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À Claude II Belin, le 10 septembre 1636

Monsieur, [a][1]

Je vous écrivis la semaine passée fort à la hâte, à cause que je reconnus qu’étiez en peine de ma réponse, pour laquelle vous faire tenir je délivrai vitement la mienne à celui qui m’apporta la vôtre. Je ne sais si la mienne vous aura contenté, mais je vous ai dit de ces matières-là ce que j’en savais. Pour le présent, on ne fait plus ici la garde [2] comme par ci-devant, étant survenu quelque désordre en une des portes contre des gens qui se disaient être à M. le cardinal [3] et qui voulaient entrer, et que plusieurs plaintes ont été faites contre plusieurs qui tiraient leur mousquet et blessaient du monde. On a ordonné que l’on ne gardera plus les portes que de jour ; et ce, douze hommes seulement de chaque compagnie l’un après l’autre, sans piques et mousquets, mais seulement avec une hallebarde en la main ; ce qui a été exécuté, mais le bourgeois criant qu’on le voulait désarmer, ils recommencent à y reporter leurs piques et mousquets ; mais en petit nombre, comme j’ai vu moi-même aujourd’hui en deux diverses portes de Buci [4] et Saint-Honoré. [1][5] Le roi [6] et Son Éminence partirent d’ici lundi, 1er de ce mois, avec le plus de monde qui se pût rencontrer. Il y a quelques jours qu’une partie de notre infanterie passa la rivière de Somme, faisant mine d’aller vers nos ennemis ; mais un gros de cavalerie ennemie, venant fondre sur eux, les obligea de repasser et de revenir en-deçà. Ils n’entreprendront plus de la repasser que toute l’armée ensemble, laquelle on range pour cela. S’il s’en passe quelque chose de remarquable, je vous en donnerai incontinent avis. [2] On imprime ici un commentaire très docte in Hippocratem, de Morbis internis, de feu M. Martin, qui mourut < l’an 1609 >, premier médecin de la reine. [3][7][8][9] Erat origine Parisie<nsis, et > alius a vestro Trecensi, qui obiit anno 1625[4][10] Le texte y < sera grec > et latin, et le commentaire après de plus petite lettre ; < ce sera un > in‑4o de la grosseur et grandeur du Baillou[11] Je pense qu’avez < ouï > dire des vers latins qui furent faits contre M. le Prince [12] plus de 15 jours avant qu’il eût levé le siège de Dole ; [13] je vous les mettrai néanmoins ici, de peur que ne les ayez :

Stat Dola, stant muri, frustra, Condæe, laboras,
Non est illa tuis Urbs ruitura dolis ;
Te tarde genuit Mater, tu tardius Urbem
Vinceris, excelso quæ stat in auxilio :
Si per tot menses quot quondam matris in alvo
Ante Dolam steteris, bis pudor inde tibi
[5]

Il court ici d’autres vers sur l’état présent que voici.

Qu’est-il besoin de savants politiques
Pour gouverner nos affaires publiques,
N’espérant plus aucun soulagement ?
On voit la France en sa dernière crise
Entre les mains d’un prince de l’Église,
Donnez-lui donc son dernier sacrement.

Je vous écrirais volontiers des nouvelles qui se disent ici, mais il y a si peu de vérité en tous ces contes, et si peu d’assurance, que je vous prie de m’en dispenser. On dit que le colonel Gassion [14] a amené au roi 3 000 bons chevaux et qu’il nous vient 9 000 hommes de pied de Bourgogne pour grossir notre armée de Picardie. [6] Sa Sainteté [15] nous a envoyé un jubilé [16][17][18] que l’on commencera à célébrer ici la semaine qui vient. [7] Il me semble qu’il fût venu à propos quand nous eussions chassé les Espagnols de Picardie, vu que les esprits des princes semblent être moins disposés à la paix avant la bataille, et qu’il faut pour les humilier qu’il précède quelque perte qui les dispose à la paix, laquelle je souhaite de tout mon cœur. Je vous baise très humblement les mains et suis, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur.

