L. 157.  >
À Claude II Belin, le 11 juillet 1648

Monsieur, [a][1]

Il y a longtemps que j’ai dessein de vous écrire et votre lettre que je viens de recevoir me fait rentrer en diligence dans mon devoir. Excusez, s’il vous plaît, si par ci-devant je ne vous ai écrit : j’ai eu soin d’instruire mon fils pour son examen de carême, après lequel il a été reçu bachelier ; [2] mais il ne répondra que l’hiver qui vient. [1] J’ai voulu aussi qu’il fît le paranymphe [3][4] de nos Écoles ; à quoi, Dieu merci, il a réussi tant en la composition qu’à la récitation de la grande harangue, qui a duré plus d’une heure et demie, et de six autres petites. Elles pourront être imprimées et en ce cas-là je ne manquerai pas de vous en envoyer. [2] J’ai encore eu un troisième empêchement, qui a été de mener la brigue de M. de Montigny [5] qui avait répondu sous moi l’an passé. [3] Maintenant, Dieu merci, je suis un peu dégagé puisque tout cela est passé. On imprime ici un traité de Hofmannus de Anima et eius facultatibus, quatenus medicus illas considerat [6] et un troisième tome de Conseils de M. de Baillou. [7] M. Guillemeau a ici présidé le carême passé à une thèse qui a été fort bien reçue. [8][9] Je vous en envoie quatre exemplaires pour vous, MM. Sorel, Blampignon et Barat. On l’imprime aussi en français avec quelques observations sur la fin, mais cela n’est pas achevé. [4] Nous avons perdu cette année deux de nos anciens, savoir le bonhomme M. Seguin [10] et M. de La Vigne. [11] Ce dernier en valait dix autres. Quiescant in pace[5] Votre M. Henry [12] est un Lyonnais fort entendu à beaucoup de choses, je ne sais ce qu’il allait faire à Troyes. [6][13] Vous savez bien la disgrâce de M. d’Émery, [14] surintendant des finances. [7] Le Parlement est ici bien animé, mais je ne sais s’il aura assez de pouvoir d’effectuer tout ce qu’il entreprend, Dieu lui en fasse la grâce. [8][15][16] Je vous baise les mains, à Monsieur votre fils, à MM. Camusat et Allen, Blampignon, Sorel et Barat, et suis de tout mon cœur, quand même vous ne le voudriez pas, Monsieur, votre très humble et obéissant serviteur,

Patin.

De Paris, ce 11e de juillet 1648. [9][17]


1.

Répondre : soutenir sa première thèse quodlibétaire. Les trois thèses que Robert Patin a disputées ont été dans l’ordre :

2.

Ce paranymphe médical (v. note [8], lettre 3) de Robert Patin n’a été imprimé que 15 ans plus tard : Paranymphus medicus habitus in Scholis Medic. die 28 Iunii, 1648, a Roberto Patin medicinæ baccalaureo. De Antiquitate et dignitate Scholæ Medicæ Parisiensis, et illustrioribus, qui in ea claruere Medicis. Cum singulorum Licentiandorum Elogiis [Paranymphe médical que Robert Patin, bachelier de médecine, a prononcé le 28 juin 1648 sur l’Ancienneté et la dignité de l’École de médecine de Paris et sur les plus illustres médecins qui y ont brillé ; avec les éloges de chacun des licentiandes] (Paris, Nicolas Boisset, 1663, in‑4o). La lettre dédicatoire, Clarissimo eruditissimoque viro D.D. Guidoni Patin, Doct. Medico Paris. et Professori Regio, Parenti suo, Robertus filius S.D. [Robert le fils, salue le très brillant et très savant Maître Guy Patin, docteur en médecine de Paris et professeur royal, son père] est un vibrant et reconnaissant hommage filial :

