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À Claude II Belin, le 27 octobre 1634

Monsieur, [a][1]

Ce sera pour répondre à votre dernière. Je n’ai depuis rien vu ni ouï du curé de Loudun. [1][2][3][4] On m’a néanmoins dit que l’on en faisait un gros livre ; vereor ne sit opus otiosi et male feriati alicuius monachi, qui suas nugas nobis obtundat[2] Pour le Sennertus[5] on achève son cinquième volume de pratique, qui sera sa Chirurgie[3] Vous n’avez qu’à me donner charge de ce qu’il vous plaira que je vous achète et l’envoyer prendre céans. Tout ce qui a été imprimé de lui à Paris est in‑4o, assez fautif, à Lyon, in‑8o, qui ne vaut pas mieux. Dans quelques années, nous verrons toutes les œuvres de cet auteur en deux volumes in‑fo, plus correctes que par ci-devant ; et si n’en êtes pressé (ce que je ne crois pas), je vous conseillerais d’attendre. [4][6][7] Les Conseils de M. Baillou [8] marchent toujours, sed lento pede[5] à cause que le manuscrit en est fort difficile. Vous me faites honteux de dire que m’ayez de l’obligation : c’est moi qui confesse vous en avoir de toute sorte. Quant aux nouvelles de ce pays, je vous dirai que Monsieur [9] est revenu, [6] qu’il a salué le roi [10] à Saint-Germain [11] le samedi 17e d’octobre ; le lendemain dîné à Rueil [12] chez M. le Cardinal, [7][13] qui sont fort bons amis. Delà il est allé à Limours, [8][14] et puis ira à Blois, [9][15] où il demeurera jusqu’à ce que son mariage soit rompu avec la princesse Marguerite ; [10][16][17][18][19] quoi fait, il reviendra à la cour épouser la princesse Marie, [20][21] fille de M. de Mantoue ; [11][22][23] voilà le bruit qui court. On dit que Monsieur est tellement indigné contre M. d’Elbeuf [24] qu’il a prié spécialement le roi de ne lui permettre jamais qu’il revienne en France. [12] On dit aussi que l’on traite du retour de la reine mère [25] et que le roi y a envoyé exprès un gentilhomme. Pour les affaires des Suédois, on les tient toujours en mauvais état. M. le Cardinal donne sa cousine de Pont-Château, [26] l’aînée, [27][28] en mariage à M. de La Valette ; [13][29][30] et la seconde à M. de Puylaurens, [14][31][32][33] en vertu du nouvel accord et de la réconciliation. On envoie des troupes en Allemagne sous la conduite de M. le maréchal de Brézé, [34] beau-frère de monseigneur l’Éminentissime, et toutes les garnisons de Picardie y sont employées. [15] Si les livres de Mercurial [35] se rencontrent, [16] je ne manquerai pas de vous les retenir. Je ne vous prie que du Cardan [36] de Utilitate ex adversis capienda[17] La nouvelle est fausse de la surprise de Toulon, [37] trop bien que plusieurs vaisseaux espagnols en ont côtoyé les bords ; [18] et qu’on a pris en Languedoc un espion qui était capitaine espagnol et commandeur pour le roi d’Espagne [38][39] en la comté de Roussillon. [19] Dans 15 jours j’espère de vous faire savoir de mes nouvelles et vous envoyer la thèse [40] de présidence de M. Piètre [41] le jeune, et le nom de notre nouveau doyen. [20][42] Je vous prie de me conserver toujours en vos bonnes grâces, et de Monsieur votre frère, et tenir pour assuré que je serai toute ma vie, Monsieur, votre très humble et affectionné serviteur,

Patin.

De Paris, ce 27e d’octobre 1634.


1.

Loudun (Vienne) est située aux confins de l’Anjou, du Poitou et du Maine. Elle appartenait à la duché-pairie de Richelieu.

Urbain Grandier (Rovère près de Sablé 1590-Loudun 1634), curé de Saint-Pierre à Loudun et chanoine de Sainte-Croix dans la même ville, détonnait par la liberté de ses idées religieuses et de ses mœurs. Condamné une première fois, en 1630, à l’interdiction pour empiètement sur l’autorité épiscopale, il avait obtenu son absolution et commis la faute de rentrer triomphalement à Loudun, ce qui avait porté au comble l’irritation et la haine. On n’attendit plus dès lors qu’une occasion pour le perdre : on se souvint qu’en 1626, il avait demandé la place de directeur d’un couvent d’ursulines et s’était vu préférer un de ses adversaires ; on ne manqua pas alors de l’accuser d’intentions coupables à propos de la recherche de cette direction spirituelle. Quelques années plus tard, le bruit s’étant répandu que les ursulines étaient possédées du démon et qu’elles accusaient Grandier de les avoir ensorcelées, le curé porta une plainte en calomnie ; l’affaire fut momentanément étouffée, grâce à l’intervention d’Escoubleau de Sourdis, archevêque de Bordeaux. Quelque temps après, le conseiller d’État Laubardemont, créature de Richelieu, étant venu à Loudun pour y exécuter les ordonnances royales concernant la démolition des forteresses de l’intérieur du royaume, prit un intérêt d’autant plus grand à cette affaire étrange que la supérieure du couvent (possédée elle-même) était sa parente. Il en rendit compte à Louis xiii et à Richelieu et en obtint une commission qui lui donnait les pouvoirs les plus étendus. Grandier avait été arrêté le 16 décembre 1633 et transféré à Angers ; on n’avait trouvé chez lui que le manuscrit d’un ouvrage contre le célibat des prêtres. Laubardemont poussa l’instruction avec haine et partialité. Les ursulines, livrées à toutes les folies démoniaques, interrogées, exorcisées, conjurées, continuèrent à accuser le curé de Saint-Pierre de les avoir ensorcelées au moyen d’une branche de laurier jetée dans le couvent. De nombreux témoins l’accusèrent à leur tour de sacrilège, d’orgueil, et surtout d’impudicité. Après sept mois de procédure, une commission de douze juges, présidée par Laubardemont, le reconnut coupable de magie, maléfice et possession, et le condamna à être brûlé vif, sentence qui fut exécutée le jour même (18 août 1634) ; mais les religieuses de Loudun restèrent possédées pendant longtemps encore et il fallut une multitude d’exorcismes pour les délivrer du démon (G.D.U. xixe s.).


Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – Lettre de Claude II Belin à Guy Patin, le 27 octobre 1634.
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(Consulté le 16.01.2021)

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