Patin.

De Paris, ce 10e de septembre 1636.


1.

La porte de Buci se trouvait sur la rive gauche, à l’emplacement de l’actuel carrefour de Buci (vie arrondissement), où la rue Saint-André-des-Arts croise la rue Mazarine et se prolonge par la rue de Buci. De l’autre côté de la Seine, la porte Saint-Honoré barrait la rue de même nom. En 1609 (plan de Merian), elle se trouvait au niveau du Palais-Royal (ier arrondissement) ; mais en 1648 (plan de Boisseau), elle avait été repoussée à l’ouest jusqu’à l’entrée de l’actuelle place de la Concorde.

2.

En dépit de ces débuts peu encourageants, la contre-offensive française fut couronnée de succès. Les Espagnols, au lieu de forcer la marche vers Paris, perdirent du temps à assiéger Amiens et Abbeville ; en outre, le manque d’argent et de ravitaillement poussa leurs soldats à déserter en grand nombre. L’arrivée de l’armée française les détermina à la retraite et Corbie fut reprise le 10 novembre.

La France exulta, le patriotisme de Vincent ii Voiture (v. note [9], lettre 210) a éclaté dans sa Lettre à Monsieur… après que la ville de Corbie eut été reprise sur les Espagnols par l’armée du roi (de Paris ce 24e de décembre 1636), reproduite dans les Lettres et autres œuvres de Monsieur de Voiture… (Amsterdam, André de Hoogenhuysen, 1697, in‑12, lettre lxxiv, pages 137‑138) :

« Il y avait trois ans que nos ennemis méditaient ce dessein et qu’ils nous menaçaient de cet orage. L’Espagne et l’Allemagne avaient fait pour cela leurs derniers efforts, l’empereur y avait envoyé ses meilleurs chefs et sa meilleure cavalerie ; l’armée de Flandres avait donné toutes ses meilleures troupes. Il se forme de cela une armée de vingt-cinq mille chevaux, de quinze mille hommes de pied et de quarante canons. Cette nuée, grosse de foudres et d’éclairs, vient fondre sur la Picardie qu’elle trouve à découvert, toutes nos armes étant occupées ailleurs. Ils prennent d’abord La Capelle et Le Castelet ; ils attaquent et prennent Corbie en neuf jours. Les voilà maîtres de la rivière, ils la passent, ils ravagent tout ce qui est entre la Somme et l’Oise ; et tant que personne ne leur résiste, ils tiennent courageusement la campagne, ils tuent nos paysans et brûlent nos villages. Mais sur le premier bruit qui leur vient que Monsieur s’avance avec une armée et que le roi le suit de près, ils se retirent, ils se retranchent derrière Corbie ; et quand ils apprennent qu’on ne s’arrête point et que l’on marche à eux tête baissée, nos conquérants abandonnent leurs retranchements. Ces peuples si braves et si belliqueux, et que vous dites qui sont nés pour commander à tous les autres, fuient devant une armée qu’ils disaient être composée de nos cochers et de nos laquais ; et ces gens si déterminés qui devaient percer la France jusques aux Pyrénées, qui menaçaient de piller Paris et d’y venir reprendre jusque dans Notre-Dame les drapeaux de la bataille d’Avein, nous permettent de faire la circonvallation d’une place qui leur est importante, nous donnent le loisir d’y faire des forts et ensuite de cela, nous la laissent attaquer et prendre par force à leur vue. Voilà où se sont terminées les bravades de Piccolomini. »

3.

Le manuscrit est déchiré en cet endroit ; les mots entre chevrons proposent une reconstitution.