Ut primum de hac lucubratiuncula in lucem emittenda cogitavi, Te unum animo meo proposui, cuius præfixo Nomine tuo prodiret. Nec eam tibi sponte consecrandam, sed veluti iure debitam offerendam, pene dixerim reddendam existimavi. Tua quidem in Litteras litteratosque omnes voluntas eximiæ eruditioni coniuncta, multos, ut idem quod ego nunc facerent invitavit, me vero coegit paterna necessitudo ; ut cum Tibi debeam, et hunc ipsum quo vivo spiritum, et quantulum illud est artium, quibus me puerum et adolescentem tua educatrix sapientia informavit ; Impius plane sim, nisi hoc nostrum sive grati animi pignus, sive fidei observantiæque monimentum, in tuo quasi fundo natum, Tibimet repræsentem Saxeum me esse oporteat ; si assiduis tuis benefeciis tota vita provocatus, ubi nihil amplius possum, non meam saltem voluntatem palam publiceque testificer, et ut illa abessent, res ipsa nuper à Te gesta, pii ac memoris animi significationem mihi vi quadam extorqueret : quanti enim est amoris tui, quantæque munificentiæ argumentum, quod ad regium docendæ Parisiis Medicinæ munus assumi me, successorem tuum designari, non modo, non passus es, sed etiam ardenter optasti, nec nisi re confecta quievisti. Accipe igitur, quæ pro tuo iure repetere à me potes omnia, et quæ nisi reponam rependamque ultro, tuo cæterorumque mortalium odio sim dignissimus. Non me fugit prope nihil esse quod offero, ut si vel ex se, vel ex tuo merito æstimetur, ne quidem munusculi nomen sustinere queat, sit tamen quam potest esse maximum, si pietas et meus in Te spectetur amor.

[Aussitôt que j’ai songé publier ce modeste fruit de mes veilles, vous seul m’êtes venu à l’esprit, pour y faire figurer votre nom en préface. Je n’ai pas cru devoir simplement vous le dédier, mais vous l’offrir de bon droit et presque, dirais-je, vous le rendre comme ce qui vous est dû. Votre bienveillance à l’égard des lettres et de tous les lettrés, jointe à une exquise érudition, en incite beaucoup à faire la même chose que moi maintenant, mais c’est la piété filiale qui m’y a poussé ; car je vous dois et ce souffle qui me fait vivre, et ce peu de connaissances que je possède, auxquelles votre sagesse nourricière m’a formé durant l’enfance et l’adolescence. Je serais tout à fait impie et il faudrait que j’eusse un cœur de pierre si je ne vous présentais ce qui est quasiment issu de votre propre fonds, comme le gage d’un esprit reconnaissant, ou comme une preuve de confiance et de respect ; si, engendré par vos bienfaits continus durant ma vie tout entière, sans y pouvoir rien de plus, je ne témoignais au moins ouvertement et publiquement mes sentiments ; et si ce que vous avez récemment fait, pour m’en bien garder, n’arrachait de moi avec la dernière force l’expression d’un esprit dévoué et reconnaissant. La preuve de votre grand amour et grande générosité, c’est de m’avoir réservé la charge royale d’enseigner la médecine, de m’y avoir désigné pour vous y succéder ; ce que vous avez non seulement désiré, mais aussi souhaité ardemment, sans trouver le repos tant que l’affaire n’a pas été conclue. {a} Acceptez donc tout ce que vous pouvez légitimement chercher à obtenir de moi, et qui me rendrait parfaitement digne de la haine des autres mortels si je n’en gardais le souvenir et ne vous payais largement en retour. Il ne m’échappe pas que ce que je vous présente n’est presque rien, si on compare sa valeur propre à celle de votre mérite ; sans même chercher à y conférer le nom de modeste présent, que ce soit pourtant ce qu’il peut y avoir de plus grand, si vous y voyez ma dévotion et mon amour pour vous]. {b}


  1. En 1663, quatre ans avant d’être reçu professeur royal d’anatomie, botanique et pharmacie, en survivance de son père (11 août 1667, v. note [2], lettre 919), Robert n’avait rien publié d’autre que ses trois thèses de bachelier et les six qu’il avait plus tard présidées à la Faculté. Pour enfler un peu ce maigre bagage, il ressortait des tiroirs son discours de 1648, en le dépoussiérant sans doute çà et là.

  2. Tant de grandiloquente gratitude et de piété filiale deviennent poignantes quand on connaît la suite déplorable que connurent les relations entre Robert et son père : vLa bibliothèque de Guy Patin et sa dispersion et Comment le mariage et la mort de Robert ont causé la ruine de Guy.

J’ai porté plus d’attention qu’il n’en mérite à cet ouvrage parce que c’est un des rares écrits académiques dont on soit sûr qu’il l’ait lui-même écrit (bien que, par endroits, on soit tenté d’y deviner la plume et les griffes de son père).

