L. 76.  >
À Charles Spon, le 5 février 1643

Monsieur, [a][1]

Il y a longtemps que je dois réponse à votre dernière, laquelle est datée du 30e de décembre de l’an passé, et qui m’a été apportée céans en mon absence. Parce que dans icelle vous y faites mention d’un paquet que vous m’envoyez, j’attendais toujours à vous mander le tout ; mais puisqu’il ne vient pas et de peur qu’en attendant vous ne soyez en peine de mes nouvelles, je vous écris celle-ci pour vous dire que M. Le Roy, [2] Parisien, présent porteur et aujourd’hui marchand domicilié à Lyon, est fort mon ami, qui s’est volontiers chargé de la présente et qui a le bonheur de vous bien connaître, vous et votre famille, de laquelle il m’a parlé avec toute sorte d’honneur. Pour mon paquet que vous avez adressé à M. Jost, [3] il viendra quand il pourra et en ferai part à M. Moreau [4] selon que me mandez. Pour l’exécution de M. de Thou, [5] je l’ai céans de Lyon, et a été aussi imprimée à Paris. [1] J’ai aussi un traité de votre M. Meyssonnier, [6] qui est in‑4o de l’an 1641, Nova et arcana doctrina febrium, etc. ; [2] s’il est en votre paquet, il n’importe, j’aime mieux l’avoir deux fois que point du tout. Je vous remercie de la description que m’avez faite du personnage. Vous, comme vous êtes bon, vous n’en dites pas encore tout le mal que vous en savez, et que je devine aisément de ce que j’ai vu de lui. Pour l’avenir, je souhaite qu’il ne fasse rien imprimer autre chose s’il n’est mieux que par ci-devant. Il s’est déjà assez acquis d’honneur, je lui conseillerais volontiers d’en demeurer là. Je vous prie de vous souvenir de tout ce qu’a fait le P. Labbé, [7] et particulièrement de celle qui est à l’honneur du feu cardinal, [8] intitulée Mysterium, comme aussi du Tabulæ historicæ, triumphales, etc[3][9] Le Cordelier de Buchanan [10][11] est une rare pièce. Je vous prie de ne la pas négliger si jamais vous la rencontrez, elle est bonne pour vous et pour moi. Buchanan, qui a été un homme incomparable, a bien accommodé en son latin le prétendu patriarche des capucins [12] et Florent Chrestien [13] lui a bien rendu son change en français. [4] Le Franciscanus est commun en latin ; je l’ai bien céans en français, mais il n’est pas à moi, c’est une rare pièce, et opusculum auro contra charum[5][14] J’ai vu en cette ville deux feuilles du Sennertus [15] que Huguetan [16] imprime à Lyon in‑8o, on m’a dit qu’il aura environ 30 feuilles. Je pense que l’édition en est achevée de l’heure que j’écris ceci. Ne vous donnez pas la peine de m’en envoyer, j’espère que nous n’en manquerons pas, je pense que ce sera un bon livre. Nos libraires n’ont aucun droit sur ce livre. [6] Pour nos thèses, [17] bonnes ou mauvaises, il n’en échappe point. J’en ai céans un paquet pour vous. La première année du cours sera achevée à Pâques et alors, icelles délivrerai à qui vous voudrez. [7] Pour les deux traités de Caspar Hofmannus, [18] je les ai vus ici. Ils sont en un petit volume in‑12o avec le portrait de l’auteur, qui est septuagenarius ; [8] ce livre serait bon à être imprimé. Pour le livre de Beverovicius [19] intitulé Exercitatio Io. Beverovicii in Hipp. aph. de Calculo, je l’ai céans il y a longtemps : c’est une réponse à M. de Saumaise, [20] in cuius fine leguntur aliquot epistolæ[9] entre lesquelles il y en a une de votre M. Meyssonnier et une aussi de moi. L’auteur est bien de mes amis, qui a mis là-dedans une de mes épîtres sans que j’en susse rien ; il m’en avait aussi envoyé une copie de Hollande que je n’ai pas reçue. Si néanmoins vous en désirez, il y aura moyen de vous en faire tenir, comme aussi du livre du savant M. de Saumaise, de Calculo. Pour tous les autres livres qui sont sur le catalogue de la foire de Francfort, [10][21][22][23] je les ai. J’ai fait vos recommandations à MM. Moreau et Bourdelot. [11][24][25] Ici est en vente le troisième tome de l’Histoire romaine de M. Dupleix, [26] depuis huit jours. Ce troisième tome est depuis Jules César jusqu’à Charlemagne ; [27] deux autres restent qu’il fera. Maintenant il travaille à l’Histoire de M. d’Épernon[12][28][29] c’est l’auteur même qui me l’a dit. On imprime en Hollande un livre de M. de Saumaise de lingua hellenistica, adversus Dan. Heinsium[13][30] Samuel Maresius, ministre français à Bolduc, [31] a fait tout fraîchement deux livres in‑8o assez gros de Antechristo adversus Hugonem Grotium[14][32][33] Il écrit fort bien. Je les ai vus chez un ami à qui ils ont été envoyés, mais je pense qu’il nous en viendra pour notre argent. Je vous baise très humblement les mains et suis, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur.

