L. 192.  >
À Charles Spon, le 10 août 1649

Monsieur, [a][1]

Comme je fus obligé, le vendredi 23e de juillet, d’écrire un mot de réponse à M. Ravaud [2] pour son Sennertus[1][3] je vous ai envoyé par la même voie une lettre de deux pages contenant ce qui était arrivé ici jusqu’à ce jour-là de nouveau. Maintenant je puis vous dire que depuis ce temps-là, nouvelles nous sont venues qu’il y a du bruit qui sonne bien haut dans l’Auvergne et autres endroits, qui protestent qu’ils ne paieront point de tailles [4] à l’avenir. On dit même que ceux de Marseille [5] se sont mis du parti du parlement d’Aix [6][7] contre le comte d’Alais, [8] qui a reçu du pis par la défaite de plusieurs des siens. [9] Je voudrais que le dernier de ces mazarins fût au fond de la mer, l’infamie de notre nation me fait honte. Autrefois la Sicile a tant tué de Français tout en un jour [10] et aujourd’hui, toute la France ne saurait se défaire d’un faquin de ministre d’État [11] siciliot qui entend le métier dont il se mêle comme je m’entends à faire des sabots. [2] Utinam eiusmodi Aquensibus et fœderatis faveat melior Fortuna quam nobis, ut possint felicius pugnare, et a tetra tyrannide Italica et aulica patriam liberare[3] Tandis que de tous côtés on parle des affaires publiques, il s’en est passé une particulière bien étrange en Bretagne, où le parlement [12] a fait couper la tête à deux dames de qualité pour l’assassinat qu’elles ont commis sur un nommé de Palerne [13] qui était fils du greffier en chef du parlement de Rennes. Ces deux dames sont la comtesse de Vignory, [14] et sa propre fille qu’elle avait fait épouser à ce malheureux Palerne, qu’elles avaient tâché de faire tuer à la chasse ; mais n’y ayant été que blessé, elles tâchèrent de gagner le chirurgien qui pansait sa plaie afin qu’il l’empoisonnât ; de quoi n’ayant pu venir à bout par la fidélité du chirurgien, elles prirent ensemble résolution de l’étrangler, et l’exécutèrent puis le firent enterrer. Quelques jours après, l’affaire ayant été découverte, leur procès a été fait. [4][15] Je pense que vous avez bien su comment un imprimeur nommé Morlot [16] avait ici été condamné d’être pendu et étranglé dans la Grève [17] le mardi 20e de juillet, et comment au sortir du Palais, il fut sauvé de la main des archers et du bourreau par le peuple, qui s’écria et s’escrima rudement pour ce pauvre malheureux qui avait été surpris en imprimant des vers satiriques contre l’honneur de la reine. [18][19] Maintenant on dit que ce même homme mourut le lendemain au soir. Les uns disent d’une saignée du pied, laquelle fut trop ample ; les autres disent de ce qu’on lui donna trop de vin à boire. D’autres disent qu’il n’est pas mort et que l’on fait courir ce faux bruit afin que l’on ne le poursuive point davantage. Ut ut sit[5] il l’a échappé belle.

M. le chancelier[20] qui est toujours ici, a été d’avis que M. le prévôt des marchands [21] accompagné de quelques échevins, [22] colonels de la Ville, conseillers de l’Hôtel de Ville et autres fissent une célèbre députation à Compiègne [23] vers la reine, [6] afin de la supplier de vouloir ramener le roi [24] son fils à Paris ; ce qu’ils ont fait. Elle leur a promis d’y revenir bientôt, mais qu’elle veut seulement auparavant donner ordre à l’armée qui est sur la frontière. Les six corps des marchands [25] y sont allés aussi lui remontrer que si elle ne revient à Paris tout le commerce s’en va cesser. [7] La Dame Anne fait comme les belles femmes qui en ont bien envie et qui ne laissent pas de se faire prier.

Aspera si visa est, rigidasque imitata Sabinas,
Velle, sed ex alto dissimulare puto
[8]

C’est elle qui a bien envie d’y revenir et qui néanmoins s’en fait prier. Elle voit que toutes les affaires manquent et que la campagne ne veut point payer la taille ; [26] que l’an qui vient elle n’aura pas un sol ; que les paysans disent qu’ils ne donnent plus rien puisque le roi n’est point à Paris ; que tout le monde s’accoutume à ne rien payer ; que l’on dit tout haut que si elle ne revient à Paris, que l’on s’en passera ; que l’on menace ici, dans le mois de septembre, de jeter dans la rivière tous les commis qui reçoivent les deniers publics aux portes pour les entrées de la ville, [27] lesquelles sont de grand revenu ; que tout le commerce manque aux uns et branle aux autres ; [9] que le duc d’Orléans [28] en a déjà parlé plusieurs fois à elle-même et qu’il a dit au Mazarin qu’il fallait ramener le roi à Paris, ou autrement que tout était perdu, que dans trois mois il n’aurait pas un sol. Si bien que l’on dit d’un côté que les partisans pour leur fait, et tous les courtisans et officiers du roi pour leur intérêt, portent fort la reine à revenir pour tâcher de rétablir leurs affaires à Paris, d’autant que quand elle y sera, les bourses se pourront délier, que l’on tient aujourd’hui fermées et cachées par toute la France sous ombre du soupçon que l’on a, non sans grande apparence, que la reine a encore quelque mauvais dessein tant sur Paris que sur d’autres provinces, dont Bordeaux [29] et Aix [30] donnent et servent de fort < bon  > exemples. Il y en a pourtant ici qui disent qu’elle ne reviendra point. Non sum de prosapia prophetarum[10] je ne me mêle point de prédire in re tam fortuita[11] mais je pense que la nécessité de ses affaires l’y portant, elle viendra ici prier Dieu à Notre-Dame [31] le 15e du présent mois ou le 8e du futur, par la dévotion singulière qu’elle a, ou au moins qu’elle a eue autrefois à cette bonne mère de Dieu. [12] Cette dévotion lui peut servir de prétexte à revenir en cette ville, dont le séjour lui est aussi nécessaire pour ses affaires qu’il devrait lui être agréable ; et après y avoir été quelques jours, elle s’en ira passer le reste de l’automne à Fontainebleau ; [32] sauf à voir ce qu’elle fera et de quels nouveaux conseils elle se lairra mener l’hiver qui vient, duquel chacun se doit défier. Aussi fait-on de deçà et à cette fin, la plupart des familles ont ici du blé de provision. On dit fort ici que M. le duc d’Orléans fait tout ce qu’il peut afin de faire ici ramener le roi, et qu’il a dit au Mazarin qu’il fallait que cela fût pour le bien du roi et de tout le royaume, qui lui a répondu, Ah, Monsieur, vous voulez donc tout perdre, je suis donc perdu. Vous voyez par là que si ce Gaston voulait un peu faire le méchant, qu’il se ferait aisément craindre ; mais c’est un bon garçon, il se laisse gagner et mener par le nez pour peu de chose, c’est une bûche que la reine emporte et fait aller trop aisément. [13] On pourrait bien mieux espérer quelque chose de bon du prince de Condé [33] qui est plus fin et plus habile homme, d’un esprit couvert et caché ; mais c’est un homme dangereux qui aime l’argent et par conséquent, que le Mazarin ne manquera pas de gagner à soi et d’attirer à son parti puisqu’il est capable de toute sorte de corruption. [14]

Pour réponse à votre dernière du 30e de juillet, je vous prie de dire à M. Ravaud que j’ai appris dans la rue Saint-Jacques [34] que ceux de Rouen ne continuent point leur impression du Sennertus de Lyon. À quoi j’ai répondu que ceux de Lyon ne se souciaient point de ceux de Rouen ; que leur édition serait la plus tôt faite, qu’elle serait tout autrement plus belle, très correcte ; que je connaissais bien les habiles gens qui s’en mêlaient ; que la copie était bien choisie, deux traités nouveaux ajoutés du manuscrit de l’auteur ; et en vertu de tout cela, un bon privilège du roi par lequel ils ne craignent rien ; joint que j’étais bien informé que M. Berthelin [35] ne travaillait que sur la copie de Paris, laquelle était misérablement diffamée, et qu’ils ne pouvaient rien faire de bien ; et par conséquent, que Lyon mangerait Rouen infailliblement. [15] Tous deux furent de mon avis et dirent que Berthelin avait bien fait de cesser, mais qu’il était à souhaiter que ceux de Lyon aussi continuassent de se dépêcher, d’autant que tout le monde en manquait et que le livre aurait un grand débit à cause de cette nécessité. Voilà ce que je sais pour le présent de cette affaire.