L’Oratio panegyrica (47 pages) du Paranymphus medicus ne manque pas de saluer toutes les gloires passées et présentes de l’École médicale parisienne (pages 23‑24) :

Quammultus enim essem, et justo prolixior, si post prima Medicinæ in hoc fundo nascentis primordia, ordine singulos percenserem, illos omni æstimatione maiores viros qui Hippocratem, Galenumque a contumelia, Medicos an ignorantia, Medicinam a Barbarie, ægros omnes ab impostorum fallaciis, Arabum nugamentis, Chymicorum fraudibus, pharmacopœorum avaritia, et inutili remediorum farragine liberarunt

[Je serais en effet bien plus long qu’il ne convient si, après avoir dit les origines de la médecine qui a poussé sur ce terreau, je dénombrais minutieusement chacun de ces hommes qui, en trop grand nombre pour être comptés, ont délivré Hippocrate et Galien de l’insulte, les médecins de l’ignorance, la médecine de la barbarie, et tous les malades des fourberies des imposteurs, des babioles des Arabes, des fraudes des chimistes, de la cupidité des apothicaires et de l’inutile fatras des remèdes].

Suivent les six Orationes encomiasticæ singulorum, qui tum licentiæ gradu donandi erant [Éloges de chacun de ceux qui allaient alors recevoir le grade de licence] : Jean-Baptiste Moreau, natif de Paris (v. note [12], lettre 155), Étienne Bachot, de Sens (v. note [33], lettre 336), Jean de Montigny, d’Avranches (v. note [3], lettre 157), Bertin Dieuxivoye, du Mans (v. note [46], lettre 442), Armand-Jean de Mauvillain (v. note [16], lettre 336) et Jacques Gamare (v. note [36], lettre 286), tous deux originaires de Paris ; ce sont dans leur rang de classement les lauréats de la licence. Reçu bachelier de la Faculté de médecine de Paris le 4 avril 1648, Robert Patin, né le 11 août 1629, n’avait pas encore atteint ses 19 ans révolus ; il avait donc fait jouer à plein l’article viii des statuts permettant aux seuls fils de docteurs régents d’abréger de quatre à deux ans leur préparation au baccalauréat (v. note [2], lettre 39).

Maurice Raynaud (Les Médecins au temps de Molière) en a mis deux extraits en français ; j’en ai transcrit les sources latines avec quelques extensions, et j’en ai amendé et complété les traductions. Ils donnent une juste idée de ce genre d’exercice où l’ironie se dissimulait mal derrière l’outrance de l’hommage (v. note [9], lettre 3, pour le paranymphe prononcé par Gabriel Naudé en 1628).

  • De son camarade Jean-Baptiste Moreau, Robert Patin disait (pages 32‑34, Raynaud, pages 63‑64) :

    Moreau ille est, ut sui sæculi, sic vestræ Scholæ miraculum ; quamquam merito quis quis contendat, nihil in eo miraculi speciem obtinere, a quo diuina omnia, nihil vulgare debuit proficisci. Habet hoc scilicet Heroum Natura, ut illustria omnia, mediocre nihil admittat. Num vero de Heroe mihi sermo sit, nisi persuasum habetis, ipse vobis persuadebit mellitus Isocrates, qui quos ingenij præcipua felicitate præditos, et quam cæteri ad omnia ficti facilius intelligat, Θεων παιδας, appellare solebat, quasi a Mercurio aut Minerua informati, non ab homine progeniti videantur. Fallitur enim, Auditores, quisquis Moræi nostri virtutem, doctrinam merita annorum numero metienda existimat : vix dum cœperat in eo sermonis et rationis vis sese exerere, cum Græca et Latina perinde ac Gallica verba sonare visus est : < vix dum etiam excesserat ex Ephæbis, cum eas serio tractauit, et scire se ostendit artes unde gloriam quærere solent prouectiores ætate viri. Sic semper ad intelligendum promptus fuit, ut raperet celeriter quidquid legendo, videndo, audiendo, vel leuissime attigisset, ut non tam discere cum doceretur quam reminisci, non tam a Magistro accipere quam a se ipso doctrinam proferre iudicaretur ; qua quidem ratione factum est, ut vobis stupentibus, ista iuuenili pubertate maturam et deflexam multorum senectutem eruditionis varietate adæquarit, seseque totum Musarum spiritu afflatum præbuerit. >

    Quoties ille in hac ingeniorum et doctiorum hominum luce vobis in se uno exhibuit, viua voce sua oracular fundentem Hippocratem, philosophantem Platonem, disputantem subtiliter Aristotelem, medicantem Galenum, in rerum historia versantem Plinium, mira de Plantis referentem Theophrastum, cælestia tractantem Ptolemæum, eloquentia omnes demulcentem Tullium, toties ego memini me audiusse e vobis aliquos negantes se posse sibi fidem habere de eius annorum paucitate, alios vero in hæc verba erumpentes :

    < O te admirabilem adolescentem,
    Ingenium cæleste tuis velocius annis
    Surgit, et ingratæ fert mala damna moræ.

