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À Claude II Belin, le 4 janvier 1633

Monsieur, [a][1]

J’ai, Dieu merci, vu en cette ville Monsieur votre frère [2] qui a pris la peine de me venir voir par plusieurs fois. Je me fusse réputé bien honoré de l’aller voir chez lui, comme j’eusse fait, mais il a si peu séjourné ici que je n’ai pu m’acquitter de ce devoir, duquel je vous prie tous deux de m’excuser. Il m’a suffisamment montré par sa conférence qu’il était très habile homme et qu’il était bien plus encore que vous ne m’aviez mandé. C’est de lui que je puis dire à bon droit ce que Cicéron [3] disait à Atticus [4][5] du livre de Varron : [1][6] Is est mundus doctrinæ et thesaurus eruditionis locupletissimus ; [2] ou bien, ut cum Eunapio Sardiano loquar, vivens musæum et spirans bibliotheca, omni scientiarum genere refertissima[3][7] Je regrette bien de ce qu’il est parti si tôt de cette ville, sur l’espérance que j’avais de bien amender mon ignorance par sa conversation. Quand il prit la peine de me dire adieu, je lui donnai pour vous rendre un arrêt de la Cour de Parlement, pour le procès qui avait été grand entre les apothicaires [8] et les épiciers [9] de cette ville. [4] Maintenant je vous envoie deux autres pièces, savoir le catalogue des docteurs de notre École, [10] nouvellement imprimé, avec un autre petit livret qu’on n’a mis en jour que depuis huit jours et que l’auteur m’a donné dans le dernier jour de l’an passé, auquel j’en demandai un second pour un de mes amis, vous entendant. Vous verrez au catalogue le nom de M. Mallet [11] effacé, qui mourut ici le 28e de décembre 1632. [5] Pour le petit livret de M. Mentel, [6][12] il est plus curieux pour sa rareté que nécessaire ni utile pour ce qu’il contient, étant un pur acte de flatterie envers quelques particuliers, lesquels je confesse bien être dignes de louanges, comme d’habiles et savants hommes que j’honore beaucoup, mais aussi qui méritent d’être autrement loués, et en meilleur endroit et de meilleure sorte. Mais Quisque suos patimur manes[7][13] et savez bien aussi que stulto unicuique suo more licet insanire[8] Pour votre libraire de Troyes, [14] il me dit devant Cottard [15] que j’avais étrangement loué ledit Cottard en ma lettre que je vous avais envoyée, et ledit Cottard le savait déjà bien, disant ledit libraire que lui aviez montré ma lettre. Je leur répondis à tous deux que je vous avais mandé, comme à un ami, que Cottard était bien fin et que quand il ne trompait point, ce n’était que faute d’occasion, et non de bonne volonté ; mais le tout en riant, etc. Mais je ne veux plus parler de ces gens-là qui troublent la fête et la joie de nos entretiens : habeant sibi res suas lucriones isti sordidissimi ; [9] c’est assez que nous sachions nous garder d’eux qu’ils ne nous trompent. Quod spectat ad consilium de dysenteria Zachariæ Tonnelier[10][16] si vous le jugez digne d’être imprimé, je tâcherai de trouver quelque occasion pour ce faire et vous le manderai alors ; attendant laquelle, vous le garderez s’il vous plaît. Nous avons eu un Tonnelier, [17] mais il ne s’appelait pas Zacharias[11] Je voudrais avoir vu ce que dites de abditis morborum causis [12] et de la mort de M. Rondelet [13][18] d’Adrien Le Tartier, [19] étant chose que je n’ai jamais vue. [14] Je vous prie de présenter mes très humbles baisemains à Monsieur votre frère et à M. Dacier le bonhomme. On travaille ici au traité de Sennertus, [20] De Consensu, etc., après lequel on imprimera sa Physique. On imprime aussi son quatrième livre de Pratique qui est dédié à la reine de Suède [21] et est de morbis mulierum et infantium ; on réimprime aussi, sur une copie nouvellement augmentée et revue par l’auteur, son traité de febribus ; [15][22] lesquels tous je vous conseille d’avoir dès qu’ils seront achevés, non pour la bonne pratique qui y soit, mais seulement à cause de la grande quantité de questions qui y sont agitées. Pour Dupleix, [23] il travaille présentement à l’histoire du roi Louis xiii[24] nous ayant donné en un petit in‑fo à part, depuis six mois, celle du feu roi Henri iv ; [25][26] tout le surplus de l’histoire se trouvant en trois autres volumes in‑fo d’assez juste grosseur, qui plaît aux uns et déplaît aux autres, comme font la plupart des historiens. On traduit ici l’Histoire latine de M. le président de Thou, [27] de laquelle il y aura six volumes en français. [16] Le roi est allé à Dourdan, [17][28] où doit arriver demain M. le cardinal de Richelieu [29] que l’on amène du Poitou en litière. [18][30] Quant aux livres d’Italie, je désirerais fort d’en recouvrer un petit fait par Epiphanius Ferdinandus, [19][31] lequel je crois être in‑8o dédié au pape Paul v[32] si je ne me trompe. Il traite περι μακρω βιοτητος de vitæ longitudine ; [20] je voudrais l’avoir bien payé et le tenir. Il y en a aussi un autre petit nommé Lud. Septalii, Animadversionum et cautionum medicarum, libri duo. Patavii, apud Paulum Frambottum, in‑8o, 1630[21][33] J’aimerais mieux ces deux petits-là que d’autres plus gros, cum magnus liber sit magnum malum[22] Si pouvez avoir ces deux-là pour moi, je m’en tiendrai tant plus obligé à vous, en espérance de vous servir en récompense de tout mon pouvoir en toute sorte d’occasion, comme étant à jamais, Monsieur, votre très humble et affectionné serviteur.