Je suis fort en peine des nouvelles de M. Volckamer, [36] duquel je n’ai rien reçu il y a longtemps. M. Picques [37] m’a assuré que son ballot, dans lequel est enfermé notre manuscrit, est en chemin et qu’il attend bientôt des nouvelles qu’il soit à Lyon. Fiat, fiat[16] afin que nous le puissions bientôt toucher. C’est une des choses que je souhaite le plus de voir en ce monde après la paix générale et vos bonnes grâces, desquelles je vous demande la continuation s’il vous plaît. Quand ce beau et précieux manuscrit m’aura été rendu, je ferai tout ce que je pourrai afin de le mettre sous la presse cum Χρηστομ. φυσιολογ. [17][38] et en faire un bon volume ; mais il faut dire à la charge que le temps sera changé pource qu’en l’état de nos affaires, nos libraires ne veulent rien entreprendre et pour certain, ne le feront point si Dieu ne met la main à nos affaires.

M. Riolan [39] est bien fâché de la mort de M. Walæus [40] de Leyde. [41] Il espérait que cet auteur examinerait sa Circulation [42][43][44] et en attendait plus de lui que de pas un. [18] On dit que Veslingius [45] se prépare pour lui répondre, mais M. Riolan n’en fait pas grand cas. [19] Je n’ai point vu depuis M. Becker, [46] je pense qu’il est retourné à Orléans. [47] Je vous dirai en passant de lui ce que j’en ai trouvé : il est grand menteur et hoc sæpius deprehendi[20] et de plus, more suo sapit, nec habet ingenium practicum ; [21] il ne comprend pas même les premières vérités de notre métier. Pour Sebizius, [48] je m’étonne qu’il manque d’imprimeur [49] pour son service à Strasbourg, vu qu’il y en a tant et qu’il a grand crédit en cette ville ; mais je suis en tout de votre avis touchant le mérite de ce Sebizius que je révère fort et que j’ai toujours fort estimé. Il me semble qu’il n’a rien fait que de fort bon ; au moins, tout ce que j’ai vu de lui me semble bien curieux et fort élaboré. [22]

Nobilis tuus Holsatus [23] m’a envoyé quérir, je l’ai fait saigner [50] une fois, je l’ai revu encore une fois depuis ; [51] il fait difficulté de se purger [52] disant qu’il fait trop chaud. Je pense qu’il est débauché. Il m’a dit qu’il me renverra quérir quand les grandes chaleurs seront passées, ce qu’il fera s’il veut. Et en attendant, je vous remercie du soin que vous avez de me procurer diverses connaissances dont il me peut revenir de l’honneur et du profit. Utinam liceat retaliare[24] Vous m’obligeriez fort de me dire ce que vous trouvez à redire du titre de mon livre que je vous ai envoyé. [53] Il me semble que vous le louez trop et néanmoins, on m’a dit qu’il est trop long pour un petit livre. Vide annon quoque alium aliquem nævum in eo deprehendas[25] et m’en parlez librement afin que je vous reconnaisse mon ami parfait en cela aussi bien qu’en toute autre chose. Les méthodes de Frigimelica [54] et de Pernumia [55] ne me déplaisent pas, [26] mais néanmoins je suivrai la méthode ordinaire et y donnerai bon ordre pour les tautologies, dont je dirai aussi quelque chose dans ma préface ; joint que in tradendis artibus et disciplinis si eadem res variis in locis interdum repetatur, non est semper tautologia ; aut saltem crimen non est, si in proprio loco res doceatur[27] J’ai dessein de ne faire qu’un petit livret de 12 sols afin que personne ne puisse se plaindre de grande dépense à l’acheter et qu’on n’ait guère de choses à me reprocher si on ne le trouve bon. Je l’amenderai néanmoins autant qu’il me sera possible ; même, je mettrai dans ma préface que si quelqu’un a regret de l’avoir acheté, que je m’offre de lui en rendre l’argent. Mais je vous prie, traitez-moi en ami, avertissez-moi de ce qui vous semble dans le titre que je vous ai envoyé, ou me dites quelque chose touchant mon dessein. Hoc debes amico[28] de qui voulez-vous que j’attende de bons avis que de vous ? Et combien que je sois naturellement fort docile, je vous avertis qu’il y a bien du monde que je n’écouterais point s’il m’en voulait donner, et au jugement duquel je ne m’arrêterai point.

Hier 6e d’août fut rompu [56] à la Grève un jeune voleur qui a confessé d’avoir tué sur les grands chemins 17 hommes l’un après l’autre. Personne n’a réclamé ce franc voleur, combien qu’il ait été exécuté à la vue de tout Paris au milieu de la Grève. L’imprimeur Morlot en a été quitte à meilleur marché, qui n’en est pas mort et se porte bien. [5] Hier au matin, un voleur qui avait affronté [29] un orfèvre d’un diamant de grand prix fut arrêté bien près du grand Châtelet [57] où on le conduisait. Comme il se vit attrapé, il commença à dire que c’était pour un loyer de maison ; aussitôt, une infinité de peuple se jeta sur les sergents et délivra cet homme. Voilà comment l’injustice se couvre d’un faux manteau, dum licet insanienti plebeculæ, vim superiorem non agnoscenti[30]

J’ai reçu le livre que M. Falconet m’a envoyé en trois volumes de Philosophia Epicuri et lui en ai écrit et remercié le même jour. [31] Il me semble que c’est un bel ouvrage, vastum pelagus et ingens thesaurus amœnæ et omnigenæ eruditionis ; [32] mais le tout serait encore plus beau s’il consistait tout en un volume dont les pages fussent plus grandes. Je vous prie d’une faveur sur ce point, qui est de me mander à quel prix M. Barbier [58] a mis ces trois livres en blanc, pris dans Lyon. Je souhaite à M. Gassendi [59] longue et heureuse vie afin qu’il puisse jouir de l’honneur qu’il mérite d’un tel livre.

Le deuxième tome de Famianus Strada [60] de bello Belgico a été traduit en français [61] et imprimé en in‑fo, comme le premier ; on s’en va commencer à le débiter. [33] La plupart de nos libraires sont Gallico gelu frigidiores [34][62] et ne peuvent amender que par le retour du roi.

Il y a eu du bruit à la fin du mois passé à Romorantin, [63][64] petite ville de Sologne entre Bourges [65] et Orléans : [35][66] quelques maltôtiers y ont été tués et massacrés ; M. le chancelier, qui connaissait celui qui avait été la cause de ce tumulte, a bien prudemment donné ordre de l’attraper, ce qui a été fait ; et a été conduit à Montargis [67] où son procès lui a été fait, et condamné à mort ; mais quand on est venu pour l’exécuter le peuple l’a délivré comme l’imprimeur l’a été de deçà. [5]

On dit que le roi sera ici pour la mi-août à cause de la nécessité de ses affaires, dont tout le monde se réjouit de deçà, et entre autres les partisans et ceux qui leur ont prêté ; mais ils ont beau faire, ils ne seront jamais payés par les deniers qui seront levés des impôts qui dorénavant seront établis. [68] Le peuple n’est plus grue, maître Gonin est mort. [36] Les ministres ont par leur imprudence et mauvais conseil fait connaître au peuple de Paris sa force, qui en est tout insolent, et en même moment ont montré leur faiblesse et leur pauvreté. On dit que Gaston et M. le Prince veulent que le roi revienne à Paris ; qu’ils demandent que l’on tienne parole à M. de Bouillon-Sedan [69] et qu’il soit récompensé de sa principauté. [70] Ils demandent aussi l’Amirauté, [71] mais je ne sais pour qui c’est. Si cela est, le Mazarin se trouvera pris entre deux feux. [37]

Il y a ici eu du bruit au Parlement depuis quelques jours pour des lettres que le parlement de Provence a écrites à celui de Paris. Les conseillers qui les ont reçues demandent que lecture en soit faite en plein Parlement, les chambres assemblées ; à quoi résiste depuis trois jours le premier président[72] qui ne veut ni ne peut souffrir cette assemblée des chambres ; la délibération en est remise à demain mercredi. [38] Les mazarinistes font ici courir le bruit que les affaires sont apaisées et que tout est d’accord en Provence, mais les gens de bien disent que non. Le comte d’Alais est ici fort détesté et haï, et encore davantage sa femme que l’on dit être une méchante diablesse. [39][73] Quelques-uns disent ici, que ceux de Provence ne sont pas à plaindre vu que combien qu’ils nous eussent donné adjonction durant notre guerre, [40] néanmoins, sans faire autre chose, ils nous abandonnèrent et firent leur accord sans nous en parler dès le 21e de février, [41] qui était un temps où les mazarins commençaient déjà fort bien de se lasser de la guerre et où nos affaires étaient apparemment très bonnes, et que nous étions les plus forts ; mais à vous dire vrai, je ne veux point de mal pour cela à ces pauvres Provençaux qui firent leur accord de la sorte, peut-être y étant fort pressés d’ailleurs, peut-être y étant alléchés par quelques conditions avantageuses que le Conseil et les ministres mazarins leur offraient, qu’on ne leur a pas tenues. Tout au moins, je les plains comme bonnes gens et qui ont fait ce qu’ils ont fait pour le bon parti. On dit que la peste est bien forte à Marseille : [74][75] eût-elle, la méchante bête, bien dévoré le comte d’Alais et sa femme et tous ceux qui sont de leur parti, [42] qui ont si cruellement détruit et ravagé ce pauvre pays. [43]

Une dame m’a dit ce matin, que la Provence était pacifiée et que la reine avait approuvé et ratifié tout ce que M. d’Étampes de Valencay, [76] conseiller d’État, y avait négocié et réglé ; et même que le courrier était parti d’ici pour s’y en retourner. Cette dame est voisine et bonne amie de Mme d’Étampes, c’est pourquoi j’en crois quelque chose.

