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À Charles Spon, le 12 octobre 1643

Monsieur, [a][1]

Le présent porteur est un nommé M. Le Gagneur, [2] docteur de notre Compagnie, honnête et savant homme, et de bonne famille de cette ville. [1] Il s’en va faire un voyage en Italie et pour ce faire, sans autre nécessité, il a pris la qualité de médecin de M. de Saint-Chamont [3] qui s’en va ambassadeur à Rome. Comme je lui eus parlé de vous, il me témoigna qu’il serait ravi d’avoir l’honneur de vous connaître ; et pour cet effet, je vous trace ces lignes pour vous prier de me faire l’honneur de le recevoir de bon œil et de bonne sorte, comme j’espère que ferez, et de lui témoigner aussi la bonne intelligence qu’il y a entre nous deux ; et je vous aurai une très grande obligation. J’ai commencé à faire réponse à votre dernière, mais je crois que vous la recevrez plus tôt que celle-ci. Ce sera celle par laquelle je vous mande la mort du très excellent personnage M. l’abbé de Saint-Cyran, [4] qui était un homme incomparable et vraiment héroïque, qui mourut hier ici d’apoplexie. [2][5] Cette mort m’a touché tout autrement que ne font les autres, desquelles néanmoins la plupart j’ai des ressentiments plus forts qu’il ne convient à un homme de ma sorte. Je souhaite de tout mon cœur que votre mariage vous réussisse, que votre mérite et votre bonne fortune vous envoient une femme belle, bonne, sage et riche, quæque brevi pulchra faciat te prole parentem[3][6][7][8] Je vous baise très humblement les mains, et à mademoiselle votre maîtresse, s’il vous plaît, pour être toute ma vie, Monsieur, votre très humble et très affectionné serviteur,

Patin.

De Paris, ce 12e d’octobre 1643.


1.

Étienne Le Gagneur (ou Le Gaigneur), natif de Paris, docteur régent de la Faculté de médecine de Paris en 1642 (Baron), allait plus tard servir la Maison de Condé ; la suite des lettres l’a souvent mentionné comme médecin du prince de Conti. Guy Patin, qui l’avait reçu au baccalauréat de 1638 (v. note [3], lettre 39), avait alors de l’amitié pour Le Gagneur, mais son attachement à François Guénault dissipa cette bonne entente.

2.

Jean Duvergier de Hauranne, abbé de Saint-Cyran (Bayonne 1581-Paris 11 octobre 1643) appartenait à une opulente famille basque. Après une formation chez les jésuites d’Agen puis de Louvain, il s’était plongé dans l’étude des Pères de l’Église à la Sorbonne. En 1609, il avait fait la connaissance de Cornelis Jansen (Jansenius, v. note [7], lettre 96), étudiant en théologie à Louvain, et ils vécurent sous le même toit jusqu’en 1616 afin de mieux travailler ensemble. Placé sous la protection de l’évêque de Poitiers, Henri-Louis de La Roche-Pozay (v. note [6], lettre 266), Duvergier de Hauranne s’était fait ordonner prêtre en 1618 et avait reçu en 1620 l’abbaye de Saint-Cyran (à Saint-Michel-en-Brenne, dans le département de l’Indre). Installé à Paris, il était nommé aumônier honoraire de Marie de Médicis et faisait connaissance avec la cour. En 1622, il avait abandonné tout son patrimoine pour s’attacher à la personne du cardinal Pierre de Bérulle, fondateur de l’Oratoire.

En 1624, Saint-Cyran avait eu ses premiers contacts avec les religieuses de Port-Royal-des-Champs et avait entrepris, en attaquant un ouvrage du P. Garasse dirigé contre Bérulle, les grandes querelles qui l’ont opposé aux jésuites pendant tout le restant de sa vie. En 1632, il dénonçait sous le pseudonyme de Petrus Aurelius (v. note [9], lettre 108) l’orgueil de la Compagnie de Jésus, son mépris de la vieille Faculté de Paris, sa casuistique et sa piété surtout faite de pratiques extérieures.

Opposé de plus en plus ouvertement aux conceptions théologiques (contrition et attrition) et politiques (validité du mariage secret de Gaston d’Orléans avec Marguerite de Lorraine) de Richelieu, Saint-Cyran s’en était fait un ennemi résolu qui finit par le faire emprisonner à Vincennes en mars 1638. Malgré sa détention prolongée, Saint-Cyran avait continué d’animer et d’inspirer Port-Royal, dont en 1637 il avait instauré les Petites Écoles et recruté les premiers solitaires.

L’Augustinus, ouvrage posthume de Jansenius paru en 1640 (v. note [7], lettre 96), allumait la grande querelle sur la grâce et donnait naissance au jansénisme, dont Saint-Cyran, épaulé par Port-Royal, s’affirma l’ardent défenseur. L’Inquisition romaine avait condamné l’ouvrage en 1641, entraînant le jansénisme naissant dans la suspicion. Libéré le 6 février 1643, Saint-Cyran s’était trouvé au cœur de la querelle, avivée par la publication, la même année, de la bulle In Eminenti (19 juin) et du livre d’Antoine ii Arnauld, De la fréquente Communion (août) ; mais épuisé par sa longue détention et par une récente opération des hémorroïdes, le réformateur de Port-Royal s’était éteint le 11 octobre.

3.

« et qui vous rende bientôt père d’une belle progéniture » : et pulchra faciat te prole parentem (Virgile, Énéide, chant i, vers 75).

Le 26 septembre 1643, Charles Spon avait épousé Marie Seignoret (Lyon 1625-Vevey 1712), que Guy Patin appelait ici « mademoiselle votre maîtresse » ; issue d’une vieille famille protestante de Lyon, elle lui apportait 6 000 livres en dot. Le couple eut en tout 14 enfants, dont quatre seulement atteignirent l’âge adulte : Jacob (1647-1685), Marie (1648-1673), Suzanne (1649-1679) et Anne, (née en 1656) (Mollière et Jestaz). Marie était cousine germaine de Jacques Seignoret, époux de Suzanne Huguetan, sœur du libraire lyonnais Jean-Antoine ii Huguetan.

a.

Ms BnF no 9357, fo 8 ; Triaire no xcvi (pages 333‑334). Au revers, de la main de Charles Spon : « 1643, Paris 12 octobre ; Lyon, 17 novembre ; Risposta, adi, 1er décembre. »

C’est la première de quelques courtes lettres de recommandation que Patin écrivait pour des personnes, souvent des étudiants en médecine, qui passaient par Lyon.


Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – Lettre de Charles Spon à Guy Patin, le 12 octobre 1643.
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(Consulté le 27.06.2022)

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