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À Charles Spon, le 20 août 1649

Monsieur, [a][1]

Ce 13e d’août. Depuis ma dernière qui fut le 10e d’août, je vous dirai qu’enfin il y a quelque nécessité aux affaires de la reine [2] qui l’ont fait résoudre de revenir à Paris ; et pour cet effet, elle a envoyé des lettres de cachet [3] aux cours souveraines, [4] et à Messieurs le prévôt des marchands [5] et échevins, [6] qu’elle serait ici avec le roi [7] mercredi prochain, 18e d’août. On sait ici de bonne part que si elle y vient, ce n’est point pour bien qu’elle nous veuille, mais pour la nécessité de ses affaires qui l’obligent de surmonter ainsi son courage et de venir ici bien malgré soi, nous faisant néanmoins bonne mine, y célébrer l’anniversaire des barricades [8] du 26e d’août de l’an passé lorsqu’elle fut si vivement et généreusement obligée de rendre les deux prisonniers qu’elle avait si infidèlement fait arrêter à la fin d’un Te Deum [9] chanté à Notre-Dame [10] pour la bataille de Lens. [1][11] On dit ici que Messieurs les deux princes du sang, Gaston [12] et Condé, [13] ont fort contribué à la faire revenir à Paris, et qu’ils ont dit au Mazarin [14] qu’ils le voulaient et qu’il fallait que cela fût ainsi. [2] D’autres en allèguent une raison bien plus puissante, savoir que le comte de Pigneranda, [15] qui s’offre et est tout prêt de traiter de la paix avec nous, a déclaré tout net et tout absolument qu’il n’entrera point en négociation que le roi ne soit à Paris et les quatre provinces de France apaisées, qui étaient en trouble. C’est pourquoi elle a donné ordre que Provence, [16] Bordeaux, [17] etc. soient au plus tôt pacifiées. Quoi qu’il en soit, ils font en cela comme ils ont toujours fait et en toutes leurs actions, et tous les autres princes de même. C’est le bien de leurs affaires et leur propre intérêt qui les mène. Dans quelque temps, nous en pourrons apprendre d’autres. On dit ici que le Grand Turc, [18] qui n’était qu’un enfant d’environ dix ans, est mort de maladie et que le Tartare précopite [19] (rex est Tauricæ Chersonesi), [3] c’est le souverain de la Scythie européenne, [20] s’est déclaré vouloir être le maître et qu’il s’est emparé d’une partie de l’État dudit Grand Seigneur. Si cela est vrai, voilà un rencontre qui sera fort favorable aux Vénitiens qui soutiennent, sans aucun secours des princes chrétiens, la guerre contre ces Turcs depuis si longtemps. On parle ici de la peste de Marseille [21][22] à cause que les marchands n’écrivent point et qu’on ne reçoit aucune de leurs lettres. On dit bien que M. d’Étampes, [23] conseiller d’État, y a fait la paix, que la reine a ici approuvée et en a ratifié les articles que l’on a renvoyés en Provence [24] aussitôt ; mais le comte d’Alais, [25] poussé d’un diable féminin qu’il a [26] et d’un sien secrétaire qui a été autrefois conseiller audit parlement, ne veulent < sic > point tenir ladite paix et en attendant que la reine y donne de nouveaux ordres, permettent que leurs soldats ruinent, ravagent et pillent tout le pays en mettant le feu partout. [4]

Enfin la reine est revenue à Paris et y a ramené le roi à la sollicitation des deux princes du sang qui l’y ont obligée, combien qu’elle n’en eût point du tout d’envie, et le Mazarin encore moins. Il est arrivé le mercredi 18e de ce mois à huit heures au soir dans un grand carrosse qui était fort plein, dans lequel étaient entre autres avec lui M. le duc d’Anjou, [27] M. le duc d’Orléans, M. le prince de Condé et le Mazarin, qui était si honteux qu’il se cachait et qu’on ne voyait presque point. [5] Il y avait aussi la reine, Mme la duchesse d’Orléans, [28] Mademoiselle [29] et Mme la princesse de Condé, [30] la douairière[6] On y ajoute encore M. le maréchal de Villeroy. [31] Plusieurs compagnies de la Ville lui furent au-devant, [7] et entra par la rue Saint-Denis, [32] fut tout du long de la rue jusque par delà les Innocents, [33] puis entra dans la rue de la Ferronnerie (en laquelle fut tué le feu Henri iv), [8][34] et passant tout le long de la rue de Saint-Honoré, [35] s’en alla entrer dans le Palais-Cardinal. [36] Et tout ce voyage se fit avec tant d’acclamations de peuples et tant de réjouissance qu’il ne se peut davantage. Moi-même qui vous parle, qui hais naturellement les cérémonies et les grandes assemblées, voyant le grand bruit qu’il y avait dans la ville et la part du contentement que tout le monde y prenait, j’y fus aussi et y vis du monde de toute façon au plus grand nombre que je vis jamais. [37]