Je suis fort en peine de M. de Volckamer, j’ai peur qu’il ne soit malade, il y a longtemps que je n’ai point de ses nouvelles. Je souhaite pareillement bien fort de pouvoir apprendre quelques nouvelles de mon manuscrit pathologique de 50 écus[17]

Je vous prie derechef de dire à MM. Ravaud et Huguetan, [77] que Vlacq, [44][78] libraire anglais, m’est venu assurer céans que l’impression du Sennertus de Rouen [15] est faillie et que M. Berthelin a tout mis bas afin de n’avoir pas de concurrence avec eux ; que ledit Vlacq désire fort d’être en leurs bonnes grâces et que s’ils veulent, il fera bien débiter de leurs Sennertus en Angleterre et en Hollande ; mais à la charge qu’ils lui en enverront bon nombre un mois ou deux plus tôt qu’aux autres. Ces Messieurs qui sont bons et sages, et habiles gens et qui entendent à demi-mot, recevront l’offre de cet Anglais de bonne sorte et comme ils savent qu’il faut traiter avec cet homme. Je ne leur en écris que ce qu’il m’a prié de faire céans. Pour moi, je n’y prétends autre intérêt que le leur et que celui du public, c’est-à-dire que le Sennertus de Lyon soit bientôt achevé, qu’il soit beau et bien correct. Le syndic des libraires plaide ici contre ledit Vlacq, qui l’a fait mettre prisonnier au Châtelet, et a été condamné à 100 livres d’amende. Ils lui font encore d’autres procès pour d’autres articles ; et entre autres ils ont saisi sur lui quelques livres où se sont trouvés deux exemplaires Encheiridii Anatomici et Pathologici Io. Riolani [79] qu’ils ont imprimé depuis peu à Leyde in‑8o avec des figures anatomiques[45][80][81] J’ai prié M. Meturas [82] pour cet Anglais qu’il n’intervînt point en procès contre lui, qu’on lui abandonnerait les deux exemplaires. Cet homme, qui m’est obligé en plusieurs façons, m’a fort bien dit qu’il en voulait avoir raison tout du long, qu’il y dépenserait plutôt 100 écus. Et ainsi, voilà comment règnent parmi les hommes la charité chrétienne et la reconnaissance.

Plusieurs espèrent ici le retour du roi samedi prochain, ce que je ne crois pas encore et beaucoup d’autres sont de mon avis. Néanmoins, je le croirai dès que je le verrai. Puisse-t-il bien venir, et par son arrivée nous apporter la paix générale et la tranquillité publique. On dit que le Mazarin s’en va derechef à Saint-Quentin [83] et que le roi n’a quant et soi que quatre compagnies de son régiment des gardes, le reste étant à l’armée, [46] et que cela l’empêchera de venir ; joint qu’on ne croit point que la reine abandonne ainsi le Mazarin. Vale vir clarissime, et me ama. Tuus ex animo,

Patinus[47]

De Paris, ce mardi 10e d’août 1649.


1.

V. note [20], lettre 150, pour les Opera de Daniel Sennert (édition de Lyon, 1650).

2.

Allusion aux Vêpres siciliennes : Charles ier d’Anjou, roi de Sicile depuis 1266, opprimait le peuple d’impôts ; à Palerme, le 30 mars 1282, pendant les fêtes de Pâques, à l’heure où sonnaient les vêpres, une fouille pour déceler les porteurs illicites d’armes déclencha une émeute sanglante entraînant le massacre de nombreux Français. Le mouvement embrasa toute la Sicile et provoqua la destitution de Charles ier au profit de Pierre d’Aragon.

3.

« Dieu fasse qu’une meilleure fortune que la nôtre favorise les Aixois et leurs alliés pour qu’ils puissent livrer un plus heureux combat et libérer la patrie de l’odieuse tyrannie italienne et aulique. »

Journal de la Fronde (volume i, fo 73 ro, 3 août 1649) :

« De Provence on a eu avis que M. d’Étampes était arrivé à Aix le 26 et était allé au Parlement, où il avait rendu sa dépêche et fait une harangue par laquelle il témoigna que le roi désirait qu’ils vécussent en bonne intelligence avec le comte d’Alais et que le traité fait entre eux par l’entremise du cardinal Bichi {a} fût exécuté, mais qu’il fallait faire quelque satisfaction à ce comte pour l’affront qu’il avait souffert d’être emprisonné. Sur cela il proposa une suspension d’armes et une conférence pour traiter, à quoi l’on travaillait. Cependant on confirme que ce comte a fait couper près de 150 mille pieds d’oliviers, qui est un dommage irréparable à toute la province, à cause que c’était son principal revenu. Messieurs d’Aix avaient 6 000 fantassins et 700 chevaux, et ce comte n’avait que 2 000 fantassins et 1 200 chevaux, avec lesquels il continuait ses courses aux environs d’Aix, quoiqu’on fût en terme d’accommodement. M. de Rongnac, qui commandait une compagnie de chevau-légers pour ledit Parlement, s’étant mis du parti du comte d’Alais, avait été fait prisonnier par ceux d’Aix, qui l’ayant conduit dans la ville ne purent empêcher le peuple de la massacrer à la première garde en entrant. La peste était à Marseille et commençait d’y faire ravage. C’est pourquoi l’on y avait fermé toutes les portes, et Mme la comtesse d’Alais en était partie avec les galères pour se retirer à Toulon, mais on assure aujourd’hui par un courrier extraordinaire, qui a passé ici en allant à la cour, qu’elle avait rebroussé chemin avec les galères et s’était retirée dans les îles de Marseille, où elle était atteinte de cette maladie. »


  1. Le 27 mars 1649.

4.

Olivier Le Fèvre d’Ormesson (Journal, tome i, pages 756‑757) :

« Sur la fin de ce mois de juillet, diverses lettres de Bretagne nous apprirent ce qui s’y était passé tout récemment, et comme le parlement de Rennes y avait rendu un arrêt bien solennel et remarquable contre deux dames de condition. La comtesse de Vignory et la marquise de Bussy d’Amboise, sa fille, y avaient eu les têtes tranchées <le 17 juillet> pour avoir fait mourir de sang-froid le mari de cette dernière, nommé Palerne, fils d’un greffier de Lyon, par ce seul motif qu’elle en était dégoûtée et que l’autre ne le jugeait plus d’assez bonne maison ni digne de leur alliance pour le souffrir plus longtemps auprès d’elles en cette qualité ; et qu’elles avaient en outre été condamnées “ en douze mille livres d’amende applicables au bâtiment du Palais et huit mille d’intérêts civils envers les parents du défunt, et en quatre mille livres pour les pauvres. ” La fureur, la haine, le mépris et la vanité avaient inspiré d’abord à ces deux méchantes femmes le dessein de faire assassiner ce malheureux à coups de fusil par quelqu’un de leurs domestiques allant à la chasse avec lui dans un bois proche de leur château ; où n’ayant été blessé qu’à la cuisse, elles n’avaient omis aucune prière ni aucune promesse pour persuader le chirurgien qui le pansait de les en délivrer tout à fait en mêlant quelque poison secret parmi les médicaments qu’il appliquait sur sa plaie ; en quoi n’ayant pas réussi, elles s’étaient enfin résolues à l’étrangler elles-mêmes dans son lit malade, et de leurs propres mains ; ce qu’elles avaient fait si adroitement que personne ne s’en était aperçu ; en sorte qu’il y avait six mois qu’il était enterré lorsque la justice divine voulut être satisfaite publiquement d’un crime si horrible par les violentes conjectures qu’elle fit naître dans l’esprit de ses ministres contre ces deux enragées, et enfin par leur propre confession. »

Louis-Blaise de Palerne, seigneur du Sardon, fils d’un greffier de Lyon (et non de Rennes), {a} commis chez Sublet de Noyers, était maître d’hôtel du roi. D’après Tallemant des Réaux (Historiettes, tome ii, pages 706-709), il avait épousé la marquise Anne-Marie de Bussy d’Amboise, fille de la comtesse de Vignory, âgée de 16 ans au moment des faits, sous condition de prendre le nom et les armes de sa femme en échange d’une certaine somme d’argent versée à sa mère. La promesse n’ayant pas été tenue, les deux femmes s’étaient vengées par cet assassinat.


