L. 93.  >
À Charles Spon, le 14 septembre 1643

Monsieur, [a][1]

Vous m’avez fort obligé de m’envoyer celle en l’attente de laquelle j’étais bien fort, pour tout ce que vous m’y avez appris. Le Rappel des juifs m’a été donné depuis huit jours, je vous en fais un transport et vous le donne de bon cœur. Il n’y a nom d’imprimeur [2] ni d’auteur. [1] C’est néanmoins Morel [3] qui l’a imprimé. [2] L’auteur, à ce que j’apprends, est un gentilhomme gascon de la Religion, nommé Is. de La Peyrère, [4] qui a encore un autre livre à faire imprimer par lequel il veut prouver qu’Adam n’a pas été le premier homme du monde, même par autorité de saint Paul. [3][5] Paracelse [6] même a fait un traité de Hominibus non Adamicis[4] mais il me semble que toutes ces matières sont bien difficiles et bien conjecturales. J’ai vu en cette ville un homme qui disait qu’au-dessus de la lune il y avait un nouveau monde où étaient de nouveaux hommes, nouvelles forêts et de nouvelles mers, aussi bien qu’en celui-ci. [5][7] J’en ai vu un autre qui disait que l’Amérique [8] et tota illa terra Australis nobis incognita [6] était un nouveau monde qui n’était pas de la création d’Adam et que Jésus-Christ n’était pas venu pour le salut de ceux-là. Voilà d’étranges gens, des gazetiers de l’autre monde fort semblables à nos prédicateurs, qui s’échappent souvent, nous disent merveilles d’un pays où jamais ils ne furent et où ils n’iront jamais. Toutes ces pensées extravagantes sont vraiment ideæ Platonis imaginariis suffultæ chimæris[7][9] et qui n’ont guère d’autre fondement que la légèreté du cerveau de leurs auteurs. La Peyrère hante ici chez M. le Prince [10] et est, à ce que j’apprends, grand ami de M. Bourdelot. [11] M. Saumaise [12] est ici. Je ne puis m’empêcher d’admirer la grandeur de l’esprit de ce grand personnage qui sait tout et qui entend tout, et auquel j’ai grandissime obligation, en particulier pour l’affection qu’il m’a témoignée.

J’ai mis dans votre paquet que j’ai commencé quelques petites curiosités de ce pays qui ne sont rien au prix de ce que je vous dois ; aussi ne sont-elles qu’une marque de ma reconnaissance, et non pas des moyens de m’acquitter de ce que je vous dois. Je n’y mets aucunes harangues funèbres qui se sont ici imprimées, je ne vous tiens pas curieux de ces pièces qui sont purement mendacia officiosa [8] pour la plupart. Je vous remercie du rapport que vous m’avez envoyé fort beau de la damoiselle phtisique. [13] La pauvre femme n’avait garde d’en échapper ; elle a fait son purgatoire [14] en ce monde, comme font ceux qui ont de mauvaises femmes. [15] En tout son fait, omnia erant summæ putredinis, et tabis, quæ sunt viæ ad mortem[9][16] Je n’ai jamais plus grand plaisir que de lire vos lettres et de vous écrire, c’est pourquoi je vous prie de ne pas trouver mauvais si j’ai bien de la peine de cesser et tollere manum de tabula [10][17][18][19] quand je suis en train de vous écrire, adeo suave est cum absenti amico suavissimo agere, et amice colloqui[11][20]

Pour les affaires de deçà, je vous dirai que la reine [21] est ici reconnue tellement souveraine que tout tremble ad eius nutum[12] Le cardinal Mazarin [22] supremum potentiæ locum occupat[13] et par la jalousie qu’il a eue d’un compagnon qui le voulut contrôler, il a fait chasser du Conseil de la reine et de Paris l’évêque de Beauvais [23] et l’a fait renvoyer en son évêché, huit jours après avoir eu le crédit de faire arrêter et envoyer prisonnier dans le Bois de Vincennes [24] le duc de Beaufort, [25][26] second fils de M. de Vendôme. [14][27] Il y en a quantité d’autres qui tremblent et qui n’attendent que l’heure d’un commandement auquel il faudra obéir sur-le-champ. [15]

