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À Charles Spon, le 27 mars 1657

Monsieur, [a][1]

Je vous envoyai ma dernière le mardi 13e de mars, laquelle était de cinq grandes pages, et ce même jour mourut ici à 7 heures du soir M. de Bellièvre, [2] premier président du Parlement. Il n’aimait point la saignée, il ne croyait point à notre métier, l’en voilà fort bien récompensé. Sibi fieri passus est medicam ab aliquot medicastris aulicis, qui quam profitentur artem numquam intellexerunt : sic pereunt magnates[1] le petit bourgeois est mieux traité. Les charlatans occupent les premières places de la cour par le désordre du siècle, et ceux qui en sont cause en pourront bien payer eux-mêmes les dépens, et in propria cute[2] Le Mazarin est au lit de la goutte. [3]

Ce 14e de mars. On a trouvé dans le corps du premier président [4] le poumon gauche tout pourri et un abcès dans le foie avec plus d’une livre de boue ; [5][6] et au diable le premier de tous ces charlatans qui l’ont approché qui ait dit un mot du foie, pas même Guénault [7] qui fait tout ce qu’il peut afin que l’on croie qu’il en sait plus que les autres.

On a fait commandement aux officiers de se tenir prêts pour le 20e de ce mois, c’est un avertissement aux capitaines de penser à faire les recrues de leurs compagnies.

Ce 16e de mars. Le bonhomme M. Lyonnet, [8] médecin du Puy, [9] est en cette ville pour des affaires qu’il a au Conseil, il m’a fait l’honneur de me visiter aujourd’hui céans.

Aujourd’hui au matin je me suis rencontré chez un marchand nommé M. Poron, rue des Mauvaises-Paroles, [3] avec M. Marion [10] votre beau-frère ; et même, à cause du rencontre, y avons déjeuné ensemble et bu à votre santé. Je lui ai promis que je vous le manderais et je m’en acquitte ; si toutes mes dettes étaient aussi tôt payées, je serais bientôt quitte et aussi tôt riche.

Ce 17e de mars. Hier au soir mourut ici M. de Laffemas, [11] maître des requêtes, doyen des deux semestres, âgé de 76 ans ; [4] et cette même nuit, M. de Chenailles, [12] le conseiller, a été sous bonne garde traduit de la Bastille [13] dans la Conciergerie, [14] où il est dans la tour carrée ; on dit que, si nihil aliud adveniat[5] mercredi prochain son procès sera fini et terminé, maximo forsan incommodo, ac infortunio, vitæque dispendio[6]

On tient ici pour certain que Cromwell [15] s’est fait déclarer roi d’Angleterre, combien que la Gazette n’en ait fait aucune mention. [7][16]

Ce lundi 19e de mars. M. de Chenailles, le conseiller, a été aujourd’hui examiné en la Grand’Chambre et mis sur la sellette, [17] interrogé fort civilement par M. le président de Nesmond, [18] qui tient la place de premier jusqu’à ce que le roi [19] y ait pourvu. Il a parlé fort sagement et a fait une petite harangue, laquelle a excité ses juges à miséricorde ; mais de malheur pour lui, il a par ci-devant fait des réponses très dangereuses, sans lesquelles il pourrait être mis hors de Cour et de procès. Tutius egisset si omnia negasset[8] On dit que c’est le chemin qu’il faut suivre dans les procès criminels, vu que les lettres que l’on dit être de telle main ne suffisent jamais à condamner un homme à la mort.

On dit que tôt après Pâques le roi partira d’ici pour aller en campagne, et même on dit encore quelque chose du voyage prétendu de Lyon ; [9] mais je ne puis croire qu’il abandonnera au prince de Condé [20] la frontière de Picardie où la présence du roi est jugée si nécessaire.

Ce mardi 20e de mars. Aujourd’hui mardi, les chambres assemblées, Messieurs du Parlement ont commencé à opiner sur le procès de M. de Chenailles. Il n’y en a encore eu que les quatre de la Grand’Chambre qui ont travaillé à l’instruction du procès, dont trois vont à la mort ; le quatrième, qui est M. < Le > Meusnier de Lartige, [10][21] n’a été qu’au bannissement.

