L. 287.  >
À Charles Spon, le 28 mai 1652

Monsieur, [a][1]

Ce 18e de mai. Je vous écrivis ma dernière le vendredi 10e de mai qui fut le même jour que Messieurs les Gens du roi avaient été envoyés à Saint-Germain [2] vers le roi [3] pour le prier de donner sa réponse, qu’il a promise, sur les remontrances qui lui avaient été faites de faire sortir du royaume le Mazarin. [4] Le lendemain, qui fut samedi, le prince de Condé, [5] accompagné du duc de Beaufort [6] et de 500 cavaliers, passa sur le Pont-Neuf, [7] et s’en alla à Saint-Cloud [8] pour en défendre le pont, où il avait laissé garnison, contre le maréchal de Turenne [9] qui s’en voulait rendre le maître. Aussitôt que cela fut su par Paris, tant de monde s’arma, qui y courut à la hâte, qu’il s’y trouva deux heures après plus de 10 000 hommes armés ; ce qui fut cause que les mazarins n’osèrent paraître ni avancer près de Saint-Cloud. Delà, le prince de Condé s’en vint au pont de Neuilly, [10] y voir sa garnison qu’il y avait laissée ; et se voyant si bien suivi, il prit résolution de s’en aller la nuit prochaine attaquer Saint-Denis, [11] où la reine [12] avait mis quelques Suisses [13] qui ne faisaient point de mal à personne. Il attaqua donc la ville sur le minuit et la prit, mais il y eut environ 30 Suisses de tués et 80 prisonniers qu’il envoya le lendemain à Paris ; il n’y perdit que douze hommes. Dès que la reine sut cette nouvelle, elle en pensa crever de douleur. Aussitôt, le régiment des gardes fut commandé d’aller attaquer et reprendre Saint-Denis, ce qu’ils firent sans grande peine à cause du peu de soldats que le prince y avait laissés ; lesquels voyant l’attaque, se retirèrent dans l’abbaye où ils s’enfermèrent avec les moines et se défendirent vigoureusement en tirant sur les mazarins, dont six officiers furent tués, et plusieurs soldats. Enfin, l’accord fut fait entre les princes et la reine que tout le régiment des gardes se retirerait de Saint-Denis, et les soldats du prince pareillement ; et que Saint-Denis demeurerait en la garde de ses bourgeois ; et tout cela a été exécuté. [1] Depuis ce temps-là, Messieurs les Gens du roi sont revenus et ont rapporté que dans le séjour qu’ils ont fait de plusieurs jours à Saint-Germain, ils ont reconnu une grande disposition à la paix et que le roi désirait expliquer sa volonté aux députés de la Cour qu’il désirait revoir un de ces jours ; sur quoi le Parlement assemblé a ordonné que les mêmes députés y retourneraient, mais le nombre d’iceux augmenté d’autant d’autres conseillers pris de chaque Chambre ; mais ils ne sont point encore partis, ils attendent l’ordre d’aller du roi qui les mandera quand il voudra ; attendant quoi, par une conférence qui a été tenue à Saint-Germain en présence de M. le maréchal de L’Hospital, [14] gouverneur de Paris, et M. le comte de Béthune [15] qui y était envoyé comme député par le duc d’Orléans, [16] il a été accordé de faire reculer toutes les troupes à dix lieues près de Paris, ce qui s’est exécuté ; [2] de sorte qu’il n’y a plus de troupes à Saint-Denis, Saint-Cloud, ni < au > Pont de Neuilly. Les unes sont allées par delà Pontoise [17] vers notre Beauvais ; [18] d’autres devers Étampes. [19] S’ils ne se fussent retirés, ils s’en allaient mourir de faim car ils avaient tout mangé ; et je pense que c’est plutôt la nécessité qu’aucune bonne volonté que la reine ait pour Paris ; ut ut sit[3] il n’y a plus de soldats et ne savons quand ils reviendront. On dit qu’il y a un accord secret entre la reine et les princes, et que l’on ne cherche plus qu’à envoyer pour quelque temps le Mazarin en quelque honnête retraite. Le désordre vient de la mésintelligence qui est entre les deux princes, d’autant que le duc d’Orléans ne veut point quitter ni abandonner le coadjuteur [20] qu’il prétend faire chef du Conseil, advenant [4] faute du Mazarin ; et le prince de Condé veut tout le contraire, en tant qu’il hait ce coadjuteur, nouveau cardinal de Retz, disant qu’il aime mieux voir le Mazarin dans les affaires que ce coadjuteur ; que l’autre est sot et ignorant, mais celui-ci fourbe et méchant, comme si le Mazarin ne l’était point aussi. Quoi qu’il en soit, on dit qu’il y a un accord et < je > crois qu’il en est quelque chose, mais on ne sait encore ce que ce sera. Il en est de même que de la quadrature du cercle : [21] est aliquid scibile, dit Aristote, [22] quod nondum scitur[5] Le roi, la reine et le Mazarin sont toujours à Saint-Germain, on ne parle plus qu’ils aillent nulle part.

