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À Charles Spon, le 19 décembre 1662

Monsieur, [a][1]

Dieu soit loué de toute votre dernière et de ce qu’elle contient. Je vous remercie de la peine qu’avez prise pour moi envers M. de Tournes. [2] Pour le paquet de Genève, je vous supplie de me le garder chez vous et ne me le pas envoyer sitôt, j’en aviserai quand je saurai que vous l’aurez reçu. Pour la dédicace du Cardan[3] j’en ai écrit à MM. Huguetan ce que j’en pensais, je serai ravi qu’ils en fassent à leur volonté. Quoi qu’ils en fassent et qui en arrive, je ne veux être garant pour personne. Peut-être qu’ils gagneront davantage de la dédier au Sénat de Milan [4] qui leur fait espérer une bonne récompense. Je n’ai point le pouvoir de faire ainsi parler personne de deçà, nec vellem si possem[1] Dieu me garde de leur empêcher leur profit et avantage, ce n’est point là mon dessein. Pour le sieur Serrier, [5] Dieu le conserve. J’ai autrefois vu son livre, qui était bien grossier et fort inepte ; c’est presque assez que l’auteur soit de ce pays-là. [2] Valleriola et Du Laurens sont morts il y a longtemps. [3][6][7] Pour le vin émétique et l’antimoine, [8] il n’y a que des charlatans qui s’en servent, encore n’est-ce pas souvent ; et ce qu’ils en font la plupart n’est que pour flatter Guénault [9] et lui plaire. Voilà ce que c’est que de faire fortune, unde oritur maxima turba clientum [4] qui la plupart y ont été mordus. Les apothicaires se plaignent de Guénault, ils disent qu’il les a trompés, il leur avait fait espérer qu’il les rétablirait dans les familles, d’où le Médecin charitable [10] et les pédants, les maîtres ès arts et gâte-métiers les avaient chassés : [5][11] voilà comment cet homme appelle de fort honnêtes gens, tels qu’ont été MM. Marescot, [12] les trois Piètre, [13][14][15] Duret, [16] de La Vigne, [17] Moreau, [18] Merlet, [19] Riolan [20] et quantité d’autres honnêtes gens qui n’ont point eu égard au gain des apothicaires, mais au soulagement de leurs malades, qu’ils ont traités avec charité et justice que telles gens que Guénault ne veulent point connaître. Il ne faut plus que de l’argent : Virtus post nummos ; Si nihil attuleris, ibis, Homere, foras[6][21][22] Ces gens-là font de notre métier une cabale et une imposture ; mais beaucoup de gens en sont bien avertis, qui s’en garderont bien. Je vous rends grâces du changement qu’avez fait faire sur l’antimoine dans ce livre de M. Serrier, il méritait qu’on y mît deterior pars[7] non plus n’est-elle pas la plus grande. M. Gontier [23] a tâché de faire ici imprimer son manuscrit, mais il n’a pu trouver personne qui ait voulu l’entreprendre. Nos marchands sont trop secs, et même trop pauvres. Tandis qu’il gardera ses écrits, il pourra les amender ; non plus la règle d’Horace n’est-elle point encore passée, lorsqu’il a dit Nonumque prematur in annum[8][24] Il est bien plus de livres que de bons médecins, Et tamen faciendi plures libros, nullus est finis[9][25] Tout le monde s’en mêle, Scribimus indocti doctique poemata passim[10][26] Les marchands et les fous courent à la nouveauté, studio novitatis abrepti plures insaniunt[11] On ne dit ici rien de nouveau de M. Fouquet [27] ni du pape, [28] sinon que l’empereur [29] et le roi d’Espagne [30] n’ont point voulu prendre son parti contre nous. Je ne serais point marri de la guerre en Italie si elle pouvait aider à réformer ce Iupiter Capitolinus et toute sa séquelle papimanesque ; [12][31] mais in tota corruptione morum vix puto aliquid sperandum, nec enim ullus videtur superesse locus tantæ emendationi, neque tale quid patitur ratio illorum temporum ad quæ nos reservavit Dominus[13] On s’en va ici commencer in‑fo le mois prochain la Pratique de Houllier [32] cum enarrationibus et annotationibus Lud. Dureti et exercitationibus Ant. Valetii[33] à quoi l’on ajoutera Commentaria et observationes Io. Haultin, Medici Parisiensis celeberrimi[14][34] qui était un grand praticien, lequel mourut ici l’an 1616. [15] Il était un des trois qui tenaient ici le haut du pavé avec Jean Duret et Simon Piètre. Nous avons ici un vieux partisan qui se meurt, âgé de 75 ans, c’est M. Bonneau, [35] il est natif de Tours. [16][36] M. le premier président [37] me dit hier au soir qu’il a un beau Corn. Celsus[38] fort annoté et corrigé, qu’il me veut donner pour faire imprimer. Je lui dis que nous avions ici M. Mentel [39] qui a beaucoup de corrections sur cet auteur et qui en a le dessein il y a longtemps. [17] Je vous baise les mains, et à M. Huguetan l’avocat, à Monsieur son frère et à M. Ravaud. Si je savais ce qu’ils désirent de M. le premier président, peut-être que je le pourrais proposer, moyenner ou obtenir pour leur Cardan. Vale et me ama. Tuus ex animo,

Guido Patin[18]

De Paris, ce mardi 19e de décembre 1662.

Te et tuam saluto, et utrique vestrum totique familiæ faustum ac felicem annum exopto, qui proxime imminet[19]

De Paris, ce mardi 19e de décembre 1662.


Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – Lettre de Charles Spon à Guy Patin, le 19 décembre 1662.
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(Consulté le 19.10.2019)

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