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Bartholin, Thomas. - Anatomia, ex Caspari Bartholini parentis Institutionibus, omniumque recentiorum et propriis observationibus tertiùm ad sanguinis circulationem reformata. Cum iconibus novis accuratissimi

Lugd. Batav. : apud Franciscum Hackium. 1651
 
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Claire Crignon et Raphaële Andrault
pour le projet ANR Philomed
Maître de conférences en philosophie à l’Université Paris-Sorbonne et post-doctorante à l’Université Paris VIII-Saint Denis
08/12/2011

Né en 1616 à Copenhague, Thomas Bartholin appartient à une famille de médecins et d’érudits danois. À partir de 1637, il entame un « grand tour » européen qui le conduit pendant dix années dans les principaux centres d’enseignement de la médecine et de l’anatomie en Europe : à Paris, Bâle, Montpellier, Leyde et Padoue. Il suit pendant trois ans à Leyde l’enseignement de Jean de Wale (Joan Wales, 1604-1649) qui le pousse à rééditer le célèbre traité d’anatomie rédigé par son père Caspar Bartholin (Anatomicae Institutiones, 1611) en y intégrant les découvertes des modernes, telles que celle des veines lactées et du système lymphatique, à laquelle Bartholin contribue lui-même avec la publication en 1653 de Vasa Lymphatica.

De 1626 à 1674, les multiples rééditions corrigées des Institutions anatomiques vont permettre de promouvoir les plus récents progrès de l’anatomie. On peut citer ici rapidement les ajouts de Sylvius (indiqué FS) qui ponctuent la deuxième édition (1641 pour l’original latin, 1647 pour la traduction française), et qui subsistent dans cette troisième édition. Ces ajouts visent par exemple à donner un aperçu des discussions sur les méthodes de dissection cérébrale et sur leurs différents avantages. Ou encore deux lettres de Jean de Wale, présentées en annexe, qui mettent en valeur le principal bouleversement de la connaissance médicale de l’homme à l’âge classique : la première, sur le « mouvement du chyle et du sang », débute par une réflexion importante sur ce qui vient faire obstacle à la communication d’une découverte dans le domaine de la science anatomique et médicale et présente « l’opinion » de l’auteur « touchant le mouvement du sang » ; la seconde répond aux adversaires de Harvey en décrivant minutieusement les expériences qui ont conduit Jean de Wale à défendre le principe de la circulation. Traduit dans de nombreuses langues européennes, utilisé massivement par les médecins de la seconde partie du XVIIe siècle, l’ouvrage de Bartholin a joué un rôle décisif dans la diffusion des thèses de Harvey. Augmenté progressivement des contributions de ses plus grands contemporains, il constitue plus généralement un révélateur important des modifications de la perception de l’anatomie et du corps humain pendant cette période.

C’est d’abord par leur dimension syncrétique que ces Institutions Anatomiques se signalent à notre attention. Partant du texte publié par son père en 1611, Thomas Bartholin adopte un système d’ajouts entre crochets qui lui permet d’intégrer au texte les découvertes et les commentaires des modernes sans pour autant faire table rase du savoir médical légué par les anciens. Au titre de ce que Bartholin reprend sans le modifier à ses plus illustres prédécesseurs, figurent d’abord, de manière fragmentée et disséminée, de nombreuses planches issues de la Fabrica de Vésale. C’est également la terminologie anatomique qui est reprise de la médecine antique (Hippocrate et Galien) autant que de l’anatomie de la Renaissance (Fernel, Du Laurens). Ainsi la préface justifie-t-elle le recours aux notions de fonction et d’usage (cf. Galien, De usu partium corporis humani), la distinction entre l’usage privé des fonctions (conservation des parties) et leur usage public (conservation de la totalité de l’animal), entre parties similaires ou dissimilaires, contenues ou contenantes, maîtresses ou servantes. Au-delà de ces emprunts, le texte respecte la structure même des traités d’anatomie de la Renaissance qui s’organisent autour des trois cavités dont le corps est constitué. Après l’examen du « ventre inférieur » et des organes de la digestion et de la génération (livre I), on passe dans le deuxième livre à la description du « ventre moyen » ou « thorax » (cœur et poumons), pour terminer (troisième livre) par la « cavité supérieure » ou « tête » (cerveau, yeux, oreilles, nez, bouche). On part donc des fonctions vitales, communes aux hommes et aux animaux, pour s’élever progressivement vers la description des facultés qui spécifient l’homme en propre et permettent de le définir comme l’animal le plus parfait.