Ce mercredi 21e de mars. Aujourd’hui mercredi, on a continué d’opiner : 13 juges sont allés à la mort ; quelques-uns, mais en petit nombre, vont au bannissement. M. le président du Blancmesnil, [22] comme l’heure a sonné, était en train de parler ; on a remis à vendredi prochain la fin de son avis. Demain le Parlement ne s’assemble point à cause qu’il est le 22e de mars, jour destiné à une procession générale fort solennelle, laquelle se fait tous les ans pour la réduction de la ville de Paris au service du roi Henri iv [23] depuis l’an 1594. Tout ce grand Corps du Parlement ne se mêle point de ce jugement : plusieurs particuliers en grand nombre s’en sont retirés ; [et particulièrement toute la Chambre de M. de Chenailles.] [11]

Le vendredi 23e de mars. Hier jeudi, la procession générale fut faite more solito[12] et ce matin le Parlement a continué d’opiner. Il n’y en a eu que cinq en tout ; M. du Blancmesnil a achevé son avis et transiit ad mitiorem sententiam[13] qu’il sera plus amplement informé. Voilà la Grand’Chambre et les présidents des Enquêtes et des Requêtes qui ont opiné, maintenant ce seront les conseillers des Enquêtes et des Requêtes qui diront leurs avis ; et puis après, on viendra aux présidents au mortier. Ce sera M. Magdelaine, [24] doyen des Enquêtes, qui parlera demain le premier, qui est un habile homme.

Nous avons ici le bonhomme M. Bouvard [25] fort malade. Il fut attrapé d’une fièvre continue [26] vers la fin du mois passé, pour laquelle il fut saigné cinq fois, purgé [27] ensuite et mis au lait d’ânesse, [28] a quo post octo dies deterius habuit[14] On lui a ôté le lait, on l’a repurgé : nunc v. detinetur lenta quadam febricula, cum summa virium imbecillitate[15] avec 83 ans. Tout cela n’est guère bon, j’ai peur qu’il n’aille plus guère loin. Il n’est pas aimé dans notre Faculté, pour laquelle il n’a jamais rien fait tandis qu’il a été à la cour et qu’il a eu grand moyen de ce faire. S’il meurt, je ne sais qui le regrettera. Je le vis hier, je le trouve fort fondu et abattu, faciem habet hippocratica persimiliem[16][29]

On a fait un grand service fort solennel à Saint-Germain< -l’Auxerroi  > [30] pour l’âme de feu M. de Bellièvre, premier président, où le P. Faure, [31] jadis cordelier et aujourd’hui évêque d’Amiens, [32][33] fit une harangue funèbre, laquelle a été fort approuvée.

M. de La Bachellerie, [34] gouverneur de la Bastille, [35] est ici mort en peu de jours d’une fièvre continue entre les mains des médecins de la cour.

Ce samedi 24e. Les Enquêtes ont commencé à opiner aujourd’hui sur le fait de M. de Chenailles. Plusieurs ont été au bannissement, ce qui fait espérer que mardi prochain il y en aura encore plusieurs mitioris illius sententiæ ; [17] néanmoins tout est à craindre et incedit per ignes suppositos cineri doloso[18][36] car on dit que la cour désirerait fort qu’il fût condamné à mort. Il y en a eu un qui a aujourd’hui opiné à la mort, on ne l’eût pas cru de lui ; c’est ce qui a causé un bruit extraordinaire où entre autres, on lui a reproché que l’on voyait bien qu’il avait envie de devenir prévôt des marchands. [19][37]

On dit ici que le 15e d’avril, le roi ira avec la reine et le Mazarin à Amiens ; que le roi de Suède devient le plus fort par le moyen des Cosaques [38] et du prince de Transylvanie ; [20][39][40] que le Turc [41] va faire la guerre par terre à l’empereur [42] et aux Vénitiens, à cause de quoi l’empereur a révoqué les troupes qu’il voulait envoyer contre nous en Italie. On croit que Cromwell se fait nommer et déclarer roi d’Angleterre, mais il court un bruit qu’il y a de la révolte en divers endroits d’Angleterre, principalement dans le pays de Galles ; néanmoins, ut ut sit[21] je ne pense pas que les enfants du roi [43] y viennent jamais.