  1. Peut-être était-ce le même Palerne que le « greffier criminel au présidial de Lyon, qui lut à Cinq-Mars et de Thou leur arrêt de mort dans leur prison et qui, étant à cheval auprès de l’échafaud, leur fit une seconde lecture de cet arrête, le 12 septembre 1642 » (Breghot du Lut et Pericaud aîné, Biographie lyonnaise, Catalogue des Lyonnais dignes de mémoire, Paris, Techener, et Lyon, Giberton et Brun, 1839, page 212).

5.

« Quoi qu’il en soit ».

V. note [5], lettre 189, pour la mésaventure de Claude Morlot, imprimeur de la Custode de la reine.

Journal de la Fronde (volume i, fo 67 ro, 23 juillet 1649) :

« Le même jour tous les quarteniers, dizainiers, et autres officiers s’assemblèrent pour délibérer sur les moyens d’empêcher à l’avenir qu’on ne fît sauver les criminels, et résolurent d’envoyer des députés à la reine pour l’assurer de la fidélité et obéissance des bourgeois de Paris, et qu’ils n’avaient eu aucune part à la rumeur qui avait été faite pour sauver l’imprimeur Morlot, laquelle ne fut faite que par des gens de néant et sans aveu. Il y eut en même temps différend entre les trois chambres du Parlement qui avaient jugé cet imprimeur et les Enquêtes, ceux-ci prétendant devoir être appelés aux assemblées qui se font pour juger les crimes de lèse-majesté. »

6.

« Célèbre se dit aussi de ce qui se fait avec cérémonie et solennité » (Furetière).

7.

Les six corps de marchands de Paris étaient les délégués des métiers les plus prestigieux – drapiers, épiciers, merciers, pelletiers, orfèvres et bonnetiers – chargés de représenter en toutes circonstances l’ensemble des artisans et commerçants de la ville (Bertière a).

Journal de la Fronde (volume i, fo 67 vo et 72 ro) :

« Hier {a} le prévôt des marchands et les autres députés nommés ici à l’Assemblée de Messieurs de Ville dès le 22 de ce mois partirent pour Compiègne. On dit que le sujet qui avait si longtemps retardé leur départ était l’absence de M. le Cardinal, dont ils ont voulu attendre le retour. […]
Le même jour, {b} les prévôt des marchands et échevins de Paris revinrent de Compiègne où ils avaient eu d’assez bonnes paroles de la reine, qui les y fit traiter ; {c} mais quant au retour du roi, elle ne leur dit autre chose sinon que ce serait aussitôt que les affaires de Sa Majesté le permettraient. Les maîtres et gardes des six corps des marchands y allèrent aussi le même jour et eurent semblable réponse. »


  1. 29 juillet 1649.

  2. 30 juillet.

  3. Nourrir.

8.

« Si j’en vois une dont l’air farouche rappelle la rigidité des Sabines, je pense qu’elle a des désirs, mais qu’elle les cache sous ses grands airs » (Ovide, Amours, livre ii, élégie 4, vers 15‑16).

9.

Branler : vaciller.

10.

« Je ne suis pas de la race des prophètes ».

11.

« en une matière aussi imprévisible ».

12.

Le 15 août est l’Assomption et le 8 septembre, la fête de la Nativité de la Vierge. Le pronostic de Guy Patin était cette fois presque juste puisque la reine revint à Paris avec le roi le 18 août.

13.

« On appelle figurément un homme stupide une grosse bûche et on dit d’un paresseux qu’il ne se remue non plus qu’une bûche, qu’il vaudrait autant parler à une bûche » (Furetière).

14.

Journal de la Fronde (volume i, fo 76 ro et vo, de Paris en août 1649) :

« Le 8 on sut que M. le Prince, étant arrivé à Compiègne, {a} trouva qu’on avait déjà parlé au Conseil de revenir à Paris à cause qu’on avait su qu’en partant d’ici il avait promis de faire tous ses efforts pour ramener le roi et que sur cela, le retour de Sa Majesté fut résolu pour le 15 ; à quoi l’on ajoutait que M. le Cardinal devait partir en même temps pour retourner à Saint-Quentin où M. le duc d’Orléans et M. le Prince y devaient aller après avoir accompagné ici le roi, pour s’aboucher en quelque lieu sur la frontière avec l’archiduc Léopold, le duc de Lorraine et le comte de Pigneranda, auxquels M. de Lionne allait faire la proposition afin de conférer de la paix.
Le même jour, le duc de Mercœur et le maréchal d’Estrées étant arrivés ici, firent leur possible pour disposer le duc de Beaufort d’aller à la cour, mais celui-ci leur ayant répondu qu’il n’y pouvait aller qu’à condition de ne point voir M. le Cardinal et qu’on l’en solliciterait toujours en vain, ils le mandèrent ainsi à la cour où Son Éminence, ayant appris cette nouvelle et d’ailleurs ne pouvant souffrir que le roi revînt à Paris sans elle, fit en sorte que la reine dit hautement qu’elle n’y irait point et que la résolution qui avait été prise n’aurait point son effet, dont toute la cour commençait à murmurer. Sur cela M. le Prince fut voir la reine et lui dit que le retour du roi était de si grande importance que le salut de l’État en dépendait absolument. M. d’Orléans, voyant les instances de M. le Prince, fut aussitôt représenter la même chose à la reine et Mlle d’Orléans ne manqua pas d’y ajouter ensuite ses intercessions pour gagner cela sur l’esprit de Sa Majesté. Enfin, M. le Cardinal voyant que Messieurs les princes se débattaient à l’envi à qui contribuerait le plus au retour de la cour, dit à la reine qu’il fallait se résoudre quand on en devrait périr ; de sorte qu’il fut arrêté au Conseil qu’on partirait pour cet effet de Compiègne le 18 et sur cela, on envoya des lettres de cachet à toutes les compagnies souveraines de Paris et au prévôt des marchands pour leur en donner avis, et l’on prépara le Palais-Royal et celui d’Orléans. M. de Lionne qui était parti de Compiègne le 8 pour Cambrai en revint le 11, mais on ne sait pas si M. le Cardinal viendra ici ou s’il ira vers la frontière ; et parce qu’on accommode le château de Vincennes, quelques-uns croient qu’il y pourra loger afin d’être plus en sûreté. »


  1. Le 4, revenant de Bourgogne.

15.

V. notes : [73], lettre 183, pour le dessein (avorté) de Jean Berthelin, libraire de Rouen, sur une édition des Opera de Daniel Sennert, concurrente de celle de Lyon ; et [55], lettre 219, pour le privilège accordé aux Parisiens de publier cet ouvrage, dont Guy Patin conseillait aux Lyonnais de ne rien craindre.

16.

« Advienne que pourra ».

17.

« avec les Chrestomathies physiologiques » de Caspar Hofmann (v. note [13], lettre 150).

18.

La Circulation est la troisième des quatre parties des Opera anatomica vetera… (1649, v. note [25], lettre 146), intitulée Liber de Circulatione sanguinis [Livre sur la circulation du sang (en 25 chapitres, pages 543‑603)].

À l’instar des médecins de l’Antiquité, Jean ii Riolan comparait le mouvement du sang, vers et hors du cœur, à celui de l’Euripe (aujourd’hui, le canal de Négrepont), long détroit très resserré de la Grèce qui sépare l’île d’Eubée (Négrepont dans la mer Égée) de l’Attique (région d’Athènes) et de la Béotie (région de Thèbes) : le flot y est animé d’un lent va-et-vient rythmé par les phases de la lune (la même idée a servi à Guy Patin pour qualifier la vérole euripienne de Théophraste Renaudot, v. note [64], lettre 101). Dans le Discours contenant le jugement général du sieur Riolan, touchant le Mouvement du sang, tant aux brutes qu’aux hommes, tiré de la Réponse qu’il a faite à Slegel ; et les utilités de la Circulation (traduction de l’Encheiridium, 1672, sous le titre de Manuel anatomique et pathologique, ou Abrégé de toute l’anatomie…, page 711), se lit ce point de vue qui mêle curieusement la poésie à la science anatomique :

« Il n’y a personne de bon sens qui veuille soutenir que le sang soit immobile et se repose dedans les vaisseaux ; mais aussi plusieurs sont en doute, et non pas sans raison, s’il a un mouvement perpétuel et circulaire. Car on n’a pas encore assez visiblement reconnu ni décidé de quelle façon il se meut dans nos corps : si c’est par un flux ou reflux continuel parcourant toujours les mêmes vaisseaux qui lui sont propres, de sorte que le sang artériel vienne et revienne dans les artères seulement, le sang veineux de même par ses propres vaisseaux, comme le Méandre, fleuve de Carie dans l’Asie Mineure, le mouvement duquel est fort bien décrit par Ovide au liv. viii des Métamorphoses par ces vers :

Non secus ac liquidus Phrygiis Mæandros in arvis
Ludit, et ambiguo lapsu refluitque fluitque
Occurensque sibi, venturas aspicit undas
Et nunc ad fontes, nunc ad mare versus apertum
Incertas exercet aquas
. {a}

On a aussi sujet de douter si le sang passe des artères dans les veines et réciproquement, des veines dans les artères, par leurs anastomoses mutuelles, ainsi qu’a cru l’Antiquité ; ou bien s’il a un mouvement circulaire continuel qui dure jour et nuit par tout le corps ; car on est encore incertain comment ce mouvement se fait ».


