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Institutiones medicae in usus annuae exercitationis domesticos digestae ab Hermanno Borhaave. Editio altera prima longe auctior.

Lugduni Batavorum : apud Johannem vander Linden. 1713

 
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Roberto Lo Presti
Enseignant chercheur à l’Université Humboldt de Berlin
roberto.lopresti@unipa.it
12/03/2012

Le rôle joué par le médecin hollandais Herman Boerhaave (1668-1738) dans le débat épistémologique qui caractérisa la médecine du dix-huitième siècle est sans doute déterminant, même s’il n’est pas nécessairement facile à déchiffrer sous tous ses aspects et dans toutes ses implications. Comme l’historiographie récente et moins récente l’a remarqué à plusieurs reprises, Boerhaave n’avait pas les caractéristiques intellectuelles et l’esprit de découverte d’un pionnier ou défricheur ; il ne fut en effet pas capable d’introduire de véritables innovations doctrinales en médecine. Il collecta, il organisa, et ainsi futcelui qui réussit à réduire en système le corpus de doctrines, pratiques et méthodes qui ensemble constituaient le savoir médical à son époque. Il introduisit des études propédeutiques de physique, mécanique, chimie, mathématique et hydraulique, et il fut aussi parmi les premiers à élever la physiologie au rang de discipline autonome et à lui donner la fonction de base théorique et de modèle de référence épistémologique du savoir médical dans son ensemble.

D’un point de vue plus strictement théorique, Boerhaave combina l’adhésion aux représentations mécanistes du corps avec le ferme rejetdes doctrines et surtout des méthodes de raisonnement et d’investigation de l’école iatromécanique. Ce rejettrouva son expression la plus cohérente et significative dans ce que Duchesneau a défini commeun « anti-cartésianisme » méthodologique. Cela le conduisità privilégier un savoir fondé sur l’induction des données d’expérience, par opposition à une méthode purement déductive. En cela, le parcours intellectuel et académique de Boerhaave reflète l’esprit d’une époque au sein de laquelle le paradigme mécaniste, encore largement dominant, commençait à être concurrencé par de nouvelles approches cherchant à fonder une physiologie du corps humain. La réception des Institutiones Medicae témoignera autant de ce contexte de discussion de la pertinence du mécanisme que de la pluralité des approches adoptées par la médecine post-cartésienne.

Les Institutiones forment une collection d’aphorismes, lesquels s’appuient sur les leçons données par Boerhaave à la Faculté de Médecine de Leyde à partir du 23 Juin 1701. L’ouvrage, dont la première édition parut en 1708, est organisé en cinq parties ou sections (physiologie, pathologie, sémiotique, hygiène, thérapie). La section de physiologie (φυσιολογικήseu oeconomia animalis) occupe les trois quarts de l’ouvrage. Cette partie prend d’abord comme objet les différentes phases de la digestion, puis s’attache successivement à la circulation et à la respiration avant de préciser les fonctions des autres organes (foie, rate, peau, organes sensoriels). On trouve dans la dernière partie une explication du mécanisme de formation de la semence, des menstruations et, plus généralement, des fonctions sexuelles. Par ses objets, l’ouvrage cherche donc de manière parfaitement cohérente à faire de la science des fonctions organiques le fondement de la pathologie. L’approche qui mène à la pathologie n’est pas morphologique mais physiologique.

La date de parution des Institutiones nous suggère d’abord que ces leçons appartiennent à une période dans laquelle l’horizon théorique et méthodologique de Boerhaave était encore en voie de définition, c’est-à-dire à la période comprise entre l’Oratio de usu ratiocinii mechanici in medicina (1703) et l’Oratio in qua repurgata medicinae facilis asseritur simplicitas (1709). Ce sont deux textes dans lesquels la perspective mécaniste de Boerhaave, clairement affirmée, est tout de même balancée par la perception de l’insuffisance du cartésianisme orthodoxe que l’on prétend pouvoir appliquer avec succès à la pratique médicale. Ensuite, les Institutiones représentent un témoignage unique sur le développement des idées de Boerhaave : Boerhaave les republia et corrigea constamment pendant sa vie (cinq éditions, dont la dernière est de 1735). Enfin, la section physiologique, qui est enrichie d’un apparat de notes, nous permet de nous faire une idée très précise de la méthode de recherche de Boerhaave : c’est à leur aune qu’il est possible de reconstruire son « laboratoire d’idées ».

Éléments de bibliographie

H. J. Cook, Boerhaave and the Flight from Reason in Medicine, Bulletin of the History of Medicine, 74, 2000, pp. 221-240.

F. Duchesneau, La physiologie des Lumières. Empirisme, Modèles et Théories, The Hague-Boston-London, 1982.

G. A. Lindeboom, Herman Boerhaave. The Man and his Work, London, 1968.