Ce 20e de mai. Nous avons perdu depuis douze jours deux de nos compagnons, dont l’un était M. Gamare [23] le jeune, âgé de 30 ans (l’aîné [24] mourut l’an passé) ; [6] l’autre était un vieux bonhomme nommé M. Pierre Le Conte, [25] âgé de 77 ans, que la mort cherchait il y avait fort longtemps ; ce dernier n’avait guère de pratique, non plus que de biens ni d’esprit. [7]

Un docteur en théologie nommé M. de L’Isle-Marivault, [26] issu de fort bon lieu et de race bien noble, mû d’un bon dessein d’aller en l’Amérique [27] y travailler à la conversion des sauvages, ayant fait depuis trois ans un grand amas de tout ce qui était nécessaire à son dessein, et entre autres de 700 personnes, s’embarqua avec ceux-ci le samedi veille de Pentecôte à sept heures du soir pour s’en aller d’ici à Rouen, au Havre, [28] à Nantes, [29] d’où l’on devait démarrer : [8] comme il fut à deux lieues de Paris, il fut obligé de mettre pied à terre pour montrer à quelqu’un ses passeports ; quoi fait, en revenant dans un petit bateau pour rentrer dans le grand, il fut noyé : [30] un batelier qui se jeta en l’eau pour le sauver se noya pareillement, et ont été repêchés tous deux qui se tenaient ensemble comme embrassés. Voilà son voyage fait et sa navigation achevée. [31]

Nullo fata loco possis excludere : quum mors
Venerit, in medio Tibure Sardinia est
[9]

Il s’en allait à la Guyane [32] près du Cap de Nord, [33] quatre degrés par delà la ligne équinoxiale, entre le Brésil et le Pérou, [34] du côté d’Espagne. Leur trafic devait être de tabac [35] et de coton ; je ne sais si le marché tiendra maintenant après sa mort, mais au moins, il était bien capable de le faire subsister. [10] Il était fort honnête homme et en cette qualité, fort regretté de tous les honnêtes gens qui l’ont connu ; mais voilà une étrange mort : miserum est mori in aquis ; imo miserum est mori, et quomodocumque mori ; etiam miserum est non mori, et vivere, præsertim in Gallia, inter tot motus et fluctus agitatæ Reipublicæ, res nostras tam misere turbante cæca illa mortalium Dea, Fortuna, Fato, Regina, Mazarino, et aliis dæmonibus[11][36]

La reine a ôté tous les soldats qui étaient ici alentour et leur a fait commandement d’aller vers Étampes, où sont les troupes des princes. On dit qu’ils se battront là et qu’ils assiégeront cette place. D’autres disent que les troupes mazarines s’en vont à Chartres [37] y mettre le siège : les habitants avaient refusé le gouverneur que le duc d’Orléans y avait voulu envoyer, ils en ont fait autant à celui de la reine ; de sorte que tous deux sont irrités contre cette ville-là, qui est la capitale des anciens druides. [12][38] On a contremandé les députés de la Cour qui devaient aller le lendemain de la Pentecôte à Saint-Germain y recevoir la dernière réponse et volonté du roi à leurs remontrances. Le roi leur a mandé qu’ils auront leur audience samedi prochain à Melun [39] où il s’en va. Les princes ont signé leur accord avec le duc de Lorraine [40] pour le faire venir avec ses troupes qui sont alentour de Soissons [41] et de Reims [42] pour le présent ; mais ce n’a été qu’après avoir bien prié et conjuré la reine d’empêcher cette approche du duc de Lorraine par l’éloignement du Mazarin, ce qu’elle a dit absolument qu’elle ne ferait jamais.