C’est en particulier pour la connaissance de ces facultés supérieures et proprement anthropologiques que les brèves corrections apportées par Bartholin à l’ouvrage de son père sont les plus décisives : dans cette troisième édition corrigée se trouve une critique de la localisation cartésienne du siège de l’âme qui fit notamment le succès de l’ouvrage parmi les philosophes et que discutèrent les défenseurs de Descartes. L’hypothèse de Descartes et des médecins qui comptent parmi « ses sectateurs » est réfutée au nom de l’anatomie cérébrale : l’ouvrage de Bartholin montre que les caractéristiques morphologiques de la glande pinéale empêchent de la considérer comme la partie du corps à laquelle l’âme serait plus étroitement unie (p. 336 du présent ouvrage, voir Descartes Les passions de l’âme, 1649). C’est donc que l’anatomie peut légitimement se prononcer sur la nature des fonctions corporelles par lesquelles l’homme sent, pense, imagine et se souvient.

Il faut également mentionner, parmi les innovations de cette troisième édition de 1651, l’étonnant frontispice : un homme cloué sur un cadre, la tête chancelante, les bras ballants, ne laisse apparaître en son centre qu’une peau distendue et découpée de manière irrégulière, telle une page de livre sur laquelle s’inscrit le titre Anatomia reformata. Non seulement une telle image se démarque nettement du foisonnement d’objets ou de squelettes qui peuplent souvent le cabinet de l’anatomiste, mais en outre elle représente la façon dont l’homme lui-même, disséqué et objet des démonstrations anatomiques, doit être épuré de toute intériorité pour s’inscrire en deux dimensions sur la page blanche. Simple et tragique, ce frontispice ne garde rien des symboles rassurants qui signifient habituellement davantage le savoir anatomique que la manière dont celui-ci a dû transformer son objet.

Enfin, il convient de s’arrêter sur la déclaration qui ouvre la préface de l’ouvrage : en un geste véritablement fondateur, Bartholin invite à intégrer l’anatomie au sein de la philosophie. Il présente en effet l’anatomie, laquelle « considère le corps et ses parties » comme une partie de l’anthropologie (« science qui traite de l’homme »), au même titre que la psychologie qui a trait à l’âme. Délaissant la science de l’âme, il intègre d’emblée l’anatomie au sein de la philosophie naturelle, rappelant qu’elle n’a pas pour objet l’homme seulement, mais aussi les animaux. L’étude de la structure du corps humain devient donc un préalable indispensable à toute investigation de la nature.

Eléments de bibliographie :

Thomas Bartholin et Caspar Bartholin, Institutiones anatomicae, Strasbourg, C. Scher, 1626

- Institutiones anatomicae, novis recentiorum opinionibus et observationibus, auctae ab acutoris filio Thoma Bartholino, Leyde, Franciscum Hackium, 1641

Thomas Bartholin, Vasa Lymphatica, edited on the Tercentenary of the Birth of Thomas Bartholin, éd. Vilhelm Maar, Copenhagen, 1916 [ comprend une biographie de T. Bartholin]

Roger French, William’s Harvey Natural Philosophy, Cambridge, Cambridge University Press, 1994.

Edv. Gottfredsen, « The Reception of Harvey’s Doctrine in Denmark », dans Journal of the History of Medicine and Allied Sciences, Oxford, Oxford University Press, vol. 12, n° 4, 1957, pp. 202-208

Vilhelm Maar, L'ordre du Dannebrog et la science médicale, Paris, 1914

Vilhelm Maar, « The Domus Anatomica at the Time of Thomas Bartholinus », dans Janus, Leyde, E. J. Brill, vol. 21, 1916, pp. 339-349