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À André Falconet, le 8 décembre 1662

Monsieur, [a][1]

Le mercredi 6e de décembre. Le roi [2] est ici de retour de Dunkerque, [3] je le vis arriver et passer à la rue Saint-Denis [4] à onze heures trois quarts dans un carrosse attelé de huit chevaux qui allaient rudement vite. [1] Ce même jour, je soupai avec M. le premier président[5] lequel me dit qu’il y avait un médecin arrêté pour Mme la duchesse de Savoie, [6] que ce serait M. Morisset [7] et qu’il en avait l’obligation à M. Guénault. [8] Je lui répondis sur-le-champ que l’obligation n’était pas grande, que peut-être Guénault lui avait donné quelque degré d’approbation, mais que le choix n’était point venu de lui. Guénault est trop chiche de louanges, si ce n’est pour ceux qui lui sont dévoués, tels que sont des Fougerais, [9] Brayer, [10] Rainssant, [11] les deux Gazetiers[2][12][13] Dieuxivoye, [14] qui se prostituent trop librement au dieu Plutus, [15] ut faciant rem, si non rem, quocunque modo rem[3][16] Ni l’honneur de leur profession, ni leur conscience ne les retiennent point, ils courent au gain à bride abattue, et tâchent de faire d’une profession pure et saine, qui n’a jamais été établie que pour le bien public, une pure cabale et imposture publique. M. le premier président dit que cette place était bonne, vu qu’il pourrait devenir bientôt premier médecin du duc [17] même. Je lui répondis que le pavé de Paris valait plus que d’être médecin d’une cour si éloignée. Une dame de qualité, qui était à table entre mondit seigneur et moi, dit qu’elle n’avait pas bonne opinion de cette condition, vu qu’au bout d’un an, ou de deux, il serait renvoyé à Paris. Ledit sieur Morisset est âgé de 67 ans, de médiocre grandeur et assez maigre ; il a pourtant bon air, il est propre et se plaît aux beaux habits. Il paraît glorieux, mais il ne l’est point. Il a pourtant de quoi l’être plus que d’autres car il est fort savant et habile homme : il parle fort bien, il harangue éloquemment, il consulte de bon sens, il parle bon latin, il sait le grec et n’a jamais voulu signer l’antimoine, [4][18] bien qu’il en ait été bien prié, et principalement par Guénault. Il y a 40 ans qu’il fait la médecine à Paris. Il n’y en a guère de meilleurs que lui, mais il y en a bien de pires. MM. Piètre, [19] Charpentier, [20] Courtois, [21] Blondel, [22] Le Conte [23] sont peut-être plus savants que lui, mais il ne leur en doit guère pour la bonne pratique. Fontaine [24] et Perrault [25] ont refusé tout à plat cet emploi. Mauvillain [26] et Le Bel [27] eussent bien voulu l’avoir, [5] mais ils n’ont pu y atteindre, et même on leur demandait de l’argent pour être préférés. N’ont-ils pas bien fait de n’en point donner ? Il faut servir les princes pour leur argent, mais il n’en faut pas donner pour les servir, cela n’appartient qu’à Vautier, [28] qui n’y a point réussi, et à son successeur, [29] dont l’événement est encore fort douteux. Il faut attendre la fin de la comédie, ante obitum nemo felix, nisi ad tempus[6] M. Morisset est présentement au lit pour une petite disgrâce qui lui est arrivée chez un malade de qualité, savoir le fils de Mme de Rohan, [7][30][31] mais je crois qu’il en sortira bientôt.

On ne dit rien ici de M. Fouquet, [32] et c’est bon signe. Il y a dans le droit une règle dont il me fait souvenir : esse diu in reatu pœnam mitigat[8] Les troupes destinées pour l’Italie ont ordre de marcher, et de se rendre en Dauphiné et en Provence. Les mains du roi lui démangent, il ne parle que de guerre et de voyage. Beaucoup de gens disent ici que les papalins s’en trouveront mal. Je vous baise très humblement les mains, à Mme Falconet et à M. Spon notre bon ami, et suis de tout mon cœur votre, etc.

De Paris, ce 8e de décembre 1662.


Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – Lettre de André Falconet à Guy Patin, le 8 décembre 1662.
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(Consulté le 07.12.2019)

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