Néanmoins, sur le bruit de l’approche de ce duc, le roi, la reine et toute la cour sont délogés de Saint-Germain mercredi 22e < de > mai, le matin ; ils prennent le chemin de Corbeil [43] pour delà aller à Melun ; on dit que delà ils iront à Dijon, [44] mais personne n’en peut assurer, vu qu’ils ne le savent pas eux-mêmes : consilium capient in arena[13][45][46] selon leur propre faiblesse ou la force de leurs ennemis.

Ce même jour, 22e de mai, sont morts à Paris un maître des requêtes nommé M. Mangot [47] l’aîné, M. Le Fèvre d’Eaubonne, [48] conseiller des Enquêtes, qui était fort homme de bien, et M. Ferrand, [49] conseiller de la Grand’Chambre, qui était un grand mazarin et un très dangereux juge, mais homme fort intelligent. [14] Ce même jour est morte aussi la femme de M. Seguin, [15][50][51][52] premier médecin de la reine, nonobstant les deux prises de l’antimoine [53] que Vautier [54] lui a fait prendre.

M. Bochart, [55] ministre de Caen, [56] neveu de M. Du Moulin, [57] ministre de Sedan, [58] qui est l’auteur d’un certain livre in‑fo imprimé à Caen il y a six ans intitulé Geographia sacra, a tant de fois été invité par la reine de Suède [59] de l’aller voir à Stockholm [60] qu’enfin, après avoir bien marchandé, il est parti. Il est allé premièrement en Hollande y voir M. de Saumaise, [61] chez lequel il a demeuré quatre jours, et est parti pour Suède. Ledit M. de Saumaise a ici mandé que s’il n’eût été alors affligé de la goutte, [62] qu’il fût parti quant et lui pour y retourner, y ayant été remandé par la reine de Suède, laquelle veut de nouveau le voir et l’entretenir. Ce M. Bochart travaille par le commandement de ladite reine à un bel ouvrage de Animantibus sacræ Scripturæ qui n’est pas loin d’être prêt à être imprimé. [16] J’ai mainte fois ici vu et entretenu ledit Brochart, c’est un homme de 60 ans qui est fort honnête et fort civil, très savant et d’un excellent entretien. Je ne sais pourtant pas si les libéralités de cette reine pourront durer longtemps envers ces Messieurs les savants et autres, vu qu’on parle ici de ses dettes et que l’on a peur qu’elle ne fasse banqueroute, i. ne manque à payer, comme le fit le roi Jacques [63][64] autrefois, il y a environ 30 ans ; [17] et comme fait le roi d’aujourd’hui en France par les désordres de son Conseil, et la rapacité et infidélité de ses ministres, qui ne lui permettent pas de pouvoir rendre et satisfaire à tant de particuliers qui lui ont par ci-devant prêté leur bien, et celui de la plupart de leurs amis, de bonne foi.

Ce 23e de mai. Le roi est à Corbeil où on traite de la paix ; on dit qu’il ira à Melun, et delà à Dijon, y faire déclarer le Mazarin plus blanc que neige et tout innocent (voyez un peu le bel oiseau), tant pour les services qu’il a rendus à la Couronne que pour ce qu’il plaît ainsi à sa chère mère. O raram temporum nostrorum felicitatem ! ad hoc scamma Deus non produxit[18][65] Le prophète Isaïe a dit quelque part Si fuerint peccata vestra rubra tamquam coccinum, dealbabuntur tamquam nix ; [19][66] sur lequel passage un des réformés (il me semble que c’est Wolfg. Musculus) [67] a dit gentiment Si peccata vestra fuerint rubra tamquam peccata Cardinalium, tamquam nix, etc. ; [20] sans doute que les cardinaux de ce temps-là étaient bien plus méchants que ceux-ci, puisque le Mazarin peut passer pour innocent dans l’esprit des hommes.

Les députés du Parlement ont été contremandés et remis à mardi prochain, à Melun, 28e de mai ; mais le président de Nesmond [68] qui les y doit conduire, Dux regit examen[21][69] a dit ce matin au Palais qu’il espérait n’avoir point cette peine d’aller là et que la paix serait faite dans ce temps-là. Amen.

