L. latine 291.  >
À Christiaen Utenbogard, les 10 et 28 mars 1664

[Ms BIU Santé 2007, fo 168 ro | LAT | IMG]

Au très distingué M. Christiaen Utenbogard, docteur en médecine, à Utrecht.

Très distingué Monsieur, [a][1]

Je vais brièvement répondre à votre dernière. Il est heureux que vous viviez et vous portiez bien, je le dis haut et fort, et le souhaite avec l’espoir que ce soit pour longtemps. J’ai appris et amèrement ressenti la mort du très distingué M. Vander Linden, [2] notre excellent ami, et en suis profondément chagriné car il aurait encore pu embellir la république des lettres et l’enrichir de tant de travaux auxquels il s’adonnait avec aisance, si le destin ne lui avait refusé une plus longue existence ; mais son injustice tient en ce qu’il ne permet guère aux savants hommes de vivre longtemps. Tel est le tribut que l’ingrate Nature fait payer à ceux qui hâtent leur propre mort tandis qu’ils cherchent la renommée, comme à ceux qui vouent leur loisir aux lettres, à qui la méchanceté des Parques, [3] pour ne pas dire par leur hideuse jalousie et leur abominable haine, interdit tout repos, tandis qu’ils restent penchés sur leurs livres. [1] Pour m’envoyer les livres que vous m’avez achetés, je pense qu’il n’y a pas de moyen plus sûr que ce vôtre neveu qui habite à Amsterdam, qui les enverra à son compagnon, c’est-à-dire à son associé ou commissionnaire[2] auquel je rembourserai le prix de leur achat et de leur transport, dans la mesure où vous me l’aurez indiqué. Si pourtant vous avez ou trouvez un autre moyen qui vous plaise mieux, faites comme vous voudrez. Je salue le très distingué M. Marten Schoock, [4] ainsi que ses fils. [5][6] Que nous prépare-t-il de nouveau et, pour employer le mot de Pline, qui musinatur ? [3] Quoi que vous ayez de nouveau de lui, vous le mettrez dans votre premier paquet. Nos deux nobles Français vous saluent, ils iront peut-être vous voir de nouveau l’été prochain. [7][8] Après que le fils de M. Leers [9] sera arrivé à Rotterdam, il enverra à Leyde le paquet que je lui ai confié, car je l’avais destiné à M. Vander Linden ; j’en ai prévenu son fils, [10] qui conservera pour lui la partie que j’avais réservée à son excellent père, mais il vous enverra l’autre, qui est pour vous. Voilà comme il convient de faire et on ne peut autrement, car vous ne m’aviez pas encore informé sur votre ami de Rotterdam, M. Jac. Doorbuch, et à ce moment-là, je ne pouvais pas songer à la mort de notre ami Vander Linden. Le jardin de M. Joncquet a été transplanté dans le Jardin Royal ; [11][12][13] si vous n’avez pas reçu son livre, je vous l’enverrai à la première occasion, je pense pourtant vous l’avoir jadis envoyé. [4] J’apprends que l’auteur de l’Hortus Regius Blesensis est un certain botaniste, domestique du duc Gaston d’Orléans, [14] oncle de notre roi, qui s’appelle {Brunyer} Laugier, etc. [5][15][16][17] Par l’intermédiaire d’un ami que j’ai à Gand, [18] je vous ai envoyé des lettres qui contenaient quelques graines ; je pense que vous les avez déjà reçues ou, du moins, que vous les recevrez bientôt. Quoi que j’aie à vous envoyer à l’avenir, je le ferai en toute sûreté par les voies que vous m’avez indiquées, savoir par l’intermédiaire de M. Rompf, [19] Doorbuch ou Bisdommer. Je n’ai jamais vu cette Parænesis de Vesling pour l’étude de la botanique, où se lit-elle ? [6][20] Davidson [21] vit en Pologne. C’est un chimiste réputé, mais âgé et ignorant en bien des domaines, principalement en botanique et, ce qui est bien plus remarquable, en la méthode de Galien qui, [22] telle la massue d’Hercule, [23] vient à bout de toutes les maladies bien plus sûrement que la méthode métallique de ces banqueroutiers et charbonniers agités, [24] qui en usent moins prudemment qu’ils n’en abusent impudemment et trop impunément. Je vous demande de ne pas vous inquiéter pour le prix des livres que vous m’avez achetés, tels que sont le Catulle, Tibulle et Properce de divers auteurs et les autres ; [7][25][26][27] Dieu fasse que je les reçoive bientôt ; je ne me soucierai pas de leur prix et il ne me mettra pas dans la gêne. Portez-vous bien, très éminent Monsieur, fleur de mes amis, embrassez-moi et continuez de m’aimer comme vous faites. Que devient votre archimystagogue Voetius ? [8][28] vit-il encore, n’écrit-il plus, se cache-t-il quelque part, frappé de démence sénile ? [29] On a mis dans la Bastille depuis 3 jours, prisonnier, [30] le principal commis de M. de Lionne, secrétaire d’État, [31][32] qui avait intelligence secrète et en cachette, avec l’ambassadeur d’Espagne. [33] Voilà qui sent la corde[34][35] Vous connaissez ce propos machiavélique de Scioppius : [36] Legatus est vir bonus, peregre missus ad mentiendum, Reipublicæ causa[9] De nouveau, vivez et portez-vous bien, et aimez-moi.

De Paris, ce 28e de mars 1664.

Vôtre jusqu’au tombeau, Guy Patin.


Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – Lettre de Christiaen Utenbogard à Guy Patin, les 10 et 28 mars 1664.
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(Consulté le 15.11.2019)

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