    Alios hunc versiculum usurpantes, >

    Non hæc humanis opibus, non arte magistro
    Proveniunt :

    < Mihi vero veniebat in mentem illud Horatianum,

    Fortes creantur fortibus,
    Nec imbellem feroces progenerant, Aquilæ Columbam. >

    [Le voilà, ce jeune Moreau, la merveille de son siècle et de < votre > {a} École ! Que dis-je, la merveille ? Mais y a-t-il rien qu’on puisse appeler merveilleux en un mortel chez qui tout est divin et dont on ne doit rien attendre d’ordinaire ? C’est le caractère distinctif des héros que chez eux tout est illustre, rien ne souffre la médiocrité. Or, est-ce bien un héros dont j’ai à vous entretenir ? Oui, Messieurs, et je n’en veux pour preuve que ce qu’en dit le suave Isocrate : ceux qu’une heureuse facilité, un génie naturel, disposaient à toutes sortes d’études et de travaux, et séparaient ainsi de la foule, il les appelait enfants des dieux, θεων παιδας, comme si ces intelligences privilégiées lui eussent paru non pas engendrées par les hommes, mais formées par la main même de Mercure ou de Minerve. {b} Et ce serait<, Messieurs,> une grave erreur de mesurer la vertu, la doctrine, les mérites divers de notre < Moreau > au nombre de ses années. < À peine la puissance de sa parole et de son raisonnement avait-elle commencé à se manifester qu’on l’a vu déclamer avec autant de talent en grec qu’en latin et en français. À peine aussi était-il sorti de l’adolescence qu’il a sérieusement manié et s’est montré savoir les arts d’où seuls les adultes bien avancés en âge ont coutume de chercher à tirer gloire. Ainsi a-t-il toujours été prompt à comprendre, pour se saisir aussitôt de tout ce qu’il y avait à lire, à voir, à entendre, même en n’effleurant que très légèrement le sujet ; si bien que, quand il étudiait, on l’eût jugé moins en train d’apprendre que de se rappeler, moins en train de recevoir la leçon du maître que d’exposer la doctrine qu’il avait lui-même découverte. Et voilà pourquoi, à votre grande stupéfaction, étant à peine pubère, il a égalé en richesse d’érudition la maturité décrépite de maints vieillards, et s’est montré tout enflé du souffle des Muses. >

    Que de fois dans cette enceinte, asile du génie et de la science, vous avez cru voir réunis en lui seul Hippocrate rendant de vive voix ses oracles, Platon enseignant la philosophie, Aristote disputant avec subtilité et profondeur, Galien pratiquant l’art de guérir, Pline étudiant la nature, Théophraste racontant les merveilles des plantes, Ptolémée interrogeant le firmament, Cicéron enchaînant les cœurs par les charmes de son éloquence ! Alors, je me le rappelle, refusant de croire à son extrême jeunesse, vous étiez tentés de vous écrier :

    O te admirabilem adolescentem,
    Ingenium cæleste tuis velocius annis
    Surgit, et ingratæ fert mala damna moræ
    . {c}

    D’autres se sont servis de ces vers : >

    Non hæc humanis opibus, non arte magistra
    Proveniunt
     {d}

    < Quant à moi, ce sont ceux d’Horace qui me sont venus à l’esprit :

    Fortes creantur fortibus,
    Nec imbellem feroces progenerant, Aquilæ Columbam
    . > {e}

  • Plus ironique encore est le discours encomiastique (Robert Patin, pages 43‑44, Raynaud pages 427‑428) adressé à Armand-Jean de Mauvillain :

    Adeo nempe a puero liberaliter est institutus, et ab initio se suamque vitam composuit, ut nihil unquam austerum, nihil tetricum præ se tulerit, sed niveo morum candore, omnibusque humanitatis et cultioris vitæ officiis optimo cuique semper gratificari studuerit.