La reine dit dès le soir en soupant au Palais-Cardinal qu’elle n’eût jamais cru que le peuple de Paris eût tant aimé le roi. Dès ce même soir, M. le duc de Beaufort [38] fut saluer le roi et la reine qu’il n’avait point encore vus depuis qu’il fut sorti du Bois de Vincennes ; [39] mais il ne vit point le Mazarin. [9] Néanmoins, par l’accord que M. de Vendôme, [40] son père, a traité pour lui avec la reine, il est accordé et a promis qu’il ira voir ledit Mazarin quand la reine le lui voudra commander. Dès le lendemain, jeudi 19e d’août, tous les ordres et les compagnies de la Ville furent saluer et complimenter la reine de son retour et d’avoir ramené le roi à Paris. M. le coadjuteur [41] (qui avait fait son accord un mois devant et qui, pour cet effet, avait tout exprès fait un voyage à Compiègne) l’a haranguée au nom du clergé ; [10] M. le premier président[42] pour le Parlement ; M. de Nicolaï, [43][44] premier président de la Chambre des comptes, pour sa Compagnie ; [11] M. Amelot, [45] premier président de la Cour des aides[46] pour la sienne ; [12] M. le lieutenant civil, [47] pour le Châtelet ; [48] M. le prévôt des marchands et les échevins, pour l’Hôtel de Ville. Ce dernier est loué d’avoir fort bien parlé, mais sur tous a été remarqué et hautement loué par tous les auditeurs, M. de Nicolaï qui a fait une fort bonne leçon à la reine touchant sa régence et les lois de bien régner, et lui a montré comment de tout temps les rois n’ont été malheureux que par les mauvais conseils qui leur ont été donnés et suggérés par des conseillers ignorants, déloyaux, intéressés, etc. Je le tiens d’un homme d’honneur qui y était présent. On dit que le jour de la Saint-Louis prochain, le roi, M. le duc d’Anjou, quelques princes et plusieurs grands seigneurs iront tous à cheval, afin que tout le monde voie le roi, à la messe aux Jésuites de la rue Saint-Antoine. [13][49][50] Ne voyez-vous point l’innocence de ces bonnes gens ? Vous diriez qu’ils n’y ont jamais touché et que jamais ils n’ont pensé à mal. Le roi n’est point sitôt venu qu’ils courent après la faveur et la fortune. Le même homme qui a ouï toutes les harangues dit que le Mazarin n’a assisté qu’à quelques-unes d’icelles et qu’il est fort triste, pâle et défait. Quoi qu’il en soit, c’est chose certaine que c’est bien malgré lui que le roi et la reine sont revenus à Paris, et qu’il l’eût empêché s’il l’eût pu. Il est l’objet de la haine publique et est en chemin de devenir aussi malheureux qu’ait jamais été le marquis d’Ancre. [51] Trois jours avant son arrivée, il fit encore tout ce qu’il put à Compiègne pour empêcher ce retour et avait gagné la reine à cet effet, mais les deux princes ont renversé tous ses desseins ; et a été trop heureux d’avoir sa part dans le carrosse du roi, in quo uno [14] il a trouvé son assurance. Varia de illo circumferentur, de quibus dies diem docebit[15] On dit que les princes ne le gardent que pour le manger bientôt et qu’ils le souffrent comme Dieu souffre le péché, pour enfin le punir. Quoi qu’il en soit, le pauvre diable traîne son lien, et crois qu’il ne l’échappera point. [16] Tôt ou tard cela lui arrivera, il est trop haï et est cause de trop de malheurs. J’aime mieux être pauvre maître ès arts comme je suis, voire même être condamné au pain et à l’eau, pourvu que je sois dans mon étude, que d’être Mazarin et auteur de tant de maux, comme est ce malheureux ministre.

On a imprimé à Lyon depuis deux ans un nouveau Calepin [52] en deux tomes in‑fo, à la fin duquel on a ajouté quelque chose. [17] Je vous prie de me faire savoir ce que le marchand le vend en un mot, à Lyon, afin que j’en avise par après ; j’entends en blanc, pris dans Lyon ; j’aurai par après soin du reste.

J’attends environ la Saint-Rémy des nouvelles du manuscrit pathologique de M. Hofmann et en espérant qu’il viendra en toute assurance, je vous baise les mains et nisi grave sit[18] à MM. Gras, Falconet et Garnier, avec protestation que je serai toute ma vie, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur,

Patin.

De Paris, ce vendredi 20e d’août 1649.


Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – Lettre de Charles Spon à Guy Patin, le 20 août 1649.
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(Consulté le 14.10.2019)

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