Patin.

De Paris, ce 5e de février 1643.


1.

V. note [6], lettre 75.

2.

« Nouvelle et secrète doctrine des fièvres, etc. » : v. note [3], lettre 72.

3.

V. notes [21] et [23], lettre 75, pour le Mysterium du P. Pierre Labbé et pour les Tabulæ de Pierre de Cornu.

4.

En 1567, Florent Chrestien avait traduit Le Cordelier (Franciscanus) de Buchanan, (« bien rendu son change ») du latin en français : v. note [24], lettre 75.

5.

« qui vaut son pesant d’or. »

Prima Scaligerana, page 10 :

Amicus auro contra carus non est, id est, nolim amicum pari et æquo auri pondere repensum. Ut Plautus, Talento contra carus non est. Item, auro contra cedo modestum amatorem, in Curcul. Ita veteres semper fere dicebant, metaphora sumpta à statera seu lance momentanea in qua æs appendebatur : nam quod præponderat, id contra esse, hoc est αντιρρεπειν dicebant. Inde æs contrarium vocabant æs grave auctore Festo. Hic est, inquit Varro de Re Rust., ille qui non solum uberrima pomaria habet, sed etiam in eo loco habet, ubi poma contra aurum væneunt, vel auro contra cara sunt.

[Un ami ne vaut pas son pesant d’or, pour dire : je ne voudrais pas d’un ami au prix exactement égal à son poids en or. Comme dit Plaute dans Curculio, {a} “ Il ne vaut pas son pesant en talent ”, ou encore “ je paie son pesant d’or un amoureux qui garderait son calme ”. Ainsi les anciens disaient-ils assez souvent, par métaphore tirée de la statère ou petite balance dans laquelle on pesait la monnaie d’airain, antirrepein {b} pour ce qui pesait le plus lourd, qu’on mettait dans l’autre plateau ; c’est pourquoi, Selon Festus, ils appelaient “ airain lourd ” l’“ airain contraire ”. {c} “ C’est celui, dit Varron en son Traité de l’agriculture, {d} qui non seulement possède les vergers les plus féconds, mais aussi ceux dont les fruits se vendent à prix d’or ”, ou “ valent leur pesant d’or ”].


  1. Acte i, scène 3.

  2. Faire contrepoids.

  3. Ou contrepoids.

  4. V. note [1], lettre 14.

6.

Édition des Paralipomena de Daniel Sennert (v. note [10], lettre 78), in‑4o (soit 4 feuillets, 8 pages par feuille). Les libraires parisiens qui avaient publié ses Opera en 1641 (v. note [12], lettre 44) prétendaient en détenir le complet privilège, ce que Guy Patin, leur éditeur scientifique, contestait.

7.

Le cours en question était le baccalauréat des étudiants reçus à la fin du carême 1642, dont le cursus prenait deux ans, jusqu’à l’obtention de la licence. Dix bacheliers allaient être reçus licenciés en 1644, ce qui annonçait autant de premières thèses quodlibétaires disputées et imprimées avant Pâques 1643.

8.