Le sieur de Saint-Germain, [28] aumônier de la < feu > reine mère, [29] qui avait autrefois tant écrit contre la feu Éminence, [30] est ici. Il a une belle Histoire à faire imprimer, que j’aimerais mieux qui fût imprimée à Anvers [31] qu’à Paris, vu qu’il y aurait en ce pays-là plus de liberté et de vérité. [32] Il n’y a ici que poltronnerie et flatterie, vanité et mensonge. La reine lui avait donné toute assurance de venir ici pour y solliciter quelques affaires qu’il y avait ; mais j’ai peur que les ennemis qu’il y a n’aient assez de pouvoir de l’empêcher de retourner en Flandres [33] en son bénéfice de 6 000 livres de rente que le feu cardinal-infant [34] lui avait donné, et qu’ils ne le fassent retenir ici malgré lui. [16]

Le cardinal et M. le Prince ont tout le crédit du Conseil. Le pauvre Gaston [35] y est nudum et inane nomen sine vi et potentia[17][36] La reine a fait commandement à tous les évêques qui sont ici qu’ils eussent à se retirer chacun en son évêché. [18]

M. Servien, [37][38] secrétaire d’État autrefois, était estimé pour s’en aller être ambassadeur à Rome ; on l’envoie à la paix générale d’Allemagne [39] avec M. d’Avaux, [19][40] et M. de Saint-Chamont [41] est envoyé en sa place à Rome. Tous les évêques se sont retirés d’ici au nombre de 62.

J’ai ce matin acheté dans la rue Saint-Jacques [42] un in‑fo tout nouvellement imprimé à Lyon chez Prost : [43] c’est le commentaire d’un jésuite nommé Fr. Matthæus Fernandez in quatuor libros Meteorum Aristotelis ; [20][44] c’est un chétif et misérable livre, l’auteur traite là-dedans de beaucoup de matières où il n’entend rien du tout. Je vous baise les mains et suis de tout mon cœur, Monsieur, votre très humble et obéissant serviteur.

Patin.

De Paris, ce 14e de septembre 1643.


1.

Du rappel des juifs (sans lieu ni nom d’imprimeur, 1643, in‑8o) était bien l’œuvre du calviniste d’origine marrane Isaac de La Peyrère (Bordeaux 1594-Paris 1676). Attaché de bonne heure à la Maison du prince de Condé, il avait assisté en 1621 au siège de Montauban (v. note [6], lettre 173) et accompagné, plus tard, l’ambassadeur français La Thuillerie au Danemark. À son retour en France, vers l’époque de la Fronde, La Peyrère fut envoyé en Espagne par le prince de Condé, qu’il suivit quand il se retira aux Pays-Bas. Ce fut alors, en 1655, qu’il fit imprimer la première édition de son livre sur les préadamites (G.D.U. xixe s. et Triaire).

On lui fit cette épitaphe :

« La Peyrère ici gît, ce bon israélite,
Huguenot, catholique, enfin préadamite.
Quatre religions lui plurent à la fois.
Et son indifférence était si peu commune
Qu’après quatre-vingts ans, qu’il eut à faire un choix,
Le bonhomme partit et n’en choisit aucune ».

V. note [1], lettre 95, pour le propos du Rappel des juifs.

2.

Gilles Morel avait été nommé libraire et imprimeur du roi en 1639, à la démission de son frère Charles. Établi rue Saint-Jacques à La Fontaine, il cessa d’exercer en 1647 quand il céda son fonds à Siméon Piget et acheta une charge de conseiller au Grand Conseil (Renouard).

3.

La question des préadamites était alors capitale pour les chrétiens, car directement liée à celles de l’ancienneté du monde et de l’humanité (v. note [48], lettre Borboniana 1 manuscrit), et de la véracité de la Genèse biblique.

On appelait préadamites les êtres humains qui ont vécu avant Adam et Ève. Le système du préadamisme (qui n’était admis que par une minorité de sceptiques impies) préservait l’authenticité de l’Écriture Sainte en admettant l’existence de deux Créations : la première est la Création générale, qui a été l’origine du monde physique, où l’homme existe déjà dans toutes les parties du Globe ; la seconde Création consiste simplement dans le choix par Dieu d’un peuple particulier, le peuple juif, dont Adam fut le premier père. Le Déluge n’a submergé que la Judée, et il s’ensuit que toutes les races humaines ne descendent pas de Noé. Les gentils, antérieurs à la seconde Création, n’ont pu être détruits par Dieu à cause de leurs péchés car, n’ayant pas de lois positives données par Dieu, ils ne commettaient pas de péchés. Les Chaldéens, les Égyptiens et les Chinois sont beaucoup plus anciens qu’Adam.

