L. 233.  >
À Charles Spon, le 14 juin 1650

< Monsieur, > [a][1]

Depuis ma dernière, laquelle fut du 24e de mai, je vous avertis que ce même jour fut déclaré par la reine, [2] surintendant des finances M. le président de Maisons. [3] M. Tubeuf, [1][4] par ci-devant intendant, a aussi été fait contrôleur général des finances à la place de M. Le Camus, [5] beau-frère de M. d’Émery. [2][6] M. d’Avaux, [7] qui était surintendant des finances conjointement avec feu M. d’Émery, fut trouver la reine le jour de l’Ascension et lui rapporta son brevet de surintendant en la remerciant et protestant qu’il ne pouvait pas exercer cette charge avec M. de Maisons. [3] Je pense que c’est qu’il ne veut pas se charger de l’ennui du gouvernement des finances qui s’en vont dorénavant aller plus mal que jamais entre les mains de cet homme nouvellement choisi, joint que le nouveau contrôleur est un joueur de prime aussi bien que le surintendant ; [4] si bien que voilà les finances en bonnes mains, mais ce n’est plus que la coutume : au plus larron la bourse. [5] On parle ici d’un voyage de Compiègne [8] afin de faire passer les troupes en Flandres [9] sous la conduite du maréchal Du Plessis-Praslin [10] qui en sera le général cette année. Le comte d’Harcourt [11] l’a refusé parce qu’il n’y avait point tant d’argent qu’il eût voulu. [6] Les Suisses [12] font ici grand bruit pour de l’argent et protestent que tous, tant qu’ils sont, sortiront de France et se retireront dans leur pays si on ne les paie comme on leur a promis. Enfin, on a apaisé les Suisses, ils demeurent au service du roi, moyennant quelque argent comptant, et autre qu’on promet de leur payer en trois divers paiements pendant six mois. [7] Enfin M. de Vendôme [13] est amiral [14] avec la survivance à son second fils, M. de Beaufort. [15] Il en a prêté le serment devant la reine le mercredi 1er jour de juin. [8] Et même, ce jour-là, nous fûmes, M. Moreau [16] le père et moi, menés par une dame, femme [17][18] de M. de Marillac, [19] maître des requêtes, à deux lieues d’ici, voir une sienne sœur malade, qui est religieuse. [9][20][21] Je pense que vous croirez aisément que nous n’avons point fait ce grand chemin ensemble sans y avoir parlé de vous. Il fait fort beau aux champs, cela est fort commode d’y aller en carrosse, sed medicis alia multa desunt præter quæ coguntur in urbem reverti[10]

Le roi, [22] la reine, le Mazarin [23] et toute la cour sont partis d’ici le jeudi 2d jour de juin à sept heures du matin pour s’en aller dîner à Senlis [24] et delà s’amuser en chemin, aller coucher à Compiègne où ils seront tant qu’il plaira à Dieu. [11] Le même jour ont été emprisonnés deux imprimeurs [25] qui vendaient un nouveau libelle intitulé Lettre de Mme la princesse à la reine[26] qui est un libelle de 7 cahiers une demi-feuille entièrement contre le Mazarin. [12] On dit qu’avant que le roi soit parti, il a été conclu et arrêté au Conseil, contre le dessein et l’envie du Mazarin, que M. d’Épernon [27] serait rappelé de Bordeaux ; [28] que M. le duc d’Orléans [29] et les autres conseillers étaient d’avis avec le Mazarin de le laisser là, mais que M. le garde des sceaux [30] et M. d’Avaux avaient allégué contre l’avis du Mazarin tant de raisons pour M. d’Épernon que Gaston et d’autres y revinrent, et qu’enfin il fut résolu qu’il serait rappelé. M. le prince de Conti [31] est fort abattu dans la prison, fort mélancolique, [32] avec des faiblesses et des palpitations de cœur ; [33] ce qu’on m’en a raconté me fait croire qu’il mourra là-dedans car je ne vois point qu’on l’en puisse bientôt tirer. Même M. le Prince, [34] son frère, y devient fort sec et commence fort à s’y ennuyer. [13]

On parle ici d’un nouveau libelle intitulé le Manifeste des trois princes. M. de Vendôme et M. de Beaufort, son fils, ont été reçus en la charge d’amiral et leurs lettres vérifiées au Parlement le lundi 13e de juin sans aucune restriction ou modification, dont plusieurs parlaient. Mme la duchesse d’Aiguillon, [35] irritée contre son neveu le duc de Richelieu, [36] de ce qu’il s’est marié sans son consentement, a trouvé moyen de l’attraper et de le faire enlever. Elle le tient en sa maison enfermé. Elle le fait cajoler par diverses femmes afin qu’il dise qu’il a été marié par force et sans son consentement, mais elle ne le peut gagner. Il a tel dépit de se voir enfermé et hors d’avec sa femme qu’il a voulu se jeter par les fenêtres, et l’aurait fait s’il n’en avait été empêché et retenu par ceux qui le gardent. La duchesse de Richelieu, sa femme, [37] et autres parents d’elle ont été au Parlement y présenter requête contre ladite dame d’Aiguillon. Les deux parties ouïes, la Cour a ordonné arrêt portant que ladite dame se trouvera et comparaîtra à la Cour mercredi 15e de juin, où elle amènera sondit neveu. Que dites-vous de nos affaires ? Ne sont-ce point des farces bien plaisantes ? On dit que ladite dame n’obéira point à la Cour, mais qu’elle fera dire par son avocat que ledit duc de Richelieu son neveu est malade, qu’elle ne l’a pu emmener et qu’il faudra que la Cour ordonne que deux conseillers se transportent sur les lieux pour interroger ledit neveu, etc. [14] Je vous baise les mains et suis de toute mon affection, Monsieur, votre très humble, etc.

De Paris, ce mardi au soir, 14e de juin 1650.


Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – Lettre de Charles Spon à Guy Patin, le 14 juin 1650.
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(Consulté le 06.12.2019)

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