    < Principibus placuisse viris non ultima laus est.

    At quis nescit Illustrissimum illum totoque Christiano orbe notissimum Eminentissimum Cardinalem Richelium Lustricum Mauvillani Parentem, et in Christianæ fidei professione sponsorem, ipsum plane in deliciis habuisse, ut ex eo conjicere liceat, quantas opes, quantos honores, si fata sivissent, consequuturus fuisset, tantum nactus Mecenatem vir illi charissimus.

    Ferunt Periclis omnium post homines natos eloquentissimi labiis sedisse olim persuadendi Deam : > tam vero perurbanus est, comis et lepidus Mauvillanus, ut non solum gratiæ in eo habitare, sed et illum effinxisse videantur : neque tamen si diligenter curat ut corpus, vestes, capilli niteant, quidquid interim de studiis litterarum remittis, non paternisque solui atque hebetari deliciis.

    Iulius Cæsar jactare solitus erat milites suos etiam unguentatos bene pugnare posse : hoc ipsum proceres Medici, vobis licuit in vestro Athleta sæpius experiri, cum inter ventilata hinc inde argumenta, crebros adversariorum strepitus et fulgetra rationum versaretur. Tanta nimirum ingenij dexteritate quosvis difficultatum nodos resoluebat, aut amputabat, ut nullis unquam se disputationis quantumvis insidiosæ laqueis implicarit. Tanta vocis verborumque gratia et pondere offerebat animi sui sensa, et secretioris Philosophiæ arcana, ut ea non modo in aures vestras infundere, sed et in animis vestris inscribere, vobisque quasi oculorum commendatione tradere videretur.

    [Telle a été dès son enfance l’attention donnée à son éducation, tel est le soin qu’il a toujours eu de sa personne que, loin d’avoir dans son extérieur rien d’austère ni de repoussant, c’est par la candeur charmante de son caractère, c’est par une exquise politesse, par l’élégance de ses manières, qu’il a toujours cherché à se concilier < la bienveillance > des honnêtes gens.

    Principibus placuisse viris non ultima laus est. {f}

    Qui donc ignore que l’illustrissime et éminentissime cardinal Richelieu, si connu dans toute la chrétienté, son parrain et le témoin de sa confirmation dans la foi catholique, a tenu Mauvillain en très haute affection. Le très cher garçon s’est trouvé en lui un si puissant Mécène que, si les circonstances l’y avaient contraint, il en aurait obtenu autant de richesses et autant d’honneurs qu’il se serait permis de lui demander. {g}

    Il a, dit-on, jadis entrepris de séduire la Déesse par les lèvres de Périclès, le plus éloquent de tous les hommes qui fût jamais sur terre : {h} > Mauvillain est si bien élevé, si agréable, si séduisant, que non seulement les Grâces {i} semblent habiter en lui ; on dirait encore qu’il a été formé par leurs mains. Et cependant, en le voyant si attentif au soin de sa toilette et de sa chevelure, ne croyez pas qu’il se permette autre chose que des plaisirs honnêtes. Pour rien au monde il ne laisserait la mollesse porter atteinte à la vigueur de sa vertu.

    Jules César aimait se vanter d’avoir des soldats qui, bien que peignés et parfumés, n’en étaient pas moins braves au combat. {j} Ajoutez que Mauvillain résout avec une facilité merveilleuse les questions qui lui sont proposées ; et tels sont les charmes de son élocution, qu’en vérité ce n’est pas aux oreilles de ses auditeurs que s’adresse son éloquence : elle va droit au cœur]. {k}


    1. J’ai mis entre crochets les quelques corrections et les longues additions que j’ai apportées aux extraits de Raynaud et aux traductions très libres qu’il en a données.

    2. Isocrate est un orateur attique du ve‑ive s. av. J.‑C. ; mais l’expression θεων παιδες, « enfants des dieux » (au cas nominatif pluriel), qu’on peut aussi traduire par « demi-dieux », « héros » et même « démons » (bons ou mauvais génies, anges), se trouve surtout dans Platon.

    3. « Ô toi, admirable adolescent ! “ Ton céleste génie devance à grands pas le nombre de tes années, et te dispense des funestes peines d’une ingrate attente ” (Ovide, L’Art d’aimer, livre i, vers 185‑186, avec ingratæ, ingrate, pour ignavæ, stérile).