  1. « Tel le Méandre se joue dans les champs de Phrygie : dans sa course ambiguë, il suit sa pente ou revient sur ses pas, et détournant ses ondes vers leur source, ou les ramenant vers la mer, en mille détours il égare sa route et roule ses flots incertains » (vers 162‑167).

Riolan, qui fut le plus influent anatomiste français au xviie s., prenait résolument le contrepied de William Harvey : s’inspirant d’Hippocrate et d’Aristote, il réfutait la petite circulation (passage du sang du cœur droit dans le cœur gauche au travers des poumons), demeurant figé sur l’erreur que des pores invisibles font communiquer le ventricule droit avec le ventricule gauche ; le passage périphérique du sang des artères dans les veines n’existait pas non plus ; en revanche, comme Aristote l’a décrit, on voyait nettement que le cœur possède trois ventricules (le droit, le médian, le gauche) et non deux (droit et gauche). Riolan affirmait sans vergogne avoir redécouvert la véritable circulation du sang, telle que les Anciens l’avaient conçue sans la nommer : c’est un mouvement extrêmement lent (accompli deux fois par jour, à l’instar des marées) qui, suivant des modalités et des voies incompréhensibles, permet des échanges entre les deux compartiments sanguins, celui des veines qui apporte la nourriture aux parties du corps et celui des artères qui leur communique la chaleur produite par le cœur. La veine porte (qui pénètre dans le foie, v. notule {b}, note [18] de Thomas Diafoirus et sa thèse) forme un compartiment à part : venu du tube digestif le sang qu’elle contient est impur et chargé d’aliments ; capté par le foie, il y est transformé en sang riche et noble, capable de nourrir les parties du corps. L’essentiel pour Riolan était que son système plus qu’approximatif lui permît, au prix d’acrobaties aussi obscures qu’abracadabrantes, d’expliquer les vertus immémoriales de la purge et de la saignée, et même d’en perfectionner la méthode pour leur donner plus d’efficacité. Guy Patin fut jusqu’à la fin de sa vie l’aveugle prosélyte des idées fumeuses de son maître.

Riolan a rudement rejeté les justes démonstrations de Jan de Wale sur la circulation sanguine dans le chapitre vii (Examen opinionis Vallæi [Critique de l’opinion de Wale]) de son Liber de circulatione sanguinis (page 565 des Opera anatomica vetera…) :

Cum igitur mentionem fecerim Eruditissimi Vallæi, et ad manus meas pervenerint eius duæ Epistolæ auctæ, Institutionibus Anatomicis Bartolinis secundo editis insertæ, et doctissimi Primerosi ad eas reponsio : Cogor ea paucis examinare, quæ Harvei rationibus et experimentis superaddidit. Ille adhuc liberalior ter millenas in hora Cordis pulsationes observavit : semunciam sanguinis in singulis pulsationibus Cordis humani effundi opinatur, ac proinde intra horæ quadrantem totius sanguinis circulationem absolvi eo fine, ut calefactus sæpius, atque rarefactur magis perficiatur, et in sua integritate conservetur, quamvis admittat venosum et arteriosum sanguinem esse consimiliem : utrumque fibrosum et concrecere.

Ut autem inveniat viam patentem et facilem huic traductioni adeo veloci, negat cordis septum esse previum, ideoque per medios pumones traduci sanguinem celeriter a dextro ventriculo in sinistrum. Istius circulationis rapidæ fundamentum consistit in illa traductione per pulmones, quam cum demonstraverim esse impossibilem, huic propositioni iam satisfeci. Sed experimentis certat Vallæus ex Anatome viventium animalium petitis, quæ describit accurate, et elegantibus iconibus delineavit. Ac sane laudo plurimum eius industriam ac diligentiam, et sæpius id olim præstiti, ad explorandos motus Cerebri, Cordis, Pulmonum, Diaphtagmatis, Intestinorum, atque etiam in Fœtu ovis prægnantis, more Galeni, qui in hac parte Anatomica fuit admirabilis, sed ingenue fateor cum Celso, colorem, lævorem, mollitiem, duritiem similiaque omnia non esse talia inciso corpore, qualia integro fuere. Vesisimile est interiora, quibus maior mollities, lux ipsa nova fit, sub gravissimis vulneribus, et ipsa trucidatione mutari. Addit, neque quidquam esse stultius, quam quale quodque vivo homine est, tale est existimare moriente. Ideoque in ista præcipiti et obscura propter largam sanguinis effusionem, observatione, mult nostros oculos effugiunt, nec possumus veras actione Cordis, et arteriarum innotescere : Sic Celsus pulsum rem fallacissimam in vivente iudicavit ; Non ulterius examinabo Vallæi opinionem, quia Notas scripsi ad binas eius epistolas ; ad quas lector recurret, sub finem huius tractatus.

[J’en viens maintenant à parler du très savant Vallæus, car j’ai sous la main ses deux lettres qu’on a augmentées et rééditées avec les Institutiones Anatomicæ de Barrtholin, avec la réponse que le très savant Primerose leur a faite. {a} Je pense n’ajoute pas grand-chose d’important aux raisonnements et aux expériences d’Harvey. Plus généreux que lui, Vallæus a compté mille pulsations du cœur en une heure. Comme il juge qu’une demi-once {b} de sang s’écoule à chacun de ses battements, c’est donc le quart de tout le sang {c} qui circulerait en une heure et devrait être aussi souvent réchauffé, bien parachevé et dilaté, et conservé dans son intégrité ; et pourtant, il admet que les sangs artériel et veineux sont semblables, c’est-à-dire tous deux riches en fibres qui les rendent capables de se figer. {d}

Quant à trouver une voie ouverte et commode pour un passage aussi véloce du ventricule droit au ventricule gauche, comme il nie que le septum du cœur soit perméable, il la situe dans les poumons. Cette circulation rapide se fonde sur la traversée des poumons et comme j’ai démontré qu’elle est impossible, je n’ai jamais adhéré à cette proposition. Pourtant, Walæus prend à témoin des observations expérimentales qu’il a recueillies sur les animaux vivants, et les décrit soigneusement en les illustrant d’élégantes figures. Je loue hautement, comme je l’ai souvent fait jadis, son exactitude et son habileté à explorer les mouvements du cerveau, du cœur, des poumons, du diaphragme, des intestins, et ce, même chez le fœtus de la brebis pleine, comme a fait Galien, qui a été admirable en cette partie de l’anatomie ; toutefois, j’avoue avec Celse que la couleur, le poli, la souplesse, la dureté, etc., ne sont par telles en un corps ouvert qu’elles sont quand il est intact. Dans les plaies les plus graves, il est probable que les parties intérieures, pour qui la lumière en elle-même est nouvelle, deviennent plus souples et soient transformées par le carnage qu’elles ont subi. Il ajoute, et il n’y a rien de plus sot, que l’on peut déduire exactement de l’homme mourant tout ce qu’il a été quand il était bien vivant. Convenons que beaucoup de choses échappent à nos yeux dans cette observation fugace et obscurcie par l’abondante effusion de sang, et que nous ne pouvons y discerner clairement l’action du cœur et des artères ; Celse a jugé que dans ces conditions l’observation de leurs pulsations était tout à fait trompeuse. Je n’examinerai pas plus avant l’opinion de Vallæus parceque j’ai écrit des Notes contre ses deux lettres, que le lecteur trouvera à la fin de ce traité]. {e}


  1. V. notes [6], lettre 191, et [7], lettre 311, pour Jan de Wale (Vallæus ou Walæus) et pour ses deux lettres absolument remarquables (datées des 22 septembre et 1 décembre 1640) qu’il a écrites à Thomas Bartholin sur la circulation du chyle et du sang (Leyde, 1641).