Le livre « sur Hippocrate, des Affections internes » est intitulé : Prælectiones in librum Hippocratis Coï, medicorum Principis, de Morbis internis : Auctore M. Ioanne Martino, Doctore medico Parisiensi, Professore Regio, et Mariæ Mediceæ Christianissimæ Reginæ Archiatro : Editore Renato Morello Doctore medico Parisiensi et Professore Regio [Leçons sur le livre d’Hippocrate de Cos, prince des médecins, des Affections internes. L’auteur en est Jean Martin docteur en médecine de Paris, professeur royal, premier médecin de Marie de Médicis. L’éditeur en est René Moreau, docteur en médecine de Paris et professeur royal] (Paris, Jean Libert, 1637, in‑4o). Moreau a dédié cet ouvrage à Pierre i Seguin, Primario Reginæ Medico [premier médecin de la reine], qui a écrit, en introduction, un Elogium M. Ioan. Martini Archiatri [Éloge de l’archiatre Jean Martin], où il le dit avoir été le brillant élève de Louis Duret et très savant en latin, en grec et dans les langues orientales. Le Typographus lectori philatro S. [Salut de l’imprimeur au lecteur philiatre] précise que Martin avait commencé à écrire ses Prælectiones le 1er mars 1575 et les avait terminées le 13 septembre 1576.

Jean Martin, auteur de cet ouvrage posthume, était natif de Paris ; il avait obtenu, en 1570, le premier lieu de la licence (v. note [8], lettre 3) à la Faculté de médecine de Paris, reçu docteur régent en 1572. Il fut professeur royal de médecine et premier médecin de la reine Marie de Médicis. Il mourut septuagénaire en 1609. Claude-Pierre Goujet (v. note [3] du manuscrit 2007 de la BIU Santé) lui a consacré un long article (tome troisième, pages 57‑68), mais pour l’essentiel, il se contente de reprendre l’éloge que Pierre i Seguin a publié en 1637.

V. notes :

  • [10], lettre 211, pour un autre commentaire hippocratique de Martin sur le livre de l’Air, des eaux et des lieux (Paris, 1646) ;

  • [44] du Borboniana 6 manuscrit pour un complément sur sa biographie (mais dont l’authenticité est incertaine).

4.

« Il était parisien d’origine, et différent de votre Troyen, qui mourut en 1625. »

Ce second Jean Martin, natif de Troyes, et donc compatriote de Claude ii Belin, avait été reçu docteur régent de la Faculté de médecine de Paris en 1616, après avoir été professeur royal de langue arabe. Claude-Pierre Goujet (v. supra note [3]) lui a consacré un article (tome troisième, pages 269‑270) : il le dit avoir occupé cette chaire de 1601 à 1611, mais ajoute que, selon Guillaume Duval (Paris, 1644, v. note [49], lettre 549), il « n’a été vu, ni ouï, ni admis au Collège royal sous le titre et qualité de professeur royal en arabe, encore que quelques-uns assurent qu’il en a obtenu les lettres, mais qui sont tenues < pour > informes et apocryphes, la réception et fonctions n’étant point ensuivies ».

5.

« Dole résiste, ses murs tiennent debout ; en vain, Condé, tu t’échines ! Tes ruses ne renverseront pas cette ville. Ta mère t’a engendré avec retard, tu vaincras avec plus de retard encore la ville, qui résiste sous haute protection. Si tu t’es tenu devant Dole pendant autant de mois que tu te tins jadis dans le ventre de ta mère, alors double honte à toi ! »

Le prince de Condé, Henri ii (v. note [8], lettre 23), était fils posthume de Henri ier de Bourbon (v. note [18] du Borboniana 4 manuscrit), qu’on accusait son épouse d’avoir empoisonné. En comptant les mois qui avaient séparé la mort soudaine du père (5 mars 1588) et la naissance du fils (1er septembre de la même année), les mauvaises langues n’excluaient pas un adultère de la princesse avec un page. Condé, qui commandait l’armée envoyée en Franche-Comté, avait été obligé, après deux mois d’efforts infructueux contre Dole (v. note [6], lettre 29), de lever le siège devant l’invasion par les Impériaux et les Espagnols (Triaire).