    4. « Ces merveilles ne sont pas le fait de pouvoirs humains, ni du talent des maîtres » (Virgile, Énéide, chant xii, vers 427‑428).

    5. Emprunt abrégé à Horace (Odes, livre iv, ode iv, vers 29‑32) :

      Fortes creantur fortibus et bonis ;
      est in juvencis, est in equis patrum
      virtus neque imbellem feroces
      progenerant aquilæ columbam
      .

      [Les forts et les bons donnent naissance à des forts ; les vertus de leurs pères se retrouvent dans les taureaux et dans les chevaux, et les aigles farouches n’engendrent pas la paisible colombe].

      Jean-Baptiste Moreau était le fils de René, collègue admiré et bien-aimé de Guy Patin (v. note [28], lettre 6).

    6. « Plaire aux princes n’est pas une médiocre gloire » (Horace, Épîtres, livre i, lettre 17, vers 35).

    7. Traduction imaginative et contextuelle d’un latin particulièrement alambiqué (dont Raynaud a préféré ne pas s’encombrer).

      V. note [7], lettre 206, pour Mécène. Après la mort de Richelieu (décembre 1642), Mauvillain avait eu pour protecteur l’ancien secrétaire du cardinal, l’abbé Des Roches, qui avait promis, en 1643, de donner 30 000 livres tournois à la Faculté pour restaurer ses bâtiments (v. notes [3], lettre 83, et [11], lettre 155).

    8. Robert Patin avait sans doute en mémoire ces vers d’Eupolis, poète comique grec du ve s. av. J.‑C., sur Périclès (v. notule {b}, note [2], lettre latine 316), traduits par Jacques Amyot (v. note [6], lettre 116) dans l’Histoire de Diodore Sicilien… (Paris, Gilles Beys, 1585, in‑6o, livre douzième, page 241) :

      « Périclès, que l’on appelait
      Olympien, quand il parlait,
      Foudroyait, éclairait, tonnait,
      Et toute la Grèce tournait
      Dessus dessous : car la Déesse
      D’éloquence seoit sans cesse
      sur ses lèvres si vivement.
      De son beau parler véhément
      Il émouvait ses auditeurs :
      Et seul de tous les orateurs
      Leur laissait, ayant achevé,
      L’aiguillon aux cœurs engravé. »

      Pallas (v. note [13], lettre 6) était « la Déesse » séduite par Périclès.

    9. Il n’y a pas de majuscule à gratiæ dans le texte imprimé du discours, mais la traduction de ce mot par Grâces (Gratiæ, v. note [4], lettre de Reiner von Neuhaus, le 1e juin 1673) est bien la seule qui convienne au contexte.

    10. Suétone (Vie de Jules César, chapitre 67) :

      Ac nonnumquam post magnam pugnam atque victoriam remisso officiorum munere licentiam omnem passim lasciviendi permittebat, iactare solitus milites suos etiam unguentatos bene pugnare posse.

      [Quelquefois, après une grande bataille et une victoire, il dispensait les soldats des devoirs ordinaires et leur permettait de se livrer à tous les excès de la licence. Il avait coutume de dire que ses soldats, même parfumés, pouvaient bien combattre].

    11. Raynaud a ici fort abrégé et librement interprété le propos de Robert Patin, que voici plus fidèlement traduit (avec, à la fin, une réminiscence de la notule {h} supra, qui en confirme le bien-fondé) :

      « c’est cela même, éminents médecins, que vous éprouviez si souvent en votre athlète quand, dans le feu des arguments jetés de part et d’autre, il faisait taire le vacarme acharné de ses adversaires et les éclairs de leurs raisonnements. Par l’immense dextérité de son intelligence, il résolvait ou tranchait les nœuds de toutes les difficultés qu’on voulait lui soumettre, à tel point qu’il ne s’est jamais laissé prendre dans les filets d’une dispute, si insidieuse pût-elle être. Par la gravité et l’insigne grâce de sa voix et de ses mots, il exprimait le cours de ses pensées et les secrets de la plus secrète philosophie, si bien qu’ils ne se répandaient pas seulement en vos oreilles, mais qu’ils s’inscrivaient en vos esprits et semblaient vous être transmis comme si vous les aviez vus de vos propres yeux. »

    .
3.