    Abraham du Prat avait traduit en français les Institutions anatomiques de Gasp. Bartholin…, augmentées et enrichies pour la seconde fois… par Thomas Bartholin (Paris, Mathurin et Jean Henault, 1647, in‑4o, Medic@). Les Deux Lettres de Monsieur Jean Walæus, du mouvement du chyle et du sang, à M. Thomas Bartholin fils de Gaspar se trouvent à la fin (pages 589‑656).

  2. Seize grammes, soit environ autant de millilitres, contre la centaine qu’éjecte en réalité chaque systole du ventricule gauche. Le nombre horaire moyen des pulsations cardiaques est plus proche de quatre mille que de mille ; ce qui corespond au brassage de quelque 40 litres de sang par le cœur en une heure.

    Riolan ne rapportait pas l’estimation exacte de Walæus (première lettre, page 609page 609) :

    « Mais posons le cas que ce soit un scrupule [1,4 grammes] seulement, puisque le cœur fait plus de 3 000 pouls en une heure, plus de dix livres [5 litres] de sang passeront à chaque heure par le cœur, qui est une quantité que les aliments que nous prenons, ni le foie, par conséquent, ne peut fournir au cœur. »

  3. Le volume sanguin total est d’environ 5 litres chez l’homme, qui font chaque heure environ huit fois le circuit complet.

  4. Riolan ne pouvait admettre que se fassent dans le cœur et le spoumons, et à la vitesse prescrite par Walæus, toutes les opérations requises pour chauffer et « dilater » le sang, et le rendre ainsi capable d’assurer sa fonction primodiale et visible de coagulation (transformation du fibrinogène soluble en fibrine solide). Si le cœur servait effectivement à réchauffer le sang, tout le reste ne pouvait se faire que lentement et dans le foie (ce qui n’est pas faux pour la formation du fibrinogène). Voici l’exact propos du clairvoyant Walæus dans sa première lettre (pages 592‑593 :

  5. « Le sang qui sort des plus grandes artères disséquées est plus chaud, plus subtil, plus rare et plus vermeil que celui qui coule des veines ouvertes. Je ne voudrais pas dire pour cela que la forme du sang artérieux soit tout à fait différente de celle du sang veineux, car le sang artérieux peut avoir cet avantage sur l’autre, à cause que sortant fraîchement comme du foyer, il a plus de chaleur et plus grande abondance d’esprits ; de sorte qu’il ne diffère de l’autre <que> comme le lait bouillant de celui qui est est refroidi. En effet, il semble que le sang artérieux ne tient ces qualités d’ailleurs que de la plus grande quantité de chaleur et d’esprits, car on peut remarquer que celui des petites artères, qui est plus éloigné du foyer, n’est pas si diffrent de celui des veines. Et certes, nous n’avons pu jamais remarquer aucune différence entre le sang que nous avons pris des plus grandes artères, et même du cœur d’un animal vivant, et des veines, et que nous avons laissé refroidir et coaguler, l’un et l’autre. De manière qu’on ne peut croire autre chose, sinon que le sang artérieux est de même espèce que le veineux. »

  6. Les Ioannis Riolani Notæ ad duas Epistolas Ioannis Valæi [Notes de Jean Riolan contre les deux lettres de Johannes Walæus] occupent les pages 605‑622 du livre de Riolan.

19.

Johann Vesling (Veslingius ; Minden, Westphalie 1598-Padoue 30 août 1649) avait reçu sa première instruction générale puis médicale à Vienne en Autriche. Il était ensuite parti faire un long voyage dans le Levant en vue d’observer la nature par lui-même. Après un long séjour en Égypte, il avait terminé ses courses par Jérusalem où il fut reçu chevalier du Saint-Sépulcre. De retour en Europe, il avait débarqué à Venise pour y donner en 1628 des leçons particulières d’anatomie et de botanique avec grand succès, bien qu’il fût bègue et un peu sourd. La République de Venise lui avait accordé en 1632 la première chaire d’anatomie vacante à Padoue. On le chargea même encore des cours de chirurgie et bientôt de ceux de botanique ; mais fatigué de ce triple emploi, il avait renoncé en 1638 à la chaire de chirurgie pour se borner à celles d’anatomie et de botanique, ainsi qu’à la direction du jardin. Dès lors il se trouva dans son centre car l’étude des plantes était son goût dominant et pour le satisfaire, il entreprit de rendre le jardin de Padoue un des plus riches de l’Europe. À cet effet, il obtint la permission d’aller faire une collection de nouveaux végétaux dans l’île de Candie (la Crète) et quelques autres contrées du Levant. Il revint à Padoue épuisé de fatigues et mourut peu après (J. in Panckoucke).

Sprengel :

« Vesling, l’un des meilleurs naturalistes et anatomistes du temps, éleva aussi quelques doutes contre la doctrine de la circulation et les fit connaître dans une lettre qu’il écrivit en 1636 au grand Harvey. Loin d’approuver le ton de Primirose et de Parisanus, il affectait du mépris pour leurs libelles ; mais il trouvait une différence trop considérable entre le sang artériel et le sang veineux pour pouvoir admettre une transition immédiate. »

Dans son principal ouvrage médical, Syntagma anatomicum publicis dissectionibus, in auditorum usum, diligenter aptatum [Traité anatomique attentivement adapté aux dissections publiques, pour l’usage des auditeurs] (Padoue, Paolo Frambotti, 1641, in‑8o ; 2e édition en 1647, Internet Archive), Vesling avait adopté la circulation du sang et la défendait contre ses détracteurs.

La mort empêcha Vesling de publier une réponse à Jean ii Riolan qui avait inséré dans ses Opera anatomica vetera… (pages 805‑829) des Animadversiones in Syntagma anatomicum Ioannis Veslingi, professoris anatomici Patavini [Remarques sur le Syntagma anatomicum de Johann Vesling, professeur d’anatomie à Padoue].

20.

« et là-dessus fort souvent pris sur le fait ».

21.

« il ne fait qu’à sa manière et n’a pas de pratique ». Guy Patin a déjà parlé à Charles Spon de ce Becker, médecin allemand visitant la France, dans la lettre du 13 juillet précédent (v. lettre 187).

22.

En 1649, Melchior Sebizius avait déjà donné de nombreux ouvrages, presque tous imprimés à Strasbourg (v. note [3], lettre latine 95), et celui qu’il s’apprêtait à publier s’intitulait De alimentorum Facultatibus libri v ex optimorum authorum monumentis conscripti et editi a Melchiore Sebizio, Med. Doct. ac Profess. Comite Palatino Cæsareo, et Reip. Argentoratensis Archiatro [Cinq livres sur les Facultés des aliments, réunis et publiés à partir des ouvrages des meilleurs auteurs par Melchior Sebizius, docteur et professeur de médecine, comte palatin impérial et premier médecin de la Ville de Strasbourg] (Strasbourg, Iohannes Philippus Mulbius, 1650, in‑4o).

23.

« Votre noble du Holstein » : patient allemand, commun à Charles Spon et à Guy Patin.

24.

« Dieu fasse qu’il lui plaise de revenir dans le droit chemin. »

25.

« Voyez aussi si vous n’y saisissez pas quelque autre faute ».

26.

Le seul ouvrage alors publié de Francesco Frigimelica (1491-1559), médecin de Padoue qui soigna le pape Jules iii, était la Casp. Hofmanni Pathologia parva, in qua methodus Galeni practica explicatur, quam olim Fr. Frisimelica promiserat… [Petite pathologie de Caspar Hofmann, où la méthode pratique de Galien est expliquée, que Francesco Frigimelica avait jadis promise…] (Iéna, Ernest Steinmann, 1640, in‑8o).

Giovanni Paolo Pernumia, médecin italien du xvie s., est auteur de la Nova ac plane singularis omnes totius corporis humani affectus præter naturam medendi ratio… nunc primum studio et opera Laurentii Scholzii… [Manière nouvelle et simple pour remédier selon la nature à toutes les maladies du corps humain… publié pour la première fois par Lorenz Scholtz (v. note [18], lettre 407)…] (Francfort, héritiers d’Andreas Wechel, C. Marnius et J. Aubrius, 1596, in‑8o).

27.

« dans l’enseignement des lettres et des sciences, si la même chose est parfois redite en divers endroits, ce n’est pas toujours tautologie ; du moins, n’y a-t-il pas faute si le précepte vient en temps opportun. » La tautologie (« répétition inutile d’une même idée en différents termes », Académie, 1762) n’était en effet pas absente de l’interminable titre que Guy Patin avait choisi pour son projet de manuel médical (v. note [24], lettre 186).

28.

« Vous devez cela à un ami ».

29.

Affronter : escroquer.

30.