Guy Patin faisait ici l’annonce, anticipée de 12 ans (v. note [30], lettre 401), des Præadamitæ, sive exercitatio super versibus duodecimo, decimotertio et decimoquarto, capitis quinti Epislolæ D. Pauli ad Romanos, quibus indicuntur primi homines ante Adamum conditi [Les Préadamites ou exercice sur les versets 12, 13 et 14 du chapitre v de l’épître de saint Paul aux Romains, où il est indiqué que de premiers hommes ont été créés avant Adam] (sans nom d’auteur, ni de lieu [Amsterdam], ni d’imprimeur [Daniel et Louis Elsevier], 1655, in‑12 ; sans dédicace). Les trois versets cités disent :

« Voilà pourquoi, de même que par un seul homme le péché est entré dans le monde, et par le péché la mort, et qu’ainsi la mort a passé en tous les hommes, du fait que tous ont péché ; car jusqu’à la Loi il y avait du péché dans le monde, mais le péché n’est pas imputé quand il n’y a pas de loi ; cependant la mort a régné d’Adam à Moïse même sur ceux qui n’avaient point péché d’une transgression semblable à celle d’Adam, figure de celui qui devait venir. »

Effectivement connu des lettrés dès 1643 (v. note [5], lettre 402), le livre des Préadamites excita en Europe une polémique violente. Le Parlement de Paris le condamna au feu en 1655 et son auteur, Isaac de La Peyrère, fut arrêté à Bruxelles l’année suivante. Il fit mine de se rétracter en abjurant le protestantisme et fut relâché avec l’appui du prince de Condé (v. notes [5], lettre 452, et [6] du Patiniana 3). Dans sa lettre du 20 novembre 1656 à Hugues de Salins, Patin, à propos de Caïn et Abel, a ajouté une autre justification biblique à la cause des préadamites (v. note [8] de cette lettre).

4.

« Des hommes non adamiques » : traité de Paracelse (en allemand) intitulé Ex divo Paulo 1. Cor. 15, quæ ad secundam generationem et secundum Adamum attinent [Ce qui dans saint Paul, Première épître aux Corinthiens, 15, touche la seconde génération et le second Adam].

Le chapitre 15 de la Première épître aux Corinthiens est entièrement consacré à la résurrection des morts ; on y lit (versets 44‑49) :

« On sème un corps psychique, il ressuscite un corps spirituel. S’il y a un corps psychique, il y a aussi un corps spirituel. C’est ainsi qu’il est écrit : Le premier homme, Adam, a été fait âme vivante ; le dernier Adam est un esprit qui donne la vie. Mais ce n’est pas le spirituel qui paraît d’abord ; c’est le psychique, puis le spirituel. Le premier homme, issu du sol, est terrestre ; le second homme, lui, vient du ciel. Tel a été le terrestre, tels seront aussi terrestres ; tel le céleste, tels seront aussi les célestes. Et de même que nous avons revêtu l’image du terrestre, il nous faut revêtir aussi l’image du céleste. »

5.

Guy Patin avait-il rencontré Savinien de Cyrano de Bergerac (Paris 1619-Sannoy 1655), le fameux libertin auteur, entre autres, de l’Histoire comique… contenant les états et empires de la Lune (Paris, Charles de Sercy, 1657, in‑12) ?

6.

« et toute cette terre australe que nous ne connaissons pas » : v. note [49], lettre Grotiana 2.

7.

« idées de Platon appuyées sur des chimères ».

Le « libertinage érudit » de Guy Patin n’allait pas jusqu’à donner crédit aux rêveries avant-gardistes qu’il brocardait ici.

8.

« des mensonges officieux » : « On appelle mensonge officieux un mensonge fait purement pour faire plaisir à quelqu’un, sans préjudice de personne » (Académie).

9.

« tout tenait à l’accumulation d’une putréfaction et d’un tabès, qui sont deux chemins menant à la mort. »

Tabès (du latin tabes, corruption) est un vieux mot de la langue médicale servant à qualifier l’état de dépérissement profond qui caractérise la phase terminale des longues maladies comme la tuberculose ou les cancers. C’est un synonyme de marasme, cachexie, phtisie (v. note [3], lettre 66) ou consomption (v. note [6], lettre 463). Au lieu de tout le corps, le tabès peut se limiter à un organe, dont il caractérise alors le pourrissement et l’atrophie.

