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À Charles Spon, le 16 février 1645

Monsieur, [a][1]

Je viens de recevoir tout présentement la vôtre, sur quoi je vous dirai que je suis ravi lorsque je reçois de vos lettres. Je ne suis pas naturellement mélancolique, [2] l’embarras et les intérêts du monde me touchent fort peu ; mais si j’avais de la tristesse et du chagrin, je pense que vos lettres [3] seraient capables de me l’ôter. Pour le livre de M. Saumaise [4] De Episcopis et Presbyteris, l’auteur même m’a dit qu’il en ferait imprimer ci-après deux autres volumes. Le P. Petau [5] n’y a point fait de réponse particulière, mais il a tâché d’y répondre dans le dernier des trois tomes de ses Dogmes théologiques[1] M. Saumaise écrivit ce livre en Bourgogne où il était venu de Hollande pour la succession de Monsieur son père [6] qui était mort doyen du Parlement, sans secours de livre et presque tout de sa seule mémoire. [2] L’ayant envoyé tel que vous le voyez en Hollande, M. Rivet [7] le fit imprimer, quoique ce fût contre l’intention de l’auteur qui espérait d’y mettre encore quelque chose étant retourné à Leyde ; [8] et il m’a lui-même témoigné qu’il avait regret que cette affaire eût été autrement exécutée, ce qui m’a fait croire que quelque jour ce savant homme fera réimprimer tout ce qu’il a sur cette controverse, tout ensemble avec une réponse à ce qu’en a dit au contraire le P. Petau, qui avait donné le premier l’occasion à cette dissertation par un livre gros d’un pouce sur un passage de son traité De Fœnore trapezitico[3] Le P. Petau dédia son livre au cardinal de Richelieu [9] qui le reprit d’avoir écrit contre un homme que le roi aimait et qu’il voulait tâcher de retenir en France. Il lui dit qu’il ferait mieux de ne pas écrire et d’avoir soin de sa santé, de laquelle il est fort incommodé en sa vieillesse. M. Saumaise était alors à Paris et ce fut en ce temps-là que M. le cardinal de Richelieu traitait avec lui pour l’y arrêter avec une bonne pension, dont Mme Saumaise, [10] sa femme, était ravie ; mais il n’y voulut pas consentir et se dégoûta des propositions générales qu’on lui en faisait pour une particulière qu’on y fit couler, qui était d’écrire en latin l’histoire de ce cardinal, ce que M. Saumaise m’a dit lui-même en secret et me protestant qu’il eût été bien marri d’employer le talent que Dieu lui avait donné au service et à l’histoire fardée de ce ministre qui avait failli ruiner l’Europe par son ambition. Ce P. Petau est un des plus savants d’entre les jésuites, [11] mais homme fâcheux, mordant et médisant, qui n’a jamais écrit que pour réfuter quelqu’un. Il a fait deux volumes in‑fo pour réfuter Joseph Scaliger, [12] contre lequel il a vomi des charretées d’injures, bien qu’il fût mort vingt ans auparavant. [4] Vous souvenez-vous de ce que dit Pline [13] dans la préface de son Histoire naturelle ? qu’il n’y a que les lutins qui combattent avec les morts. [5] Il n’a écrit sur saint Épiphane [14] que pour reprendre à chaque page le cardinal Baronius. [6][15] Il a fait imprimer un autre tome intitulé Uranologion afin d’y draper M. de Saumaise. [7] Il a aussi écrit contre M. de La Peyre, [8][16] contre un théologal d’Orléans, [17] contre M. Grotius, [18] avec lequel il est aujourd’hui grand ami et dont il ignore la religion. Il a aussi écrit sur Tertullien [19][20] des traités pleins d’injures de cabaret et d’harangères contre Saumaise ; [9] et même il a tout fraîchement écrit contre M. Arnauld, [21] De la fréquente Communion[10] contre lequel il a perdu son escrime. Son deuxième tome des Dogmes théologiques est aussi contre l’évêque d’Ypres Jansenius [22] qui triomphe parmi les honnêtes gens. [23] Bref, ce P. Petau n’écrit que pour faire le baron de Fæneste [24] et pour contredire à tout venant, [11] comme s’il était agité de quelque mauvais génie de sédition et de contradiction. Au reste, je ne m’étonne pas si vous avez à Lyon des charlatans [25] qui viennent d’Italie, où l’on sait qu’il y en a un si grand nombre que beaucoup de gens l’appellent le pays de la charlatanerie ; mais je m’étonne que le cardinal Mazarin [26] les appelle ici, vu qu’il y en a déjà tant. Vale[12]

