-Jean Darier (1856-1938) : interne des Hôpitaux de Paris en 1880, chef de service à la Pitié, à Broca, puis, à Saint-Louis (1909-1922). Il fut un anatomopathologiste prodigieux et décrivit le lichen scléro-atrophique (1887), la maladie de Darier (1889), l’atrophodermie vermiculée, le pseudo-xanthome élastique, l’acanthosis nigricans (1893), les sarcoïdes de Darier-Roussy (1904), l’érythème annulaire centrifuge (1916) et le dermatofibrosarcome de Darier-Ferrand (1922). Sa Nouvelle Pratique Dermatologique (1936) était la référence internationale.

- Louis Brocq (1856-1928), interne des hôpitaux de Paris en 1878, chef de service à Broca, puis, à Saint-Louis (1905-1922). Il décrivit la maladie de Duhring-Brocq (1884), le parapsoriasis (1897), l’érythème pigmenté fixe, la pseudo-pelade et la lichénification. Un célèbre traitement du psoriasis a gardé son nom.

- Gaston Milian (1871-1945), interne des hôpitaux de Paris en 1895, chef de service à Saint-Louis (1919-1937), clinicien éclectique. Il fut président de la Ligue Nationale Française contre le Péril Vénérien et directeur de l’Institut Fournier. Il consacra toute sa carrière à l’étude de la syphilis. Un colorant célèbre a conservé son nom.

- Albert Sézary (1880-1956), interne des hôpitaux de Paris en 1905, chef de service à Broca, puis, à Saint-Louis (1929-1946), agrégé en 1927, professeur honoraire en 1942. Ce fut le plus grand syphiligraphe de son époque. Il décrivit en 1938 le syndrome de Sézary.

- Robert Degos (1904-1987), interne des hôpitaux de Paris en 1927, chef de service à Broca, puis, à Saint-Louis (1946-1976). Il domina la Dermatologie française pendant près de 40 ans ainsi que la Société Française de Dermatologie dont il fut le secrétaire général de 1943 à 1976. Il décrivit la maladie de Degos (1942), la génodermatose en cocarde, l’œdème facial supérieur du Morbihan, la pigmentation maculeuse idiopathique, l’acanthome à cellules claires, la maladie de Dowling-Degos. Son traité de Dermatologie eut une audience internationale.

Citons, également, parmi les personnalités éminentes de la Dermatologie à l’hôpital Saint-Louis :

- Achille Civatte, grand dermatopathologiste (acantholyse, corps de Civatte), clinicien émérite (fibrome en pastille, poïkilodermie de Civatte), directeur du Musée d’Histologie de Saint-Louis ;

- Raimond Sabouraud, mycologiste d’exception et spécialiste du cuir chevelu qui dirigea pendant 30 ans le laboratoire de l’École Lailler (1900-1930), également sculpteur (le laboratoire sera dirigé à la fin du XXè siècle par Guy Badillet) ;

- Pierre de Graciansky, pionnier avec Grupper de la syphiligraphie moderne, disparu récemment (1999).

Pratiquement, tous les grands noms de la dermatologie de Saint-Louis ont d’abord exercé à l’hôpital Broca (ex Lourcine) en syphiligraphie. L’activité antisyphilitique s’exerçait dans les dispensaires anti-vénériens des six services de Dermatologie de Saint-Louis auxquels fut adjointe, en 1924, une consultation des blennorragies dans l’École Lailler. En 1927, fut construit un dispensaire anti-vénérien annexé à la Clinique des Maladies Cutanées et Syphilitiques, dispensaire dénommé par la suite : Pavillon Gougerot. Ce pavillon fut détruit lors de la construction du nouvel hôpital Saint-Louis au début des années 1980. En 1984, les dispensaires anti-vénériens des trois services de dermatologie des Prs Jean Civatte, Cottenot et Puissant ainsi que le dispensaire Lailler furent regroupés dans le Centre Clinique et Biologique des Maladies Sexuellement Transmissibles fondé à l’initiative des Prs Morel et Pérol.

Les perfectionnements thérapeutiques (en particulier, le traitement externe de la gale en 1850, le traitement des syphilis par la pénicilline en 1945, l’arrivée des corticoïdes en 1950, de la griséofulvine à la fin des années 1950 et des rétinoïdes en 1976) ont permis de diminuer progressivement le nombre d’hospitalisation des patients. La durée moyenne de séjour en dermatologie passa ainsi de 45 jours en 1801 à 35 jours en 1880, 26 jours en 1950 et 6 jours actuellement. La plupart des patients sont, actuellement, suivis en consultation et en hôpital de jour et cette évolution très favorable pour les malades a justifié la diminution du nombre de lits attribués à la dermatologie qui passa de plus de 1 000 au début du siècle à environ 60 actuellement.

La Loi Debré (1958) créant les Centres Hospitalo-Universitaires (CHU) a abouti à la création de services de dermatologie dans d’autres CHU parisiens ou a essaimé l’École de Saint-Louis (Henri Mondor Pr Touraine, Tarnier Pr Hewitt, puis, Necker Pr Saurat, Bichat, Pr Belaïch, Pitié, Avicenne, Ambroise Paré et Tenon).

L’hôpital Saint-Louis a vu la description de très nombreuses maladies dermatologiques, la mise au point de traitements nouveaux et de techniques nouvelles (immunofluorescence cutanée - 1974 JH Saurat, diagnostic anténatal - 1982 C. Blanchet-Bardon), la fondation de la Société Française de Dermatologie, l’organisation de deux congrès mondiaux 1889 - 1900, les réunions mensuelles de la Société Française de Dermatologie, l’organisation des Journées Dermatologiques de Paris, la création de la Société Française d’Histoire de la Dermatologie (D. Wallach, G. Tilles), l’attribution de prestigieux prix de Recherche Internationale en Dermatologie (Prix Alfred Marchionini JH Saurat - 1977 - C. Blanchet-Bardon - 1992 pour des travaux effectués à l’Hôpital Saint-Louis) et plus récemment, la création d’un centre de recherche sur les Maladies de la Peau (Unité INSERM, Institut des Maladies de la Peau) (Pr Dubertret).

100 000 patients en Dermatologie et 13 000 patients en Vénéréologie chaque année témoignent de l’importance de l’activité dermatologique et vénéréologique de notre hôpital. A la veille du Congrès Mondial de Dermatologie qui se tiendra à Paris en 2002, la tradition dermatologique héritée de deux siècles d’histoire est encore bien vivace à l’hôpital Saint-Louis.