On nous apprend ici que M. le maréchal de La Force [70] est mort en Guyenne, âgé de 93 ans puisqu’il était né l’an 1559, eodem quo obiit anno Henricus 2[22][71]

Quand vous me ferez la faveur de m’écrire, n’oubliez point s’il vous plaît, de nous mander si le volume de Vittorio Siri [72] sera bientôt achevé ; et de plus, si M. Rigaud [73] le libraire ne se dispose point à imprimer le manuscrit de notre bon et cher ami feu M. Hofmann, [74] il devrait être plus d’à moitié fait depuis le temps qu’il me l’a promis. Je vous supplie aussi de ne pas oublier d’effacer de la copie manuscrite les injures qu’il a dites là-dedans contre Fernel ; [75] je pense que c’est au traité de Spiritibus et calido innato, en un chapitre qui est tout exprès contre lui. Cette érasion servira à l’un et à l’autre, [23] et ne nuira à personne ; toutes ces injures ne témoignent que l’humeur fougueuse et colérique de ce bonhomme, et ne peuvent servir que de mauvais exemple et donner du scandale à ceux qui sont même éloignés de telles passions.

La paix avait été faite et accordée des princes avec la reine, à la charge que le Mazarin sortirait du royaume et n’y pourrait revenir qu’après la paix générale faite ; mais trois heures après, la reine a changé d’avis et s’en est dédite, par le mauvais conseil que le garde des sceaux [76] lui a suggéré. [24] C’est sans doute quelque intérêt qu’il y prétend car il se montre fort intéressé en tout pour faire la fortune de sa Maison et laisser du bien à ses enfants. Ainsi les gens de bien pâtissent. [25]

On ne sait que dire des troupes du duc de Lorraine, elles n’avancent point, elles sont encore alentour de Reims et de Soissons ; on croit que c’est par ordre qu’ils ont reçu de deçà qu’ils ne viennent point plus vite. [26]

Il y a ici des lettres d’Angleterre qui disent que le roi d’Espagne [77] est mort et que la grossesse de sa femme [78][79][80] est évanouie. Il a une fille de cette seconde femme, mais la première [81] en a laissé une autre grande [82][83][84] qui sera une riche héritière si le père meurt sans laisser un fils : force royaumes et force seigneuries, c’est celle-là de laquelle on peut dire educata in spem multorum regnorum[27]

J’apprends aussi que le plus grand charlatan de toute l’Europe est mort à Londres, savoir le sieur de Mayerne-Turquet, [85] âgé d’environ 80 ans, aussi gros et ventru qu’était Nicomachus Smyrnæus, apud Galenum[28][86][87] Le sieur Vautier peut dorénavant se vanter d’être le premier, aussi bien qu’il est le dernier médecin de France et le premier du roi ; qui est une place qu’il mérite aussi bien que le Mazarin, qui l’a mis là, est le plus digne sujet de France pour être premier ministre, et de l’incapacité duquel sont provenues toutes nos calamités et afflictions publiques. Après Vautier, il y a trois hommes à Paris qui pourront à bon droit contester la préséance en cette place, savoir Vallot, [88] des Fougerais [89] et Guénault, [90] quo non præstantior alter in necandis hominibus stibio et aliis venenis chymicis[29][91] Les troupes mazarines, par ordre du maréchal d’Estrées, [92] avaient assiégé Coucy [93] et l’avaient pris ; [26] le gouverneur avec les siens résistait encore dans le château, mais de peur qu’il n’y fût forcé, il appela du secours des troupes du duc de Lorraine qui en ont chassé les mazarins et poursuivi les fuyards jusque dans le faubourg de Chauny. [94] Toutes les troupes mazarines qui étaient à cinq et six lieues d’ici, devers Longjumeau [95] et Palaiseau, [96] se sont toutes ramassées et retirées devers Étampes qu’ils vont, ce dit-on, assiéger. [97] Les gens du prince y sont dedans bien retranchés, et qui se défendront bien si on les attaque ; [30] et même, le prince de Condé leur a promis qu’il ira les secourir avec 3 000 hommes qu’il a de deçà ; dans Paris même, il y a plus de mille cavaliers. La paix avait été accordée à la charge que le Mazarin sortirait du royaume et qu’il n’y pourrait revenir ni être révoqué que la paix générale ne fût faite. [31] Cela subsista trois heures, au bout desquelles la reine a tout rompu : elle consent qu’il sorte, mais elle veut qu’il soit permis de le faire revenir 15 jours après si le roi le désire. C’est que la bonne dame s’imagine qu’elle en aura besoin in proprios usus[32] et cependant, le tiers de la France pâtit pour cette obstination :

Heu morimur vincti, nudi, rapti, spoliati,
Mentula Legati nos facit ista pati
[33]

C’est un nouveau Protade, [98] avec sa Brunehaut, [99] pour la perte de la France. [34]