Jean de Montigny (natif d’Avranches, mort le 12 novembre 1652) avait obtenu le troisième lieu (sur six) de la licence (v. note [8], lettre 3) de 1648, puis été reçu docteur régent de la Faculté de médecine de Paris en janvier 1649. C’était lui qui avait disputé le 14 mars 1647, sous la présidence de Guy Patin, la fameuse question cardinale sur la sobriété, qui avait valu à son auteur un procès contre les apothicaires (v. note [6], lettre 143). Je n’ai rien trouvé dans les Comment. F.M.P. de 1648 (tome xiii) pour éclaircir ce que Patin appelait ici « mener la brigue [querelle] de M. de Montigny ».

4.

V. notes :

  • [59] et [60], lettre 150, pour le traité inédit de Caspar Hofmann « sur l’Âme et ses facultés, jusqu’au point où un médecin les peut considérer » ;

  • [47], lettre 152, pour le troisième tome des Consiliorum medicinalium de Guillaume de Baillou ;

  • [2], lettre 158, pour la thèse de Charles Guillemeau sur la Méthode d’Hippocrate, traduite en français et augmentée de onze observations écrites avec Guy Patin (Paris, 1648).

5.

« Qu’ils reposent en paix. »

6.

François Henry (Lyon 1615-Paris 1686), avocat au Parlement de Paris, avait dû, en raison de son mauvais état de santé, renoncer au barreau pour s’adonner entièrement à l’étude des sciences mathématiques et naturelles.

On lui doit avec Henri-Louis Habert de Montmor (v. note [13], lettre 337) l’édition des Opera omnia de Pierre Gassendi en 1658 (v. note [19], lettre 442), et avec Friedrich Bitiskius, celle des Opera omnia medico-chemico-chirurgica de Paracelse (v. note [8], lettre 392).

7.

En novembre 1643 Michel i Particelli d’Émery (v. note [6], lettre 46) avait acheté la charge de contrôleur général créée en mai précédent. Il l’avait due au soutien de Mazarin qui appréciait ce grand commis formé sous Richelieu. En juillet 1647, la même faveur l’avait amené à la surintendance des finances. Il y avait pris, entre autres, les très impopulaires édits du Toisé (1644, v. note [6], lettre 127) et du retranchement des gages des officiers. Le 9 juillet 1648, Mazarin avait poussé la reine à révoquer ce bouc émissaire de la vindicte populaire, dans la vaine espérance de désarmer l’opposition parlementaire et de disposer les esprits à la conciliation. Le maréchal de La Meilleraye remplaçait Particelli d’Émery, mais il était dépourvu de toute capacité en matière financière.

L’arrêt d’union conclu le 13 mai avait tenu bon (v. note [7], lettre 156), la Chambre Saint-Louis réunissait régulièrement les cours souveraines depuis le 13 juin, elle avait déclaré ses 27 articles le 2 juillet : diminution des impôts, annulation de taxes nouvelles, suppression des dédoublements des charges d’officer, renouvellement sans condition de la paulette ; création d’une Chambre de justice pour mettre fin aux abus des financiers et des partisans ; instauration d’un pouvoir de légiférer indépendamment de la Couronne en matière financière ; suppression des commissaires et intendants nommés par le roi pour rendre tout leur pouvoir (et tous leurs revenus) aux officiers propriétaires de leur charge ; instauration par l’article 6 d’une sorte d’habeas corpus, « Aucun sujet du roi ne pourra être détenu prisonnier plus de 24 heures sans être interrogé et rendu à son juge naturel », et d’une sorte d’immunité parlementaire, « Aucun officier ne pourrait être troublé dans sa fonction par lettre de cachet ». Tout à fait inadmissibles pour la Couronne, ces textes « ne furent pas acceptés, sauf pendant les “ événements ”, faute de mieux et en apparence. » (Goubert, pages 202‑205). Le besoin d’argent pour effacer la dette de l’État et éviter la banqueroute avait dépassé les limites du tolérable, la Fronde parlementaire allait grand train.

8.

La reine était revenue sur sa décision de dissoudre la Chambre Saint-Louis et acceptait du bout des lèvres les 27 articles que les magistrats unis exigeaient d’elle.