Patin.

De Paris, ce 16e de février 1645.


1.

Walonis Messalini (Hoc est Claudii Salmasii) de Episcopis et Presbyteris contra D. Petavium Loiolitam Dissertatio prima [Première Dissertation de Walo Messalinus (alias Claude i Saumaise) sur les évêques et les prêtres, contre Denis Petau, jésuite] (Leyde, Jean Maire, 1641, in‑8o, édition unique) ; les catalogues ne donnent pas de suite publiée à cette première dissertation. V. note [8], lettre 72, pour les Dogmes théologiques du P. Denis Petau.

2.

Bénigne Saumaise (Semur-en-Auxois vers 1560, Dijon 1640), père de Claude i, cumulait l’étude du droit, de la géographie, de l’histoire avec la pratique de la poésie latine et française, lorsqu’en 1587 il succéda à son père dans la lieutenance au bailliage de Semur. Henri iv, dont il avait embrassé la cause, le nomma conseiller au parlement de Bourgogne (G.D.U. xixe s.).

3.

Claude i Saumaise : Dissertatio de fœnore trapezitico in tres libros divisa [Dissertation sur l’intérêt bancaire, divisée en trois livres] (Leyde, Jean Maire, 1640, in‑8o).

Denis Petau avait publié l’année suivante Dissertationum ecclesiasticarum libri duo, in quibus de episcoporum dignitate, ac potestate, deque aliis ecclesiasticis dogmatibus disputatur [Deux livres de dissertations ecclésiastiques où il est question de la dignité et du pouvoir des évêques, et d’autres dogmes ecclésiastiques] (Paris, Sébastien Cramoisy, 1641, in‑8o).

4.

Dionysii Petavii Aurelianensis e Societate Iesu, Opus de doctrina temporum : divisum in partes duas… [Ouvrage de Denis Petau, de la Compagnie de Jésus, natif d’Orléans, sur la science des temps, divisé en deux parties…] (Paris, Sébastien Cramoisy, 1627, 2 volumes in‑6o) ; livre fort inspiré mais critique du travail de Scaliger sur le même sujet de la chronologie historique.

Voici ce que dit Michaud sur l’assiduité et le caractère du P. Petau :

« La collation des anciens manuscrits, l’histoire et la chronologie partageaient tous ses instants ; et quoiqu’il publiât presque chaque année de nouveaux ouvrages, il trouvait encore le loisir d’entretenir une correspondance très étendue et de répondre à ses adversaires, dont le nombre croissait avec sa réputation. La critique littéraire avait alors le ton et l’emportement d’une dispute particulière, et des hommes faits pour s’estimer se prodiguaient mutuellement les injures les plus grossières quand il leur arrivait de n’être pas d’accord sur le sens d’un passage obscur ou sur la date d’un fait ignoré. Le P. Petau, quoique d’un caractère doux et modeste, prit le ton que ses adversaires employaient avec lui, et l’on est forcé de convenir qu’il égala Saumaise et Scaliger par la vivacité et la dureté de ses répliques. »

5.

Pline, Histoire naturelle (Préface, livre i, § 23 ; Littré Pli, volume 1, page 5) :

Nec Plancus illepide, quum diceretur Asinius Pollio orationes in eum parare, quæ ab ipso aut liberis post mlortem Placi ederentur, ne respondere posset : “ cum mortuis nonnisi larvas luctari. ” Quo dicto sic repercussit illas, ut apud eruditos nihil impudentius judicetur.