Dole (Jura), capitale de Franche-Comté, alors espagnole mais fort convoitée par la France, n’a été rattachée au royaume qu’en 1674. Dole possédait un parlement (v. note [2], lettre 934) et une université, fondée en 1423, avec facultés de théologie et des deux droits, civil et canonique. Après l’intégration à la France, toutes les institutions de Dole ont été transférées à Besançon.

6.

Jean de Hontas, comte de Gassion (Pau 1609-2 octobre 1647 à Arras), en rupture avec sa famille, avait cheminé sans argent jusqu’à s’engager comme volontaire dans un régiment de cavalerie. Il servit alors dans l’armée calviniste du duc de Rohan qui opérait en Guyenne et en Languedoc et qui le prit sous sa protection. Après la paix d’Alais (ou Alès, le 28 juin 1629, v. note [15], lettre 13), Gassion s’était mis au service de Gustave-Adolphe, roi de Suède, et couvert de gloire à la bataille de Leipzig (1631).

Une fois ce souverain mort (bataille de Lützen, 1632), Gassion était rentré au service de la France et se battit vaillamment à Rocroi (v. note [8], lettre 83), ce qui lui valut, en même temps que Turenne, le bâton de maréchal, remis par le duc d’Enghien en personne le 17 novembre 1643. Blessé au siège de Lens (28 septembre 1647), il mourut quatre jours après (G.D.U. xixe s.).

V. note [24] du Patiniana I‑1 pour un complément d’informations sur le maréchal de Gassion.

7.

Le Jubilé est une année de grâce et d’indulgence (année sainte) proclamée par le pape (alors Urbain viii, v. note [19], lettre 34). Dans la religion catholique, l’indulgence raccourcit (indulgence partielle) ou annule (indulgence plénière) le séjour de l’âme au purgatoire (v. note [28], lettre 79). Interprétée comme comptable et ordinairement vénale, cette forme de la rémission des péchés détermina Martin Luther, en 1515 (jubilé de Léon x destiné à recueillir des aumônes pour achever la construction de la basilique Saint-Pierre de Rome), à entreprendre la Réforme protestante (v. note [64] du Naudæana 1).

Instauré en 1300 par Boniface viii (v. note [40] du Grotiana 2), le jubilé eut d’abord lieu tous les 50 ans, puis ce fut tous les 25 ans (à partir de 1400), mais aussi à l’occasion de certaines commémorations exceptionnelles (avènement d’un nouveau pape, cessation d’une guerre ou d’un fléau). Faire le voyage de Rome (ad limina apostolorum [au seuil des apôtres]) pour le jubilé concédait au pèlerin l’indulgence plénière. En 1650, la 14e année sainte, 700 000 catholiques visitèrent ainsi la ville pontificale.

Le jubilé se pratiquait partout ailleurs dans la chrétienté romaine, où les prêtres attribuaient des indulgences partielles (absolution des cas réservés, commutations de vœux) et même plénières aux fidèles qui s’étaient soumis aux diverses obligations de contrition : aumônes, prières, visite des églises où étaient des stations du jubilé. Pendant la période des indulgences jubilaires, l’attribution de toutes les autres formes d’indulgences était suspendue. Le peuple, les grands seigneurs et la cour participaient avec ferveur (et intérêt) aux dévotions des jubilés. Il est arrivé à Guy Patin d’agacer ingénument Charles Spon, son ami protestant, avec les bénéfices jubilaires dont il ne pouvait jouir.

a.

Ms BnF no 9358, fo 37 ; Triaire no xxxi (pages 108‑110) ; Reveillé-Parise, no xxiii (tome i, pages 39‑40).


Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – Lettre de Claude II Belin à Guy Patin, le 10 septembre 1636.
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(Consulté le 25.01.2022)

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