« pendant que la populace, perdant la tête, se permet d’ignorer l’autorité supérieure. »

Olivier Le Fèvre d’Ormesson (Journal, tome i, page 773, septembre 1649) :

« Les lois commençaient à reprendre leur vigueur ancienne et tant nécessaire au repos public. Un certain homme de néant avait été exécuté <sic> pour avoir fait plusieurs libelles contre l’honneur de la reine durant le blocus de Paris, mais cela ne continua pas longtemps et leur autorité fut bientôt violée par quantité de canailles qui ôtèrent d’entre les mains de l’exécuteur un jeune tireur d’or qu’il allait pendre à la porte de Montmartre pour divers assassinats qu’il avait commis. Il y eut même quelques archers tués sur la place et beaucoup de blessés. »

31.

V. notes [1], lettre 147, et [1], lettre 191, pour le livre de Gassendi « sur la philosophie d’Épicure » en trois volumes in‑fo.

32.

« un vaste océan et un immense trésor d’érudition agréable et universelle ».

33.

Histoire de la guerre de Flandre traduite de Famianus Strada par Du Ryer (Paris, Courbé, 1650, in‑fo) : version française du De Bello Belgico (v. note [11], lettre 152) par Pierre Du Ryer (v. note [9], lettre 441) ; celle de la première décade avait été publiée en 1644 (Paris, Antoine de Sommaville, in‑fo).

34.

« plus glacés que le gel de Gaule » : frigidior hieme Gallica [plus glacé qu’un hiver de Gaule] (Pétrone, Satyricon, xix).

35.

Romorantin (aujourd’hui Romorantin-Lanthenay, Loir-et-Cher), au cœur de la Sologne, se situe à 67 kilomètres au sud d’Orléans et 69 kilomètres au nord-ouest de Bourges.

36.

« On dit qu’un homme a joué un tour de maître Gonin pour dire qu’il a fait un tour d’un trompeur habile et adroit. On dit maître Gonin est mort, le monde n’est plus grue, à ceux dont on a découvert la finesse et qui nous voulaient tromper » (Furetière). Maître Gonin, au témoignage de Brantôme, était un magicien (sans doute un prestidigitateur) attaché à la cour de François ier ; il eut des successeurs, manipulateurs de gobelets, sous les règnes de Charles ix et de Louis xiii.

Guy Patin semblait ici croire, assez naïvement, que la guerre de Paris n’avait pas rogné les pouvoirs concédés au Parlement en octobre 1648.

37.

Frédéric-Maurice de La Tour d’Auvergne (v. note [8], lettre 66), duc de Bouillon et prince de Sedan, frère de Turenne, avait été l’un des principaux agitateurs des nobles frondeurs. Lieutenant général du prince de Conti, sa goutte l’avait empêché de figurer au premier rang de l’action, mais il n’en avait pas moins représenté un immense danger car, comme prince étranger, il avait été libre de fomenter l’alliance entre Paris et l’Espagne. Vers la mi-janvier, pour le ramener au parti du roi, la cour lui avait offert de lui rendre Sedan, principauté qu’on lui avait confisquée en 1642 à cause de sa participation à la conspiration de Cinq-Mars. Étant donné la conduite ultérieure de Bouillon, Mazarin était fondé à ne pas tenir cette promesse. V. supra note [14], pour l’attachement de Gaston d’Orléans et du prince de Condé au retour du roi dans Paris.

Mme de Motteville (Mémoires, page 288) :

« Monsieur et M. le Prince, pour obliger les Parisiens, pressèrent la reine de s’y résoudre et assurèrent le cardinal de leur protection. Ils avaient tous deux de bonnes et louables intentions ; mais il est à croire qu’ils se souciaient fort peu de l’événement {a} et que l’état des choses ne leur déplaisait pas.

Rio turbio gannancia de pescadores. {b}

Le ministre y consentit aussi, espérant que la présence du roi étoufferait peut-être le reste de la sédition ; mais comme il avait vu assez souvent que ce remède n’avait pas été suffisant pour guérir le mal, il fut louable de s’y résoudre malgré le péril que raisonnablement il pouvait y craindre. Il fit plus, il ne voulut pas même témoigner de croire qu’il pût y en avoir. Les souffrances abattent toujours les furies des peuples et quoique Paris n’eût pas été réduit à une grande famine, il est pourtant vrai que la populace avait senti la nécessité : une grande quantité de pauvres gens étaient morts et ce qui restait de canaille mutine n’était plus qu’une troupe de coquins payés par les frondeurs pour faire du bruit et pour crier. »


  1. Des conséquences.

  2. « Une eau trouble est aubaine pour les pêcheurs. »

Le prince de Condé avait réclamé pour lui la surintendance des mers, mais on la lui avait refusée. Comme le sous-entendait ici Guy Patin, Mazarin craignait sans doute moins l’hostilité de la capitale que l’entente entre le duc d’Orléans et Condé.

38.

Grâce à un jeu complexe de courriers croisés, la capitulation du parlement d’Aix devant le comte d’Alais, gouverneur de Provence, put être réglée par la cour sans intervention parasite des magistrats parisiens que leurs collègues aixois avaient appelés au secours.

Journal de la Fronde (volume i, fos 75 ro‑77 vo) :

« Le même jour au matin, {a} un gentilhomme envoyé du parlement d’Aix présenta une lettre dudit parlement au procureur général de celui de Paris, lequel refusa de la recevoir, disant qu’il n’en avait point d’ordre, ce qui obligea ce gentilhomme de la donner à M. Loisel, {b} conseiller des Enquêtes, qui la reçut d’abord ; et là-dessus, deux députés de chaque Chambre des enquêtes étant allés demander l’assemblée, le premier président leur répondit que la Grand’Chambre en délibérerait et qu’on leur rendrait réponse à dix heures ; mais cette heure étant venue, les Enquêtes trouvèrent que le premier président en était déjà sorti et les conseillers qui étaient restés dans la Grand’Chambre leur dirent qu’on avait bien accordé l’assemblée, mais que ce ne serait que pour lundi ensuivant, qui était le 9 ; mais on eut avis de Compiègne, dès le 7, qu’il ne tenait qu’au comte d’Alais que l’accommodement des affaires de Provence ne fût fait car, le premier de ce mois, M. d’Étampes en dressa les articles avec des grands avantages pour ce comte, étant expressément porté, entre autres choses, que Messieurs {c} d’Aix désarmeraient les premiers ; qu’ils enverraient audit comte une députation solennelle par laquelle ils le prieraient bien humblement d’oublier tout le passé, lui protester obéissance, honneur et respect autant qu’il en est dû à un gouverneur, et qu’on a rendus à tous ceux qui l’ont été devant lui, et le prieront de vouloir retourner à Aix avec Madame sa femme et mademoiselle sa fille qui seraient aussi reçues avec le même honneur qu’on a accoutumé de leur rendre ; que les états se tiendront en tel lieu de la province qu’il lui plaira ; et qu’outre les 500 mille livres portées par le précédent traité fait {d} par l’entremise du cardinal Bichi, Messieurs d’Aix accorderont encore au roi 300 mille livres ; et que les consuls qui avaient été cassés par arrêt du parlement seront rétablis et continués encore deux ans. Messieurs d’Aix firent réponse à chaque article et accordèrent à peu près la même chose, mais ils en adoucirent les termes ; après quoi M. d’Étampes fit signer ces articles ainsi modifiés par tous les présidents et conseillers, tant du parlement que chambre des comptes et de la cour des aides, et par tous les corps de la ville ; d’où il partit aussitôt après pour les aller faire signer à ce comte qui était à Rognes, deux lieues d’Aix ; où ayant demeuré jusqu’au soir du 3 sans pouvoir persuader à celui-ci de les signer, il expédia un courrier à la cour pour y apporter les articles en l’état qu’ils étaient ; ce que le comte d’Alais ayant su, fit partir aussitôt un autre courrier avec des réponses qu’il avait faites à chaque article. Ces deux courriers arrivèrent à Compiègne le 7, mais celui de M. d’Étampes y fut deux heures devant l’autre. L’affaire mise en délibération au Conseil, M. le Prince y parla fort en faveur du comte d’Alais {e} et fut d’avis de faire désavouer ce que M. d’Étampes avait fait ; mais afin d’ôter à Messieurs des Enquêtes de Paris le prétexte de s’assembler, on ne laissa pas <de> ratifier le traité, toutefois avec quelque modification, et le courrier de M. d’Étampes le remporta le 10 avec ordre au comte de le signer et exécuter. Le 9, quand il fut question de s’assembler au Parlement pour délibérer sur la lettre du parlement d’Aix, le premier président dit à M. Loisel, qui l’avait reçue, que la paix était faite en Provence, que cette lettre était supposée, que le gentilhomme qui l’avait apportée ne paraissait plus, que M. de Valbelle, député du parlement d’Aix, lui avait dit qu’il ne savait ce que c’était. Par ce moyen, il empêcha l’assemblée après qu’il <y>y eut quelques paroles entre lui et M. de Loisel, qui protesta de faire voir clairement que la lettre était véritable ; mais Messieurs des Enquêtes ayant su en même temps que M. de Valbelle, qui avait apporté à la cour les remontrances par écrit faites par le parlement d’Aix, s’en était retourné depuis 15 jours, résolurent d’envoyer le même jour deux députés de chacune de leurs chambres chez le premier président pour examiner la lettre en présence du prétendu député qu’il avait nommé ; et ces députés étant arrivés chez lui à cette fin, il leur dit qu’il avait pris Valouze pour Valbelle (ce Valouze se nomme autrement M. de Riens, lequel est aussi conseiller au parlement d’Aix et fait ici les affaires du cardinal Grimaldi, mais il n’a jamais eu qualité de député de sa Compagnie) et qu’ils devaient être satisfaits de ce qu’il leur avait dit le matin ; que néanmoins si M. de Loisel voulait que cette lettre fût examinée, il enverrait quérir M. de Riens pour l’examiner entre eux trois seulement, sans les autres députés. À quoi M. de Loisel répondit qu’il n’était plus le maître de cette affaire et que c’était au Parlement d’en ordonner, qu’il croyait M. de Riens homme d’honneur, mais que n’étant pas député et ayant tous les jours affaire à la cour, on le pourrait obliger facilement à dire les choses autrement qu’elles n’étaient, et l’affaire en demeura là. Depuis M. Loisel soutient qu’on a obligé le gentilhomme porteur de la lettre de se cacher afin que Messieurs des Enquêtes ne pussent pas le faire paraître et qu’ainsi, la lettre fût toujours <tenue> pour supposée.
[…] Ce matin {f} M. Loisel, conseiller, est entré dans la Grand’Chambre comme député de Messieurs des Enquêtes et a dit à M. le premier président que cesdits Messieurs le priaient très humblement de donner {g} l’Assemblée pour vérifier si la lettre du parlement d’Aix était vraie ou fausse, à quoi le premier président lui a répondu que la Grand’Chambre, l’Édit, et la Tournelle s’assembleraient demain au matin pour leur donner satisfaction là-dessus. »