Ce dimanche 25e de mars. Hier au soir mourut le maréchal de La Mothe-Houdancourt, [44] d’un abcès dans le foie et d’une fièvre lente, [45] après avoir pris en sa maladie des eaux de Sainte-Reine, [46] de Forges, [47] des poudres de perles, [48] des confections précieuses, de l’or potable, [49] de l’antimoine, [50] n’avoir été que très peu saigné et avoir eu de très mauvais médecins de grege aulicorum et eorum qui se Monspelienses profitentur, cum sint meri asini ad lyram, et in operibus artis plane cæcutiant[22]

Pour réponse à la vôtre du 20e de mars que je viens de recevoir, je puis vous dire que ce certain Io. Fr. Grandis [51] est un Parisien soi-disant avocat, fils d’un pauvre homme de la rue Aubry-< le-Boucher >. [23] Sa mère était sage-femme [52][53] (M. Bouvard [54] dans son livre les appelait sagas), [24] laquelle mourut il y a environ deux ans d’une apoplexie, [55] chez une accouchée chez laquelle on s’apprêtait pour porter l’enfant au baptême. Ce garçon ici est âgé d’environ 40 ans. Sa mère, laquelle avait amassé du bien à force d’accoucher des dames et riches bourgeoises de Paris, l’avait fait étudier et le fit recevoir avocat et puis lui acheta moyennant 20 000 livres une charge de substitut de M. le procureur général. Là-dessus, il fut marié fort richement à une belle jeune fille avec laquelle il fit mauvais ménage, la traita fort mal, lui mangea tout son bien et la chassa. Elle a demeuré misérable chez Mme Le Grand, sa belle-mère et sage-femme. Pour lui, il eut en même temps un grand malheur : il eut querelle avec un sien ami, nommé Le Noble, qu’il voulut faire assassiner par une boîte qu’il lui envoya, [56] laquelle était pleine de poudre à canon et de balles ; là-dessus, gros procès, requête, prise de corps, prison, poursuite criminelle ; et fut si chaudement et si puissamment poursuivi par sa partie qu’il eût été la même semaine pendu et étranglé si M. de Nesmond, [57] président de la Tournelle, [58] mari de sa marraine, [59][60] fille de feu M. le président de Lamoignon, [25][61] n’eût retardé le procès. Enfin, le crime s’est étouffé petit à petit et sa partie a cessé de le persécuter ; si bien qu’il est hors de prison, mais il n’a ni bien, ni mère, laquelle m’a autrefois dit pis que pendre de lui, en dépit qu’il traitait si mal et si cruellement sa jeune et petite femme ; et a été jusque-là qu’elle eût voulu qu’il eût été pendu, tant elle avait peur que quelque jour, pour d’autres crimes dont elle le tenait capable, il ne fût rompu tout vif. Sa mère ne lui a laissé qu’une rente viagère et a substitué son bien, sa femme est encore en vie et séparée de lui. [26] Voilà ce que je sais de votre Grandis qui ne fut jamais l’homme de feu M. Gassendi [62] et à qui je n’en ai jamais ouï parler. Puisque La Poterie [63] ne le connaît point, il ne l’a point hanté, mais seulement peut-il l’avoir vu quelque part.

M. le président de Thou [64] fait état de partir pour la Hollande dans peu de temps. J’irai bientôt lui dire adieu, j’ai l’honneur d’être dans ses bonnes grâces et honore fort toute cette famille.

M. de Guise [65] est en bonne santé. Les Bellièvre [66] viennent de votre Lyonnais. Le chancelier de Bellièvre [67] était fils et frère d’un premier président de Grenoble ; [68] leur père [69] y avait été conseiller et venait d’un notaire de Lyon qui avait épousé la fille d’un médecin, laquelle apprit à sa famille à se passer d’apothicaire, et même le chancelier de Bellièvre n’en voulait point et ne prenait de remèdes que de la main de sa femme. [27]

Un des conseillers à qui j’avais recommandé l’affaire de M. Breton m’a témoigné qu’il l’eût bien voulu servir et a pris plaisir de me rendre compte de l’état de l’affaire, où l’on en était et à quoi il tenait qu’elle ne fût jugée dans le fond ; dont j’ai dans le temps averti M. Breton. Je serais ravi de vous rendre quelque autre meilleur service, et vous prie de ne me pas épargner si vous m’en jugez capable, tant pour vous que pour vos amis. Je baise les mains à M. Jugeact, prieur, [70] s’il vous plaît.

L’on m’a dit que M. Chastelain [71] a assisté à quelques leçons de mon anatomie. J’ai regret que je ne l’aie su, je lui eusse fait honneur et l’eusse colloqué et fait asseoir près de moi en quelque belle place. J’entends le gendre de M. Courtaud [72] de Montpellier. [28]

Ce médecin de Bâle [73] nommé Bern. Verzascha [74] m’a autrefois écrit, il est bien de loisir de s’amuser à faire un abrégé de Rivière ; [29][75] je voudrais bien avoir du loisir comme cela, je ferais quelque chose de meilleur.