Patin.

De Paris, ce 4e de janvier 1633.


1.

Cicéron (Marcus Tullius Cicero, 106-43 av. J.‑C.) est le plus célèbre des prosateurs latins. Orateur, homme politique et philosophe romain, il a laissé une œuvre immense, composée de discours, de traités et de lettres. Cicero iam non hominis nomen, sed eloquentiæ [Cicéron n’est plus le nom d’un homme, mais celui de l’éloquence même] (L’Institution oratoire, livre x, chapitre i, § cxii) : comme Quintilien (v. note [4], lettre 244) et une multitude d’autres, Guy Patin admirait le style de Cicéron et il y puisait volontiers. « Il [Patin] avait la taille haute et droite, la démarche assurée, la constitution robuste, la voix forte, l’air hardi, le visage médiocrement plein, les yeux vifs, le nez grand et aquilin, et les cheveux courts et frisés. Feu M. [Jean] Huguetan, avocat de Lyon [v. note [21], lettre 201], qui le connaissait particulièrement, trouvait qu’il donnait de l’air à Cicéron dont on voit la statue à Rome ; mais on peut dire surtout qu’il avait beaucoup de l’esprit de cet illustre Romain, car il avait une éloquence naturelle, une conversation savante et enjouée, une mémoire merveilleuse et un grand discernement des bonnes choses » (v. l’Avis au lecteur de Vigneul-Marville).

Titus Pomponius Atticus, chevalier romain (116-33 av. J.‑C.), est célèbre par l’amitié qu’il entretint toute sa vie avec Cicéron. Les troubles occasionnés par la rivalité de Marius et de Sylla l’engagèrent à se retirer à Athènes. Il y apprit la langue grecque et la parla avec une pureté qui étonna les Athéniens eux-mêmes, et lui valut le surnom d’Atticus. De retour dans sa patrie, il persista à se tenir éloigné des affaires publiques, refusa tous les emplois qui lui furent proposés, et ne s’en concilia pas moins l’estime et l’affection de tous les chefs de parti. Cinna et Sylla, Pompée et César, Antoine et Cicéron, Brutus et Octave rendirent successivement hommage à ses talents, à ses qualités, à la noblesse et à la générosité de son caractère, et s’honorèrent de son amitié ; Agrippa épousa sa fille ; Auguste fiança la petite-fille d’Atticus à Tibère, qui devait lui succéder. Atteint d’une maladie incurable à l’âge de 77 ans, Atticus se laissa mourir de faim pour se délivrer de ses souffrances. Il avait composé des Annales et des Généalogies, et même quelques poésies, mais il ne nous est rien parvenu de ses ouvrages ; Cornelius Nepos a écrit sa vie ; Cicéron lui adressa un grand nombre de lettres qui forment un recueil de 16 livres (G.D.U. xixe s.).

Varron (Marcus Terentius Varro, Réate en Sabine vers 116-28 av. J.‑C.), contemporain de Cicéron, fut d’abord lieutenant de Pompée durant les guerres civiles, puis se rallia à Jules César et organisa les premières bibliothèques publiques de Rome. On lui attribue plus de 600 volumes, dont seule une cinquantaine nous est parvenue : De Re rustica libri iii [Traité de l’agriculture en trois livres] ; De Lingua Latina [La Langue latine] ; les Satires Ménippées, etc.


Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – Lettre de Claude II Belin à Guy Patin, le 4 janvier 1633.
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(Consulté le 05.12.2020)

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