J’ai ce matin été appelé en consultation [100][101] dans le monastère de Sainte-Geneviève-du-Mont [102][103] pour un vieux prieur d’auprès de Senlis [104] que j’ai traité malade depuis 20 ans par plusieurs fois. [35] Il est âgé de 82 ans et a peur de la mort merveilleusement. Tous les prêtres et les moines [105] en sont ainsi, ils vivent ici si grassement et y sont si fort à leur aise qu’ils seraient contents de n’en jamais bouger. Au sortir de ce moine, je suis allé voir notre bon ami M. Naudé, [106] auquel j’ai fait vos recommandations (qui étaient dans mon billet pour lui), [36] selon l’ordre que m’en aviez donné en quelqu’une de vos lettres. Il vous en remercie et m’a promis de vous faire un petit paquet qu’il m’enverra dans un couple de jours pour vous faire tenir. Je le mettrai dans le paquet qui est tout prêt d’être fait pour vous être envoyé et qui partira d’ici dès qu’il y aura quelque liberté par les chemins. Vous y trouverez quelques exemplaires du livre de notre bon ami M. Riolan [107] pour nos amis MM. Gras, Falconet et Garnier, aux bonnes grâces desquels vous me recommanderez s’il vous plaît.

Le roi est sorti de Corbeil ce matin, et est allé devers Étampes. On croit que ce n’est que pour se divertir et voir l’armée, pour retourner demain à Corbeil où il a laissé sa mère. On dit qu’ils en sortiront dans trois jours à cause de la nécessité qui y est, et qu’ils s’en iront à Fontainebleau, [108] ou ailleurs où il y aura de quoi vivre. En attendant, conservez-moi dans vos bonnes grâces et croyez que je serai toute ma vie, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur. [37]

Ce mardi 28e de mai 1652.

Monsieur,

Depuis ma grande lettre écrite, j’apprends que l’on a remis sus le traité de la paix et qu’il y a deux députés des princes à la cour pour cet effet. Les officiers, et des plus qualifiés, qui sont avec le roi à Corbeil mandent ici que le roi sortira bientôt de là, qu’il n’y a plus de quoi vivre, que tout y est sec. On dit qu’ils ont envie d’aller à Chartres, d’autres, qu’ils reviendront à Saint-Germain. [109] Leur cause est si bonne qu’ils portent malheur partout. Aujourd’hui à cinq heures du matin, le roi est sorti de Corbeil et s’est allé promener vers Étampes, mais il doit y retourner coucher à ce soir ; la reine n’a point sorti de Corbeil. On ne parle point ici du progrès des troupes du duc de Lorraine, nous n’en savons pas la cause, c’est un mystère. Voilà ce que je sais de nos affaires. Ne vous étonnez point si je vous écris plus souvent que vous, je sais bien que vous n’avez guère de choses à me mander ; et moi, tout au contraire, je voudrais bien vous en écrire de bonnes, je ne recommence des lettres qu’à dessein d’y coucher bientôt la paix, et de vous en donner le bon et agréable avis. Je sais bien que gens de bien comme vous aiment la paix et que vous en recevriez de bon cœur ma lettre : speciosi pedes evangelizantium pacem[38] Ne vous ennuyez pas des miennes, j’attends les vôtres sans impatience, sachant bien que la matière vous manque. Je vous baise les mains, et à mademoiselle votre femme, à laquelle je présente aussi les baisemains de ma femme, [110] laquelle s’en va dans trois jours à notre maison des champs [111] donner ordre pour les fruits que la bonté de la saison nous promet : cerises, pois, fèves, [112] abricots [113] et pêches. Le blé et la vigne nous promettent beaucoup, mais le Mazarin gâte tout ; si bien qu’à cause de lui, et Mazarinus erit, nec bonus annus erit[39] Je vous baise les mains et suis de tout mon cœur, Monsieur, votre très humble, etc. Nosti manum et mentem[40]

De Paris, ce mardi 28e de mai 1652, à dix heures du soir.

Si l’armée mazarine assiège Étampes, le troisième jour du siège, le prince de Condé leur a promis de sortir de Paris et d’aller les secourir avec 3 000 hommes qu’il tirera d’ici, dont la moitié seront des cavaliers qu’il a ici alentour de soi. Si cela vient aux mains, bella, horrida bella[41][114]


Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – Lettre de Charles Spon à Guy Patin, le 28 mai 1652.
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(Consulté le 15.11.2019)

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