L’acception du mot s’est d’ailleurs à présent restreinte au tabes dorsalis, atteinte syphilitique de la moelle épinière dorsale. Cette maladie, jadis très commune, est devenue exceptionnelle ; v. note [17] du Naudæana 2, pour sa pseudo-description dans le corpus hippocratique.

Tabès a donné les adjectifs tabide, tabique et tabétique.

10.

« de lâcher ma tablette » (poser la plume). Tollere manum de tabula est une locution proverbiale (Adage no 219 d’Érasme) qu’on trouve notamment dans Pline l’Ancien et dans Cicéron.

  • Pline (Histoire naturelle, livre xxxv, chapitre xxxvi, § 18 ; Littré Pli, volume 2, page 475), à propos d’Apelle de Cos (v. note [14], lettre 140) :

    Et aliam gloriam usurpavit, quum Protogenis opus immensi laboris ac curæ supra modum anxiæ miraretur. Dixit enim, omnia sibi cum illo paria esse, aut illi meliora : sed uno se præstare, quod manum ille de tabula non sciret tollere : memorabili præcepto, nocere sæpe nimiam diligentiam.

    « Il s’attribua encore un autre mérite : admirant un tableau de Protogène, d’un travail immense et d’un fini excessif, il dit qu’ils se valaient l’un l’autre ou même que Protogène {a} lui était supérieur ; mais qu’il était meilleur en un seul point, c’est que Protogène ne savait pas ôter la main de dessus un tableau : mémorable leçon qui apprend que trop de soin est souvent nuisible. »


    1. V. note [5], lettre d’Alcide Musnier, datée du 9 février 1656.

  • Cicéron (Lettres familières, livre vii, lettre 25) :

    Sed heus tu, manum de tabula ! magister adest citius quam putaramus.

    [Hé toi, lâche donc ta tablette ! le maître arrive plus vite que nous ne l’aurions pensé].

11.

« tant il est agréable de correspondre avec un très doux ami absent et de l’entretenir affectueusement. »

12.

« sur un signe de sa tête. »

13.

« s’accapare le premier rang du pouvoir ». V. note [6], lettre 83, pour la disgrâce de l’évêque de Beauvais, Augustin Potier.

14.

François, duc de Beaufort (Paris 1616-Candie 24-25 juin 1669), le plus célèbre des Vendôme et le plus extravagant des princes au temps de Guy Patin, était le fils cadet de César Monsieur (v. note [17], lettre 54) et de Françoise de Lorraine ; il était donc petit-fils (légitimé) du roi Henri iv, comme l’était (légitimement) Louis xiv.

Entré fort jeune aux armées, Beaufort avait combattu sous le ministère de Richelieu dans la guerre de Trente Ans, participant à la bataille d’Avein (1635), aux sièges de Corbie (1636), d’Hesdin (1639) et d’Arras (1640). Il était passé en Angleterre quand la conspiration de Cinq-Mars avait été mise au jour (v. note [12], lettre 65). Beaufort était revenu en France après la mort de Richelieu (4 décembre 1642) et Anne d’Autriche l’avait reçu avec la plus grande bienveillance parce que, dans l’affaire de Cinq-Mars, il avait mieux aimé, dit-on, s’expatrier que de faire des aveux compromettants pour la reine. La veille de la mort de Louis xiii (14 mai 1643), la reine avait confié à Beaufort la garde de ses deux enfants, craignant une tentative d’enlèvement de la part du prince de Condé ou de Monsieur, le duc d’Orléans ; mais la faveur de la régente ne dura pas (Retz, Mémoires, pages 277‑279) :

« M. de Beaufort, qui avait le sens beaucoup au-dessous du médiocre, voyant que la reine avait donné sa confiance à M. le cardinal Mazarin, s’emporta de la manière du monde la plus imprudente. Il refusa tous les avantages qu’elle lui offrait avec profusion ; il fit vanité de donner au monde toutes les démonstrations d’un amant irrité ; il ne ménagea en rien Monsieur ; il brava, dans les premiers jours de la régence, M. le Prince ; il l’outra ensuite par la déclaration publique qu’il fit contre Mme de Longueville en faveur de Mme de Montbazon, {a} qui véritablement n’avait offensé la première qu’en contrefaisant ou montrant cinq des lettres que l’on prétendait qu’elle avait écrites à Coligny. M. de Beaufort, pour soutenir ce qu’il faisait contre la régente, contre le ministre {b} et contre tous les princes du sang, forma une cabale de gens qui sont tous morts fous, mais qui, dès ce temps-là ne me paraissaient guère sages.