  1. 7 août.

  2. Antoine-Philippe Loisel (v. première notule {g} de la note [27], lettre 216).

  3. Messieurs du du parlement.

  4. Le 27 mars.

  5. Son cousin.

  6. Mercredi 11 août.

  7. Réunir.

Ajourné de séance en séance, l’examen de la lettre n’eut jamais lieu et l’on n’en parla plus après le 30 août. La paix fut conclue par le parlement d’Aix le 24 août aux conditions fixées par la cour, avec cette remarque préliminaire (ibid. fo 90 ro) :

« Nous avons su ici ce qui s’est passé au Parlement de Paris depuis le 7 du courant {a} jusqu’au 14, et voyant le peu de fondement que nous devions faire sur l’espérance de tirer quelque assistance du Parlement, nous avons jugé à propos d’accepter la paix toute telle qu’on nous l’offrait, sans marchander davantage. »


  1. Août.

39.

Louis-Emmanuel de Valois, comte d’Alais (v. note [42], lettre 155), alors gouverneur de Provence, avait épousé en 1629 Marie-Henriette de La Guiche, dame de Chaumont (morte en 1682). Leur fille, Marie-Françoise de Valois (1631-1696), duchesse d’Angoulême, comtesse de Lauraguais, allait épouser le 3 novembre 1649, à Toulon, Louis de Lorraine, duc de Joyeuse, pair et grand chambellan de France.

40.

Adjonction signifie soutien.

Dubuisson-Aubenay (Journal des guerres civiles, tome i, page 134, janvier 1649) :

« Jeudi 28, Parlement {a} assemblé donne arrêt pour son union avec le parlement de Provence, conformément à la requête verbale faite le 15 du précédent »


  1. De Paris.

41.

Par l’entremise du cardinal Bichi, évêque de Carpentras et ami de Mazarin, une paix (provisoire) avait été conclue dès le 27 mars entre le parlement d’Aix et le comte d’Alais.

42.

Journal de la Fronde (volume i, fo 77 ro, 10 août 1649) :

« De Provence l’on mandait, outre la nouvelle de l’accommodement, que Mme la comtesse d’Alais ayant été refusée à Toulon avec les galères comme venant d’un lieu infecté de la peste, se débarqua et se retira dans les bastides de Toulon où elle fait sa quarantaine ; {a} et que les galères retournèrent au même temps aux îles de Marseille. »


  1. V. note [1], lettre latine 290.

43.

Le comte d’Alais avait maintenu sa pression sur la Provence jusqu’à la conclusion de la paix ; Journal de la Fronde (volume i, fos 80 ro et vo, et 84 ro, août 1649) :

« Le 17 on eut avis de Provence du 10 que le comte d’Alais avait fait piller la maison du sieur de La Roque, président au parlement d’Aix ; et que delà étant allé en la maison du sieur de Saint-Paul, il en avait été repoussé après deux assauts et qu’il avait été contraint de l’abandonner par la forte résistance du sieur Maine, qui y commandait dedans. Delà ce comte était allé mettre le feu à la maison des pressoirs {a} où il y avait quatre moulins à papier qui valaient bien 40 mille livres, le tout appartenant au sieur Valbelle, conseiller du même parlement ; et encore delà à Meyrargues qui est encore une autre maison du même conseiller, laquelle il battait avec deux pièces de canon. Le comte de Maugiron étant allé à Tarascon pour faire conduire du blé à Marseille par ordre du comte d’Alais, la populace de cette ville-là, qui tient le parti de ce comte aussi bien que Toulon et Brignoles, se jeta sur le sieur de Maugiron, le prenant pour son frère qui tient pour le parlement d’Aix, mais il fut sauvé après qu’on l’eut reconnu. […]
De Provence l’on mandait {b} que le comte d’Alais ayant pris le château de Meyrargues, avait fait pendre celui qui commandait avec un des consuls du village qui s’était retiré dans ledit château avec les habitants, lesquels il fit tous dépouiller et les fit sortir en chemise ; et delà il retourna attaquer le château de Saint-Paul, dont il avait été repoussé auparavant ; ce qui anima si fort Messieurs d’Aix qu’ils envoyèrent aussitôt des troupes en divers endroits pour attaquer ceux de ce comte de tous côtés. Le sieur de Barras se jeta dans Saint-Paul avec 300 hommes après une rude escarmouche pour y pacifier les affaires de la part du roi. »


  1. Mot de graphie incertaine.

  2. Le 24 août.

44.

Adriaan Vlacq (Gouda 1600-La Haye 1667), libraire-imprimeur formé en Hollande, s’était d’abord installé à Londres en 1632. Les guerres civiles l’avaient décidé à quitter l’Angleterre pour Paris en 1642 où il avait tenu boutique pendant six ans, avant de retourner à La Haye où il publia jusqu’à sa mort. Guy Patin a souvent parlé de lui à propos de contrefaçons, mais le principal intérêt de Vlacq a été scientifique. Parmi plusieurs autres ouvrages de mathématiques, il a produit, en 1628 une très importante extension de la table de logarithmes de John Napier déjà revue par Henry Briggs : cette Arithmetica logarithmica… (Gouda, Rammasen, in‑fo) donne tous les logarithmes de nombres de 1 à 100 000, avec 10 décimales, alors que Briggs n’avait fourni que ceux de 1 à 20 000 et de 90 000 à 100 000. En hommage à son œuvre au bénéfice des sciences, le nom de Vlacq a été donné à un cratère de la lune.

45.

L’Encheiridium Anatomicum et pathologicum… Figuris elegantissimis, Indiceque accuratissimo exornatum [Manuel anatomique et pathologique… Enrichi par de très belles figures (planches anatomiques de Johann Vesling gravées par Reinier van Persyn) et un index très soigné] (Leyde, Adriaen Wijngaerden, 1649, in‑8o) de Jean ii Riolan est un embellissement de l’édition publiée à Paris par le libraire Gaspard Meturas en 1648 (v. note [25], lettre 150). Un petit portrait de Guy Patin, à qui le livre était dédicacé, se trouve dans le coin inférieur gauche du frontispice (v. note [30], lettre 206).

46.

En campagne.

47.

« Adieu, homme très brillant, et aimez-moi. Vôtre de toute cœur, Patin. »

a.

Ms BnF no 9357, fos 55‑56 ; Reveillé-Parise no ccix (tome i, pages 464‑469) ; Jestaz no 11 (tome i, pages 485‑495).


Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – Lettre de Charles Spon à Guy Patin, le 10 août 1649.
Adresse permanente : //www.biusante.parisdescartes.fr/patin/?do=pg&let=0192
(Consulté le 23.09.2019)

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