« septuagénaire ». Les deux ouvrages de Caspar Hofmann (né en 1572) publiés en 1642 à Nuremberg in‑12o étaient :

  • De Locis affectis libri tres, quibus præmissus septenarius controversiarum huic facientium [Les trois livres des Lieux affectés (d’Hippocrate), précédés de sept controverses qui ont cours à leur sujet] ;

  • Relatio historica iudicii acti in Campis Elysiis coram Rhadamantho contra Galenum [Relation historique du procès qui se déroula aux champs Élysées (v. note [2], lettre 125), opposant Rhadamanthe (le juge mythique des Enfers) à Galien].

9.

« à la fin de laquelle on lit quelques lettres » : Ioh. Beverovicii Exercitatio in Hippocratis aphorismum de calculo ad N.V. Claudium Salmasium Equitem et Cons. Regium. Accedunt eiusdem argumenti doctorum epistolæ [Étude de Jan van Beverwijk sur l’aphorisme d’Hippocrate à propos du calcul urinaire, contre le noble M. Claude i Saumaise, chevalier conseiller du roi. S’y ajoutent des lettres de docteurs sur le même sujet] (Leyde, 1641 ; vBibliographie, Beverwijk a).

Regroupées sous le sous-titre de Ioh. Beverovicii Spicilegium de calculo [Spicilège (glane d’épis, recueil) de Jan van Beverwijk sur le calcul], les lettres finales occupent la moitié du livre (pages 145‑285). On en trouve une de Guy Patin, datée du 19 juillet 1640, avec la réponse de Beverwijk le 30 du même mois (pages 152‑171). Parmi ses autres correspondants, on remarque William Harvey (v. note [12], lettre 177), Vopiscus Fortunatus Plempius, etc. ; et en effet, Lazare Meyssonnier.

Il y a en dernier une lettre intitulée Historia vesicæ monstrosæ, magni Casauboni [Histoire de la prodigieuse vessie du grand Casaubon] dont la note [13] de la lettre 433 fournit un extrait.

L’Exercitatio de Beverwijk est une réponse à la Cl. Salmasii Interpretatio Hippocratei Aphorismi lxxix, sectione iv, de calculo. Additæ sunt epistolæ duæ Ioannis Berovicii, M.D., quibus respondetur [Interprétation de l’aphorisme d’Hippocrate, 79, 4e section, sur le calcul urinaire. Y sont ajoutées deux lettres de Jan van Beverwijk, docteur en médecine, avec les réponses] (Leyde, Jean Maire, 1640, in‑8o). L’aphorisme en question dit : « Chez ceux dont l’urine forme des dépôts sablonneux, la vessie est atteinte de calculs. » La controverse avait été lancée par le De Calculo renum et vesicæ… de Beverwyck, paru en 1638 (v. note [11], lettre 72).

10.

Les foires étaient des marchés privilégiés (foires franches où les denrées vendues étaient exemptées de certains droits fiscaux) qui se tenaient périodiquement dans de nombreuses villes. Les deux plus réputées en France, parmi un grand nombre d’autres, étaient la foire de la Sainte-Madeleine à Beaucaire (établie dès le xiie s.) et la foire Saint-Germain à Paris (v. note [4], lettre 209), celle dont Guy Patin a le plus parlé dans sa correspondance.

Les foires les plus fameuses d’Europe étaient celles d’Allemagne : Leipzig, Francfort-sur-le-Main (v. note [12], lettre 9), Francfort-sur-l’Oder et Brunswick. Patin ne voyageait pas si loin, mais il portait une attention toute particulière aux catalogues des foires allemandes car elles lui offraient de bonnes occasions de se fournir en livres de toutes sortes.

11.

Pierre Michon, dit l’abbé Bourdelot (Sens 1613-1686), très souvent mentionné dans les lettres de Guy Patin, fut l’un de ses correspondants (une lettre datée du 17 décembre 1651). Il venait d’être reçu docteur régent de la Faculté de médecine de Paris (acte pastillaire le 13 janvier 1643).

12.