[Le mot de Plancus n’est pas non plus sans esprit : on lui disait qu’Asinius Pollion préparait contre lui des discours qui devaient être publiés par Pollion ou par ses enfants après la mort de Plancus, pour que ce dernier ne pût répondre : « Il n’y a que les vers qui fassent la guerre aux morts. » {a} Ce mot les a frappés d’un tel discrédit que les savants le regardent comme ce qu’il y a de plus impudent].


  1. Larvas peut être traduit par vers (Littré), ou par lutins (Patin), aussi bien que par fantômes.

6.

Του εν αγιοις π ατρος ημων Επιφανιου επισκοπου Κωνσταντειασ τησ Κυπρου απαντα τα Σωζομενα. Sancti Patris Nostri Epiphanii Constantiæ, sive Salaminis in Cypro, Episcopi, Opera omnia in duos Tomos distributa. Dionysius Petavius Aurelianensis, Societatis Jesu Theologus ex veteribus libris recensuit, Latine vertit, et Animadversionibus illustravit. Cum indicibus necessariis [Œuvres complètes de notre saint Père Épiphane, évêque de Constantia, ou Salamine de Chypre, présentées en deux tomes. Denis Petau, natif d’Orléans, théologien de la Société de Jésus, les a recueillies dans les anciens livres, traduites en latin,et enrichies d’observations. Avec les index nécessaires] (Paris, Michel Sonni, Claude Morel et Sébastien Cramoisy, 1622, 2 volumes in‑fo, grec et latin, Gallica).

Épiphane (vers 310-403) est saint et Père de l’Église catholique. Son ouvrage le plus connu, dirigé contre quatre-vingts hérésies, est sous-titré Panarion [Huche à pain] ou Kibôtos [Coffret]. Il y raconte notamment qu’il avait adhéré, durant sa jeunesse, à une société de gnostiques Barbélites ou Borboriens, et décrit les effrayants rites orgiaques auxquels ils l’avaient initié (Alexandrian, Histoire de la philosophie occulte, pages 79‑81).

Cesare Baronio (Baronius en latin, Sora, royaume de Naples 1538-Rome 1607), ordonné prêtre en 1564, succéda à Philippe de Néri comme supérieur de la Congrégation de l’Oratoire, et devint confesseur du pape Clément viii, protonotaire apostolique, puis bibliothécaire du Vatican, nommé cardinal en 1596. Il eût été élu pape en 1605, sans le veto espagnol. De 1588 à sa mort, il se consacra à rédiger les Annales ecclesiastici [Annales ecclésiastiques] (Rome, Congrégation de l’Oratoire, 1593-1607, 12 volumes in‑fo), qui vont jusqu’en 1198 et qui furent écrites pour servir de réfutation aux Centuries de Magdebourg composées par des protestants.

7.

Denis Petau : Uranologion, sive systema variorum auctorum qui de sphæra ac sideribus eorumque motibus græce commentati sunt [Uranologie (description du ciel), ou système des divers auteurs au sujet du globe et des étoiles, ainsi que de leurs mouvements, qui ont été commentés en grec] (Paris, 1630, Sébastien Cramoisy, in‑fo).

8.

La Pierre de touche chronologique (Paris, Sébastien Cramoisy, 1636, in‑8o) du P. Denis Petau est une critique des écrits de Jacques d’Auzoles, sieur de La Peyre (château de La Peyre, Auvergne 1571-1642).

Secrétaire du duc de Montpensier, La Peyre consacra ses loisirs à l’étude de la chronologie, alors naissante ; mais il n’en débrouilla pas le chaos, et peut-être même augmenta-t-il l’obscurité des problèmes qu’il avait prétendu résoudre. Le P. Petau, le P. Bolduc et d’autres doctes écrivains se donnèrent la peine de réfuter les paradoxes d’Auzoles qui répondit par des factums aussi singuliers par leurs titres que par les absurdités dont ils sont remplis. Ce savant approximatif, qui voulait absolument réduire l’année à 364 jours, se donnait le titre de prince des chronologues (G.D.U. xixe s.).