[…] Le palais d’Orléans et l’hôtel de Condé […] tournèrent en moins de rien en ridicule la morgue qui avait donné aux amis de M. de Beaufort le nom d’Importants ; et ils se servirent, en même temps, très habilement des grandes apparences que M. de Beaufort, selon le style de tous ceux qui ont plus de vanité que de sens, ne manqua pas de donner en toute sorte d’occasions aux moindres bagatelles. L’on tenait cabinet mal à propos, l’on donnait des rendez-vous sans sujet ; les chasses mêmes paraissaient mystérieuses. Enfin, l’on fit si bien que {c} l’on se fit arrêter au Louvre par Guitaut, capitaine des gardes de la reine. {d} Les Importants furent chassés et dispersés, et l’on publia par tout le royaume qu’ils avaient fait une entreprise sur la vie de M. le cardinal. Ce qui fait que je ne l’ai jamais cru, est que l’on n’en a jamais vu ni déposition, ni indice, quoique la plupart des domestiques {e} de la Maison de Vendôme aient été très longtemps en prison. »


  1. Maîtresse de Beaufort, après avoir été celle de M. de Longueville, qui lui avait préféré Anne-Geneviève de Bourbon-Condé pour en faire son épouse.

  2. Mazarin.

  3. Le 4 septembre 1643.

  4. V. note [22], lettre 223.

  5. Habitués ; v. infra note [15], pour la cabale des Importants.

Henri de Campion, qui fut l’un des principaux complices de la cabale du duc de Beaufort, en a donné une description beaucoup moins badine (Mémoires, pages 170 et suivantes) : l’objectif était ni plus ni moins que tuer Mazarin. Plusieurs embuscades avaient été préparées dans Paris pour cela, mais toutes avaient échoué. Le complot fut finalement dénoncé par le duc d’Épernon, que Beaufort avait imprudemment sollicité pour y tremper.

« Quoi qu’il en soit de mes conjectures, l’on dit hautement à la cour que le duc de Beaufort avait voulu tuer le cardinal ; et il persévéra toujours dans la même pensée, quoique je lui conseillasse d’aller faire un tour à la campagne. Le lendemain il ne laissa pas de se montrer au Louvre et de se trouver ensuite à une collation que faisait la reine au bois de Vincennes chez M. de Chavigny. {a}

[…] Le soir je l’entretins longtemps sans lui pouvoir persuader de se retirer. Il me dit que le bruit commençait à s’apaiser et qu’il espérait dans peu exécuter son dessein. Je le laissai dans cette idée et ne le vis point depuis ; car la reine ayant assemblé le duc d’Orléans, le prince de Condé et tous les ministres, leur apprit les soupçons qu’il y avait contre le duc de Beaufort, lesquels furent trouvés si graves qu’ils opinèrent {b} tous d’une voix qu’il le fallait arrêter, tant pour juger si l’accusation était bien fondée que pour la haine qu’ils avaient contre lui. Cela étant résolu et les ordres donnés en conséquence, le duc alla seul au Louvre le soir d’après celui où je lui parlai, quoique la plupart de ses amis l’eussent averti de prendre garde à lui. Là il fut arrêté par le sieur de Guitaut, capitaine des gardes de la reine, et ayant couché dans le Louvre, fut conduit le lendemain au donjon de Vincennes, où il a demeuré cinq ans. »


  1. Qui en était le gouverneur.

  2. Furent d’avis.

Quant à Campion, considéré comme le principal complice de Beaufort, il parvint à échapper aux poursuites assidues de Mazarin en s’exilant à Jersey. Beaufort allait parvenir a s’échapper de Vincennes en 1648 ; la cour ne fit rien pour le reprendre et bientôt après, un arrêt du Parlement, prononcé sans débats, le déclara, sur sa requête, justifié de l’accusation portée contre lui. Placé tout naturellement dans le parti des mécontents, Beaufort embrassa avec ardeur la cause de la Fronde et du Parlement contre la cour ; mais cela et le reste appartient à la suite des lettres de Guy Patin.

Les jugements que les mémorialistes de son temps ont portés sur la singulière personnalité du duc de Beaufort sont unanimes.