V. note [17], lettre 34, pour l’Histoire romaine de Scipion Dupleix.

Jean-Louis de Nogaret de La Valette (Caumont, Gers 1554-Loches 13 janvier 1642), duc d’Épernon en 1581, était le fils de Jean de Nogaret. S’étant distingué lors de nombreux combats, il avait été l’un des mignons d’Henri iii, y gagnant une multitude de dignités. Il en avait tant abusé qu’il avait dû quitter la cour pour Loches en 1588, mais était revenu en grâce après l’assassinat du duc de Guise. Après la mort d’Henri iii, le duc d’Épernon, zélé catholique, s’était d’abord déclaré contre Henri iv, puis rallié à lui. Il était aux côtés du roi dans le carrosse où Ravaillac le poignarda mortellement en 1610. Le duc avait aussitôt pris en main le pouvoir et fait reconnaître le lendemain Marie de Médicis comme reine régente. La gratitude de la reine le mena à de nouveaux honneurs, mais son tempérament intrigant et querelleur lui valut de multiples déboires, et Louis xiii l’exila de nouveau et définitivement à Loches en 1641. Le duc d’Épernon avait eu trois fils de son mariage avec Marguerite de Foix : Henri, duc d’Halluin (1590-1639), mourut avant son père ; Bernard hérita du titre de duc d’Épernon (v. note [13], lettre 18) ; et Louis devint le cardinal de La Valette (v. note [12], lettre 23) (G.D.U. xixe s.).

Les lettres de Guy Patin ont aussi évoqué le chevalier Jean-Louis de La Valette (v. note [91], lettre 166), bâtard du duc d’Épernon.

La Vie du duc d’Épernon, écrite par Guillaume Girard, n’a été publiée qu’en 1655 (v. note [16], lettre 349).

13.

« Sur la langue grecque, contre Daniel Heinsius » (v. note [4], lettre 53).

14.

Samuel Desmarets (Maresius en latin ; Oisemont, Oise 1599-Groningue 1673) avait étudié la théologie protestante à Saumur sous Gomar et Cappel, puis été consacré au synode de Charenton en 1620 pour recevoir aussitôt l’Église de Laon. Une tentative d’assassinat intentée contre lui l’avait obligé à quitter son poste. L’Académie de Sedan avait appelé Desmarets pour succéder à Cappel et le duc de Bouillon l’avait quelque temps plus tard choisi pour son ministre. Ayant quitté le duc après sa conversion à la religion catholique, Desmarets prit une chaire de théologie et d’histoire ecclésiastique à Groningue (1643). Versé en latin, en grec et en hébreu, parlant l’italien et l’espagnol, ce savant théologien a fait preuve dans ses écrits d’une érudition étonnante, parfois occultée par des préjugés religieux, mis en avant par les controverses qu’il eut à soutenir (telle celle qu’il eut avec le redoutable théologien hollandais Gisbertus Voetius, v. la lettre de Christiaen Utenbogard, le 21 août 1656).

Bayle a dit « qu’il fit beaucoup de tort aux jansénistes, sans y penser, en déclarant que leurs opinions étaient les mêmes que celles des réformateurs ». Desmarets a publié 104 ouvrages.

Celui dont parlait ici Guy Patin est Concordia discors et Antichristus revelatus. Id est ill. viri Hugonis Grotii apologia pro papa et papismo : quam prætextu concordiæ inter christianos farciendæ, exhibet illius appendix ad interpretationem locorum Novi Testamenti de Antichristo, modeste refutata duobus libris [Accord discordant et l’Antéchrist révélé. Où est modestement réfutée en deux livres l’apologie de l’illustre Hugo de Groot pour le pape et le papisme, dont l’appendice interprète des passages du Nouveau Testament sur l’Antéchrist, sous prétexte de forcer la concorde entre les chrétiens] (Amsterdam, Iohannes et Jodocus Janssonnius, 1642, 2 volumes in‑8o).

Bolduc est l’autre nom de Bois-le-Duc, ville du Brabant septentrional, dans les Pays-Bas.

a.

Ms BnF no 9357, fo 3 ; Triaire no lxxviii (pages 259‑262) ; Reveillé-Parise no clxxi (tome i, pages 274‑275). Au revers, de la main de Charles Spon : « 1643, Paris 5 février ; Lyon, 17 dudit ; Risposta, le même jour et donné ma lettre à M. Le Roy. » L’adresse écrite par Patin est : « À Monsieur, Monsieur Spon, Docteur en Médecine, demeurant rue de la Poulaillerie, joignant l’hostel de ville, À Lyon. »


Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – Lettre de Charles Spon à Guy Patin, le 5 février 1643.
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(Consulté le 21.09.2019)

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