9.

Tertullien (Quintus Septimius Florens Tertullianus ; Carthage vers 155-ibid. vers 222), né païen, se convertit au christianisme vers 195 et devint Père de l’Église d’Occident, premier des écrivains chrétiens de langue latine. Son œuvre est à la fois une critique du paganisme, une défense du christianisme et une polémique contre les adversaires de la foi chrétienne. Il s’est aussi singularisé par son ascétisme qui évolua vers le rigorisme le plus intransigeant et le fit adhérer à la doctrine de Montanus (schisme montaniste). De Pallio [Du Manteau], écrit vers l’an 210, le plus court de tous les ouvrages de Tertullien, est une défense personnelle : avec une ironie amère, il légitime devant ses concitoyens son abandon de la toge pour le manteau des philosophes.

Sur la vive querelle qui roulait encore alors entre Claude i Saumaise et le P. Denis Petau, Bayle écrit :

« La guerre qu’ils se firent fut très longue et très violente : on n’aurait pas pu apparier des athlètes plus capables de résister l’un à l’autre que ces deux-là. C’est dommage qu’ils n’aient pas écrit avec moins d’emportement. Leur querelle directe commença, si je ne me trompe, un peu après que Saumaise eut publié son commentaire sur le traité de Tertullien De Pallio, l’an 1622. Le P. Petau, se cachant sous le faux nom d’Antonius Kerkoëtius Aremoricus, critiqua ce commentaire. {a} On lui répondit par un ouvrage imprimé l’an 1623, et intitulé Confutatio animadversorum Antonii Cercroëtii ad Claudii Salmasii Notas in Tertullianum De Pallio, auctore Francisco Franco I.C.. {b} Il répliqua par un écrit divisé en trois parties, dont la première fut imprimée à Paris l’an 1622, et les deux autres successivement l’année suivante dans la même ville. Le titre de la première est Antonii Kerkoëtii Aremorici Mastigophorus primus, sive Elenchus confutationis quam Claudius Salmasius sub ementito nomine Animadversis Kerkoëtianis opposuit. {c} […] Je ne sais point si sa réplique fut réfutée, mais je sais que depuis cette première irruption il ne cessa de chercher son adversaire et de le combattre partout où il le trouvait. Ceux qui connaissent le naturel de Saumaise s’imaginent aisément qu’il se défendait et qu’il attaquait à son tour. »


  1. Antoine Kerkoët, Breton : Animadversorum liber. Ad Claudii Salmasii notas in Tertullianum De Pallio [Livre de critiques. Contre les annotations de Claude i Saumaise sur le De Pallio de Tertullien] (Rennes, Yvon Halec, 1622, in‑8o).

  2. « Réfutation des remarques d’Antoine Kerkoët contre les annotations de Claude i Saumaise sur le De Pallio de Tertullien, par Franciscus Francus, jurisconsulte » (Middelbourg, Simon Moulert, 1623, in‑8o).

  3. « Premier Mastigophore (porteur de fouet), ou appendice de la réfutation que Claude i de Saumaise, sous un nom inventé, a opposée aux critiques de Kerkoët » (Paris, sans nom, 1622, in‑8o).

10.

Denis Petau : De la pénitence publique et de la préparation à la Communion (Paris, Sébastien et Gabriel Cramoisy, 1644, in‑4o).

V. note [47], lettre 101, pour De la fréquente Communion d’Antoine Arnauld.

11.

V. note [26], lettre 97, pour le baron de Fæneste de Théodore Agrippa d’Aubigné.

12.

« Adieu. »

a.

Bulderen no ii (tome i, 4‑7) ; Triaire no cxxii (pages 451‑453) ; Reveillé-Parise no clxxxiii (tome i, pages 350‑352).


Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – Lettre de Charles Spon à Guy Patin, le 16 février 1645.
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(Consulté le 09.12.2019)

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