  • Retz (Mémoires, pages 403‑404) :

    « M. de Beaufort n’en était pas jusqu’à l’idée des grandes affaires : il n’en avait que l’intention. Il en avait ouï parler aux Importants ; il en avait un peu retenu du jargon. Celui-là, mêlé avec des expressions qu’il avait tirées très fidèlement de Mme de Vendôme, formait une langue qui eût déparé le bon sens de Caton. {a} Le sien était court et lourd, et d’autant plus qu’il était obscurci par la présomption. Il se croyait habile, et c’est ce qui le faisait paraître artificieux, parce que l’on connaissait d’abord {b} qu’il n’avait pas assez d’esprit pour être fin. Il était brave de sa personne, et plus qu’il n’appartenait à un fanfaron : il était en tout sans exception ; en rien plus faussement qu’en galanterie. Il parlait et il pensait comme le peuple, dont il fut l’idole quelque temps. »

  • v. note [5] de Guy Patin contre les consultations charitables de Théophraste Renaudot
  • La Rochefoucauld (Mémoires, pages 99‑100) :

    « Le duc de Beaufort était bien fait de sa personne, grand, adroit aux exercices et infatigable ; il avait de l’audace et de l’élévation ; mais il était artificieux en tout et peu véritable ; son esprit était pesant et mal poli ; il allait néanmoins assez habilement à ses fins par des manières grossières ; il avait beaucoup d’envie et de malignité ; sa valeur était grande, mais inégale ; il était toujours brave en public, et souvent il se ménageait trop dans les occasions particulières ; nul homme que lui, avec si peu de qualités aimables, n’a jamais été si agréablement aimé qu’il le fut dans le commencement de la régence et depuis, dans la première guerre de Paris. » {c}


    1. Caton l’Ancien (v. note [5] de Guy Patin contre les consultations charitables de Théophraste Renaudot).

    2. Immédiatement.

    3. Fronde de 1649.

15.

Ces procédés de gouvernement évoquèrent immédiatement, dans tous les esprits, la manière de Richelieu :

« Il n’est pas mort, il n’a que changé d’âge,
Ce cardinal dont chacun enrage ;
Mais sa maison en a grand passe-temps,
Maints chevaliers n’en sont pas trop contents,
Ains {a} l’ont voulu mettre en pauvre équipage.
Sous sa faveur renaît son parentage,
Par le même art qu’il mettait en usage ;
Et par ma foi, c’est encore leur temps.
Il n’est pas mort.

Or nous taisons de peur d’entrer en cage,
Il est en cour l’éminent personnage,
Et pour durer encore plus de vingt ans.
Demandez-leur à tous ces Importants,
Ils vous diront d’un moult piteux langage
Il n’est pas mort. »


  1. Mais.

Ce rondeau anonyme était l’écho de celui que Robert ii Miron avait composé en décembre 1642, après la mort du cardinal (v. note [4], lettre 77). Dans la même veine, les Importants avaient trouvé dans Jules de Mazarin l’anagramme Je suis Armand.

Lavisse (pages 8-9) :

« Justement, la cour, après les tristesses et les rigueurs du morne règne, avait grande envie de s’amuser. Les disgraciés rentrèrent et s’empressèrent autour de la reine, qui avait souffert comme eux la persécution du cardinal et du roi. Ils lui demandèrent la curée des honneurs et de l’argent, elle la leur donna et fut remerciée d’être “ si bonne ”. {a} Mazarin l’avertissait inutilement : “ La reine, disait-il, doit se faire respecter dès le commencement. Les Français sont naturellement portés à faire quatre pas quad on leur permet de mettre un pied. ” Une cabale se forma en effet, que l’on appela la cabale des “ Importants ”, à cause de l’air mystérieux que se donnaient les conspirateurs. Les plus en vue étaient Beaufort {b} et Mme de Chevreuse, une Rohan, veuve du duc de Luynes, puis de Claude de Lorraine duc de Chevreuse. Elle avait beaucoup aimé et elle aimait encore, malgré ses quarante-trois ans, en France et à l’étranger, toujours dévouée à sa passion, “ que l’on pouvait dire éternelle, quoiqu’elle changeât souvent d’objet ”. {c} Elle avait fait de la politique un assaisonnement de l’amour, et gêné et même inquiété Richelieu et Louis xiii. Le roi, dans la Déclaration même, {d} l’avait condamnée à l’exil perpétuel, mais il était si sûr qu’elle rentrerait que, lorsqu’on lui relut l’article où il était parlé d’elle, il s’écria : “ Voilà le diable ! ” La duchesse rentra tout de suite et se mit à travailler contre Mazarin comme elle aurait travaillé contre n’importe qui. Les cabaleurs voulaient enlever aux “ restes de M. le cardinal ”, {e} c’est-à-dire à l’ancien personnel, les honneurs et les gages, mais on n’avoue pas ces choses-là ; aussi affichaient-ils un programme de grande politique : réconcilier la France avec l’Autriche, employer les forces des deux puissances à restaurer en Angleterre le pouvoir absolu, et “ rétablir l’ancienne forme du gouvernement que le cardinal de Richelieu avait commencé de détruire ”, {f} c’est-à-dire tout l’opposé de la politique nationale et monarchique.

