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Georgii Ernesti Stahlii theoria medica vera, physiologiam et pathologiam, tanquam doctrinae medicae partes vere contemplativas, e naturae et artis veris fundamentis intaminata ratione et inconcussa experientia sistens. Editio altera correctior...

Halae : impensis orphanotrophei. 1737

 
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Sarah Carvallo
pour le projet ANR Philomed
Maître de conférences en philosophie à l’Ecole Centrale de Lyon
Sarah.Carvallo@ec-lyon.fr
05/12/2011

L’anthropologie médicale de Georg Ernst Stahl (1660-1734) dérange aujourd’hui une certaine conception canonique de la Révolution scientifique. C’est oublier qu’à son époque il fut considéré comme l’un des plus grands médecins, élevé aux plus hautes fonctions par le roi de Brandenburg-Prusse, puis par l’empereur Friedrich Wilhelm I, sollicité par le Tsar Pierre II, oublier qu’à la fin du dix-huitième siècle, les médecins vitalistes de l’Ecole de Montpellier y puiseront leur inspiration médicale pour lutter contre l’iatromécanisme, oublier qu’au vingtième siècle, des physiologistes comme Sherrington ou des philosophes comme Canguilhem souligneront la richesse des intuitions médicales de Stahl sur le tonus ou la connaissance de la vie.

L’œuvre majeure de Stahl, la Vraie Théorie médicale, paraît en 1708 à Halle, ville où l’empereur Friedrich Wilhelm fonde en 1693 une université conçue comme centre de la réforme piétiste. Malgré leurs divergences théoriques, deux médecins, Stahl et Hoffmann, collaborent à un enseignement et une institution médicale compatibles avec le renouveau protestant. A la fois politique, religieux et scientifique, ce projet fait écho à la Grande Instauration d’une réforme médicale anglaise dans un contexte puritain. Mais à la différence des orientations anglaises ou de l’option hoffmannienne, Stahl concrétise ce projet dans une double opposition à la médecine mécanique et au rationalisme des Lumières, qui caractérise sa position animiste.

Quatre traités inaugurent la doctrine stahlienne et valent comme manifestes : De la nécessité d’éloigner de la doctrine médicale tout ce qui lui est étranger, Recherches sur la différence qui existe entre le mécanisme et l’organisme, Véritable distinction à établir entre le mixte et le vivant et les Réclamations, défenses et indications justificatives, touchant les écrits et essais publiés jusqu’à ce jour (de 1683 à 1707). Le reste de l’ouvrage présente la physiologie, la pathologie et la thérapeutique.

Trois thèses fondamentales se dégagent. Premièrement, la médecine traite d’un objet spécifique, qui ne peut se réduire ni à son fonctionnement physique en tant qu’agrégat, ni à ses opérations chimiques en tant que mixte. Le primum movens désigne l’âme ou la vie, une réalité d’abord immatérielle. Le phénomène vital se comprend non pas d’abord comme mouvement, mais comme une succession d’actes : la vie est activité, force conservatrice et restauratrice, acte vital qui se décline en tonus, puis en circulation, sécrétion, excrétion. Ainsi l’âme détermine la fin orientant les processus mécaniques, et les constitue alors en tant que phénomènes organiques.

Deuxièmement, cette spécificité de l’objet justifie une méthode propre à la médecine, qui, du coup, ne peut s’inscrire dans le prolongement du mécanisme ou de la chimie, mais doit assumer une originalité manifeste tout particulièrement dans la pathologie. A l’encontre de la thèse empiriste de Sydenham, Stahl justifie néanmoins une méthode étiologique : tout d’abord, parce qu’il est possible de ressaisir les causes des pathologies qui renvoient en dernière instance au principe de vie, ensuite parce qu’un soin ne peut agir que s’il traite les causes et non les symptômes. Enfin, Stahl exclut l’anatomie, étude des microstructures, de la médecine pour l’inscrire dans l’étude physique de l’agrégat, justement parce qu’elle ne tient pas compte directement de l’origine du mouvement ou des actes vitaux.

Troisièmement, l’étude conjointe de la physiologie et de la pathologie révèle que tout phénomène organique évolue au sein d’une période : une maladie est aiguë, chronique ou périodique ; la circulation sanguine fluctue comme les marées ; l’âge correspond à la disposition des actes vitaux d’après un temps déterminé comme le prouvent la dentition, la puberté, la menstruation, la fécondité ou la ménopause. Ces périodes organiques correspondent à des variations de l’intensité d’énergie vitale, qui se traduisent dans le fonctionnement physiologique, d’abord sous la forme du mouvement tonique, puis des trois mouvements circulatoire, excrétoire et sécrétoire effectifs au niveau de l’agrégat, qui déterminent à leur tour le pouls et le tempérament d’un individu, c’est-à-dire l’équilibre des humeurs composant le mixte du corps. Cette étude du temps justifie une médecine conçue comme natura medicatrix, qui préconise essentiellement la tempérance – autre mot de la même famille que le temps – pour préserver le mélange (temperies) propre à son tempérament.

Eléments de bibliographie

Sarah Carvallo, « Leibniz vs. Stahl: A controversy well beyond medicine and chemistry », dans The Practice of Reason, éd. Marcelo Dascal, Amsterdam/Philadelphia, Benjamins Pub., 2010, pp. 101-136.

Tobias Cheung, « The Structure of Agency : Georg Ernst Stahl’s Model of Organic Order and the Role that It Plays for the Difference between Living and Non Living Beings », Early Science and Medicine, 12 (4), 2007, pp. 337-375.

François Duchesneau, Leibniz, le vivant et l’organisme, Paris, Vrin, 2010.

Johanna Geyer-Kordesch, Pietismus, Medizin und Aufklärung in Preussen im 18. Jahrhundert, Tübingen, Niemeyer, 2000.