La Gazette (Ordinaire no 111, du 25 juillet 1648, page 960) rassurait ses lecteurs :

« De Paris, le 25 juillet 1648. Les faux bruits, que sèment partout les ennemis de cet État des grandes divisions et désordres qu’ils s’y sont imaginés, n’ont jusqu’à présent servi qu’à découvrir leur mauvaise intention qui leur fait croire volontiers ou feindre ce qu’ils désirent. Car tant s’en faut qu’il ait ici paru aucun désordre, qu’au contraire, le 18 de ce mois fut vérifiée en Parlement et en la Cour des aides la déclaration du roi du 13 portant révocation de toutes commissions extraordinaires, même de celles des intendants de justice dans les provinces de ce royaume, à la réserve de celles du Languedoc, Bourgogne, Provence, Lyonnais, Picardie et Champagne ; avec décharge de ce qui pourra être dû des tailles des années précédentes jusqu’à la fin de l’année 1646, et remise d’un demi-quartier de celles de la présente année 1648 et dorénavant, à commencer en l’année prochaine 1649. Le même jour 18 furent aussi vérifiées en Parlement les lettres patentes du roi sur l’établissement d’une Chambre de justice pour la recherche et punition des abus et malversations commises au fait des finances. »

Le lit de justice du 31 juillet 1648 allait entériner la première victoire partielle du Parlement de Paris : les tailles de 1649 étaient réduites d’un quart ; aucune imposition ne pouvait désormais être établie qu’en vertu d’édits dûment vérifiés par les cours souveraines ; divers avantages fiscaux étaient accordés à la ville de Paris (abolition des édits du rachat et du Toisé, v. note [7], lettre 157) ; la création de douze maîtres des requêtes était révoquée ; mais pour sauver la face, la Chambre Saint-Louis devait cesser ses délibérations et le Parlement se cantonner dans ses attributions judiciaires. Pour tout arranger en apparence, les émeutes du mois d’août permirent une concession supplémentaire.

La Gazette (Ordinaire no 137, du 15 septembre 1648, pages 1207‑1208) :

« De Paris, le 5 septembre 1648. Le 17 du passé, fut publiée au sceau une déclaration du roi, par laquelle Sa Majesté modère à la moitié le prêt que les officiers, par une autre déclaration précédente, devaient payer pour entrer au droit annuel, {a} savoir : les officiers des présidiaux, le douzième de leur évaluation, au lieu du sixième ; les receveurs généraux des finances, receveurs des tailles et officiers des Eaux et Forêts, le quarantième au lieu du vingtième ; et tous les autres officiers de judicature et finances, le dixième au lieu du cinquième. Tous lesquels officiers seront reçus à entrer au droit annuel, sous ces conditions, depuis le premier de ce mois jusqu’au 10e d’octobre suivant, Sa Majesté ayant bien voulu en cela soulager ses officiers et leur donner moyen de conserver leurs charges à leurs familles. »


  1. Paulette.

La déclaration royale du 22 octobre 1648 établit l’habeas corpus (v. note [52], lettre 156).

9.

Guy Patin n’a pas dit dans cette lettre que le 31 mai 1648, entre midi et une heure, le duc de Beaufort s’était évadé du château de Vincennes, où il était détenu depuis septembre 1643 pour complot ayant visé à assassiner le cardinal Mazarin (v. note [14], lettre 93).

Sans doute Patin n’y attacha-t-il pas plus d’importance que le ministre (qui était bien plus préoccupé par la révolte du parlement) ; Olivier Le Fèvre d’Ormesson (Journal, tome i, page 504) :

« M. le Cardinal jouait au piquet lorsqu’il reçut cette nouvelle. Après la première surprise, il dit “ Il a eu raison, j’en aurais fait autant si j’eusse été à sa place ”, et il redemanda des cartes pour continuer à jouer »

Seules sept courtes lettres écrites au second semestre de 1648 nous sont restées de Guy Patin. Il y a fort peu parlé des événements politiques de toute première importance, intérieurs (début de la Fronde) comme extérieurs (paix de Westphalie), qui se sont produits dans cette période ; mais plusieurs de ses lettres à Charles Spon ont été perdues (v. note [6], lettre 161).

a.

Ms BnF no 9358, fo 114, « À Monsieur/ Monsieur Belin le père/ docteur en médecine,/ À Troyes » ; Reveillé-Parise no xc (tome i, page 143) ; Triaire no clx (pages 613‑614).


Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – Lettre de Claude II Belin à Guy Patin, le 11 juillet 1648.
Adresse permanente : //www.biusante.parisdescartes.fr/patin/?do=pg&let=0157
(Consulté le 30.09.2020)

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