Ce lundi 26e de mars. Il est aujourd’hui fête à Paris à cause de la Notre-Dame d’hier, qui est remise ; [30] si bien que l’on ne fait rien au Palais, mais demain on y travaillera sérieusement à l’affaire de M. de Chenailles que l’on dit ici être issu d’une race de fous, et qu’il y a en sa famille des fous et des folles.

Je ne veux pas oublier à vous dire que je me souviens d’avoir autrefois lu le factum de votre Io. Fr. Grandis, où il déniait fort et ferme le crime dont il était accusé et de cuius atrocitate constabat ; [31] et où, entre autres moyens, il alléguait qu’il était homme de condition et de grande littérature, qu’il était prêt de faire connaître au public son érudition, laquelle n’était pas commune, par de beaux écrits qu’il avait tous prêts de mettre sur la presse. Si ce que vous avez vu répond à ce beau bouchon, [32] j’y consens, mais je n’ai jamais ouï parler de lui à feu M. Gassendi. Quand vous verrez le sieur de La Poterie, je vous prie de lui faire la grâce de lui faire mes recommandations.

Je n’ai point encore vu les factums du procès de M. de Chenailles, tant pour lui que contre lui. Je ne m’en suis pas même mis en peine à cause qu’un conseiller de la Cour m’a promis de me les donner tous deux ; il dit que M. de Chenailles est fou et qu’il n’est pas le premier de sa race, qu’il y en a eu par ci-devant utriusque sexus, etc[33]

Pour les Mémoires de M. de Tavannes, [76] je n’en dirai mot, je ne fis jamais tort à personne ; [34] mais vous ne me mandez pas s’ils sont in‑fo et combien il y a de volumes, je vous prie de vous en souvenir. Où est allé M. Ravaud, [77] est-il à Lisbonne ? On me vient de dire que le prince de Conti, [78] tout mal fait et tout mal bâti qu’il est, s’en va à la guerre en Italie et qu’il partira jeudi prochain ; sans doute qu’il passera par Lyon, où M. Le Gagneur [79] pourra vous aller voir et vous remercier des obligations qu’il vous a. Les capitaines d’infanterie ont charge d’aller trouver M. Le Tellier, [80] secrétaire d’État qui a la Guerre, duquel ils recevront ordre de faire leurs recrues pour aller bientôt en campagne.

Voyez un livre intitulé La Doctrine curieuse du P. Garasse[81] jésuite, in‑4o : en la page 142, vous y trouverez l’histoire d’un fou qui fut pendu et brûlé à la Grève [82][83] un jeudi absolu[84] l’an 1573 ; il était proche parent de ce pauvre conseiller M. de Chenailles, [85] et s’appellent tous deux de même nom, savoir Vallée, qui est le nom de leur famille. Ce pendu-là a été son grand-père ou son grand-oncle, il était bien plus fou que méchant. [35]

Ce mardi 27e de mars. Ce matin on a continué d’opiner sur le fait de M. de Chenailles. Enfin les Enquêtes ont prévalu de plusieurs voix, et n’a été condamné qu’au bannissement. On a remis l’exécution de la dégradation au lendemain de la Quasimodo, ses biens acquis et confisqués au roi, etc.

On dit ici que le roi partira pour Compiègne [86] le 12e du mois prochain ; que le Mazarin [87] prend du thé [88] pour se garantir de la goutte, ne voilà pas un puissant remède contre la goutte d’un favori ? [36] Le roi ira à Compiègne et delà à La Fère. [89] On dit que le pape [90] est malade et Valence [91] assiégée dans le Milanais ; [92] que l’été prochain nous sommes fort menacés des armées de l’empereur (que c’est ce qui épouvante le Mazarin) si le Grand Turc ne fait faire une diversion de ses forces très puissantes, dont on n’est pas encore bien assuré.

Je vous prie de dire à M. Devenet [93] que je lui baise les mains et que j’aurai soin de lui faire rendre la somme qu’il a déboursée pour moi aux paquets de MM. de Tournes, libraires de Genève. [94]

Je vous salue de toute mon affection, et mademoiselle votre femme, MM. Gras, Guillemin, Garnier et Sauvageon, avec assurance que je serai toute ma vie, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur,

Guy Patin.

De Paris, ce mardi 27e de mars 1657.


Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – Lettre de Charles Spon à Guy Patin, le 27 mars 1657.
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(Consulté le 17.11.2019)

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