Mazarin défendit l’ancien personnel, dont il était, et la politique nationale. Nos vieux alliés, la Hollande et la Suède, s’inquiétaient des bruits qui couraient, le cardinal montra leurs doléances à la reine. Il était assidu près d’elle, au point que les Importants osèrent la faire avertir par Vincent de Paul et par les évêques qu’elle se compromettait. {g} Mais il ne la quittait pas, il lui apportait des affaires plus qu’elle n’en voulait, et la pauvre femme, qui sortait d’une grande oisiveté et qui était paresseuse, entra “ dans un intervalle de dégoût et d’embarras ”. En même temps qu’il menait la grande politique, Mazarin nouait et dénouait de petites intrigues ; il avait plus que personne l’“ esprit de cabinet ”. {h} Si bien qu’à la fin, ses adversaires, le voyant se bien établir et perdant patience, en arrivèrent aux imprudences : Beaufort voulut tuer le cardinal ; la reine, au commencement de septembre 1643, le fit arrêter et enfermer au château de Vincennes et l’exil dispersa les cabaleurs. »


  1. Retz (v. note [7], lettre 214).

  2. V. supra note [14]
  3. Retz, v. note [37], lettre 86
  4. , pour Mme de Chevreuse.
  5. V. note [22], lettre 80.

  6. Richelieu in Omer ii Talon.

  7. La Rochefoucauld.

  8. Vincent de Paul (v. note [27], lettre 402) fut nommé membre du Conseil de conscience de la régente Anne d’Autriche en 1643 et y demeura jusqu’en octobre 1652.

  9. Les deux dernières citations sont de Mme de Motteville.

16.

Dans la longue historiette qu’il consacre à Richelieu, Tallemant des Réaux évoque ce bénéfice (la prévôté d’Arlebot en Flandres) de Mathieu de Mourgues, sieur et abbé de Saint-Germain (Historiettes, tome i, pages 245‑246) :

« le cardinal-infant {a} […] lui donna pour vivre une prévôté de 12 000 livres de rente ; peut-être voulait-il l’avoir pour le faire écrire contre le cardinal. Cet homme revint à Paris à la mort du cardinal de Richelieu car il avait autant de revenu que cela en une autre prévôté en Provence et n’a point voulu jouir de celle de Flandres afin qu’on ne le pût pas accuser d’avoir commerce avec l’ennemi. Il vit ici chez sa sœur à qui il donne 12 000 livres de pension. Il a encore 3 000 livres de rente d’ailleurs et quand il tire quelque chose de ses appointements, car il a je ne sais quel emploi ou quelque pension, il le distribue aux deux filles de cette sœur. Il ne veut point disposer de ces deux prévôtés parce qu’il dit que c’est usurper le droit des collateurs. » {b}


  1. Mort le 9 novembre 1641, v. note [13], lettre 23.

  2. Ceux qui accordent les bénéfices.

Ces autres revenus de l’abbé de Saint-Germain étaient les bénéfices de la prévôté de Pignan (près de Montpellier) et de l’abbaye de Paimpon (en Bretagne), et une pension sur l’évêché de Toulon (Adam). L’Histoire de Mathieu de Mourgues est demeurée inédite : v. note [4], lettre 100.

17.

« un nom nu et vide, sans force ni pouvoir » :

credere me scilicet et semper credidisse dicentibus nil omnino aliud quam nudum et inane nomen esse Fortunam.

[je crois et ai, bien entendu toujours cru, en ceux qui disent que la Fortune n’est rien d’autre qu’un nom nu et vide].

Ce latin vient des Epistolæ familiares [Lettres familières] (livre xxii, lettre 13, 7) de Pétrarque (Francesco Petraca, Arezzo, Toscane 1304-Arqua, Vénétie 1374). Il partage avec Dante (v. note [10] du Patiniana I‑3) le premier rang de la poésie italienne. En 1312, son père, banni de Florence pour des raisons politiques, s’installa en Avignon. Après des études à Carpentras puis à la Faculté de droit de Montpellier, le jeune Pétrarque séjourna en Provence, pour ne revenir en Italie qu’en 1341, ayant déjà fait preuve de son immense génie littéraire ; il y assura plusieurs ambassades au nom du Saint-Siège et de divers princes italiens. Il a rédigé ses nombreuses œuvres en latin ou en italien.

Sous l’habile férule de Mazarin, Gaston d’Orléans, le frère de Louis xiii, avait une fois de plus perdu tout crédit à la cour.

18.

V. note [9], lettre 92, pour le renvoi de tous les évêques de la cour dans leurs diocèses.

Olivier Le Fèvre d’Ormesson (Journal, tome i, page 108) :

« Le dimanche au soir 13 septembre, Mme de La Grange […] nous confirma le bruit commun que l’on avait ordonné à tous les évêques de se retirer en leur diocèse, et ce pour couvrir le congé que l’on voulait donner à M. de Lisieux {a} et à M. de La Fayette, évêque de Limoges, qui était appréhendé par le Mazarin à cause de la bonté de son esprit. L’on dit encore que M. de Beauvais {b} avait eu pendant dix jours la liberté d’éloigner qui bon lui aurait semblé, mais que, manque d’esprit et de prudence, il s’était laissé supplanter. »


  1. Philippe de Cospéan (v. note [9], lettre 92).

  2. Augustin Potier (v. note [6], lettre 83).

19.

Abel Servien, marquis de Sablé et de Boisdauphin (Grenoble 1593-Meudon 17 février 1659) avait d’abord été procureur général au parlement de Grenoble en 1610, puis conseiller d’État en 1618. Nommé en 1624 maître des requêtes de l’Hôtel du roi, il avait été envoyé en Guyenne vers 1627 pour y exercer les fonctions d’intendant de justice, police et finances. Servien avait été l’un des commissaires chargés en 1628 d’apaiser les querelles des habitants des vallées de Barèges et de Brotto. L’année suivante, il était envoyé en mission à Turin. En 1630, il devenait intendant de justice, police et finances à l’armée d’Italie, président de la justice souveraine de Pignerol, enfin premier président au parlement de Bordeaux. Il n’occupa pas cette charge car, presque aussitôt après sa nomination, il fut investi de la fonction de secrétaire d’État de la Guerre, puis appelé au rôle d’ambassadeur extraordinaire en Italie. Il avait été l’un des signataires du traité de Cherasco et des traités conclus avec le duc de Savoie le 19 octobre 1631 et le 5 mai 1632. Servien avait donné sa démission de secrétaire d’État en 1636.

En 1643, il revenait aux affaires et on le nommait premier plénipotentiaire pour le règlement de la paix avec le comte d’Avaux, qui fut presque constamment en querelle avec lui et dont il obtint le rappel au commencement de 1648. Il signa la paix de Münster en octobre de la même année. Il avait été fait conseiller d’État ordinaire en 1645. En 1649, il reçut le brevet de ministre, devint en 1651 trésorier puis chancelier de l’Ordre du Saint-Esprit et deux ans après, surintendant des finances, charge qu’il partagea jusqu’à sa mort avec Nicolas Fouquet. Il était membre de l’Académie française depuis sa création en 1635 (G.D.U. xixe s.).

20.

Francisco Mateo Fernández Vejarano (auteur non recensé par Sommervogel, ce qui fait planer un doute sur son appartenance à la Compagnie de Jésus) : Super quatuor libros meteororum Aristotelis philosophorum principis quæstiones [Questions sur les quatre livres des météores d’Aristote, prince des philosophes] (Lyon, Pierre Prost, 1643, in‑fo).

a.

Triaire no xcv (pages 328‑332) ; Reveillé-Parise, no clxix (tome i, pages 297‑299).


Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – Lettre de Charles Spon à Guy Patin, le 14 septembre 1643.
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(Consulté le 12.05.2021)

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