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À André Falconet, le 18 mars 1650

Monsieur, [a][1]

Je vous remercie du livre de M. Meyssonnier. [2] Il est attrayant et d’un sujet fort curieux, je le lirai tout entier à mon premier loisir. [1] Je suis bien aise que vous ayez abandonné votre prétendu procès, [2] il ne vaut pas la peine que vous vous en fussiez donnée. Nous n’avons de bien que celui que le repos de notre vie nous donne. Bene vivere et lætari me semblent être les deux meilleurs mots de toute la Sagesse de Charron, [3][3] avec cet autre, Vanitas vanitatum et omnia vanitas[4][4] Le meilleur traité de Sénèque [5] est de Tranquillitate animi[5] Alstedius [6] a été un très savant homme et son Encyclopédie contient de fort bonnes choses, mais il s’égare trop aux choses qui ne sont point de son fait. Vous en verrez un exemple bien clair dans le 3e tome, page 556, où il parle de l’aloès, [7] de la térébenthine, [8] du bézoard, [9] de la thériaque, [10] du rossolis [11] et telles autres forfanteries[6]

On dit que ceux de Bellegarde [12] sont si forts qu’ils sont imprenables ; joint que la mauvaise saison empêche qu’on y mette le siège à présent et qu’ils ont des vivres pour plus de deux ans. [7] Notre nouveau garde des sceaux, M. de Châteauneuf, [13] a envoyé quérir les partisans et leur a dit qu’ils devaient fournir de l’argent en grande somme à la reine [14] dans une très urgente nécessité de l’État, ou qu’autrement on s’en allait faire une Chambre de justice [15] contre eux. Si cela arrive, je ne doute point qu’il n’y ait enfin beaucoup de pendus de ces voleurs publics qui solverent in cute quod non possent in ære[8] n’ayant plus d’argent et ayant tout friponné par leurs débauches. Male parta male dilabuntur[9][16][17]

Je vous remercie très humblement de la bonne volonté que vous avez eue de m’envoyer l’Encyclopédie d’Alstedius. Je ne vous suis que trop obligé, je cherche l’occasion de m’en dégager. On dit ici que les ennemis nous attaqueront ce printemps par trois endroits, Picardie, Champagne et Bourgogne, sous l’ordre de l’Archiduc Léopold, [18] du duc de Lorraine [19] et du maréchal de Turenne. [10][20] La paix d’Allemagne s’exécute, [21] ceux qui auront de l’argent prêt y trouveront des soldats de reste. [11] On nous promet ici que le livre du P. Caussin [22] sera achevé bientôt après Pâques, [12] bien qu’il n’y ait rien de si incertain que les promesses de nos libraires à cause de leur pauvreté ; mais je ne veux pas abuser plus longtemps de votre patience, je vous baise les mains et suis de tout mon cœur votre, etc.

De Paris, ce 18e de mars 1650.


1.

V. note [54], lettre 219, pour cet ouvrage de Lazare Meyssonnier sur la magie.

2.

Intention de procès sur les préséances des médecins lyonnais, expliquée dans la lettre du 5 novembre 1649 (lettre 206).

3.

Pierre Charron (La Sagesse [v. note [7], lettre 73] livre iii, chapitre vi) :

« Ces gens ici font tout à bon escient, sauf de vivre. […] c’est bien perdre sa vie et aller contre ce qu’un chacun se doit, qui est de vivre sérieusement, attentivement et joyeusement, bene vivere et lætari. » {a}


  1. « bien vivre et se bien réjouir. »

Salomon se lit ici à la place de Charron dans les précédentes éditions imprimées.

4.

« Vanité des vanités, et tout est vanité » (premiers mots de L’Ecclésiastique).

5.

« La Tranquillité de l’âme », traité de Sénèque composé de 17 chapitres.

6.

V. note [9], lettre 220, pour ce passage où Guy Patin raillait le savoir universel de Johann Heinrich Alsted. Il s’agit soit d’une répétition à André Falconet de ce que Patin avait écrit à Charles Spon dans sa lettre du 1er mars 1650, soit d’un emprunt des précédents éditeurs à cette lettre.

7.

Journal de la Fronde (volume i, fo 182 ro et vo, 9 mars 1650) :

« De Dijon l’on mande que Saint-Micaut, qui commande dans Seurre, avait refusé derechef une autre proposition que M. de Vendôme lui avait fait faire de lui donner cent mille livres à condition qu’il remettra la place entre les mains du roi, mais on assure qu’il n’en est pas le maître et qu’il ne la peut rendre que par le consentement du comte de Tavannes et des autres amis de Messieurs les princes qui sont postés aux environs, lesquels continuent d’exiger des contributions cinq ou six lieues à la ronde et font des courses jusqu’aux portes de Dijon ; et le premier du courant ils brûlèrent cinq ou six villages, quoique M. de Vendôme fût à Dijon où il donna le bal aux dames le soir du même jour. »

Depuis 1619, année où le marquisat de Seurre avait été érigé en duché-pairie au profit du comte Roger de Bellegarde, gouverneur de Bourgogne, Bellegarde-sur-Saône était l’autre nom de la ville de Seurre (Côte-d’Or, à 22 kilomètres à l’est de Beaune). Fief condéen, elle était gouvernée par Marsin, alors prisonnier (v. note [16], lettre 216), qui en avait confié la lieutenance au comte de Saint-Micaut (v. note [14], lettre 223). Fidèle aux princes emprisonnés, le comte de Tavannes (v. note [15], lettre 223) s’y était retranché pour organiser la fronde bourguignonne. Pour éteindre ce dangereux foyer de révolte, le duc de Vendôme avait été envoyé à Dijon en vue d’examiner les moyens d’investir Bellegarde ; puis la cour elle-même s’était rendue en Bourgogne en vue de l’assiéger. Le débordement de la Saône qui inondait les abords de la ville retarda longtemps l’entreprise menée par Mazarin lui-même, accompagné du tout jeune roi en personne.

8.

« qui paieront de leur peau ce qu’ils ne pourront de leur bourse » : Solvere aut in ære aut in cute est un proverbe de l’antiquité romaine.

Journal de la Fronde (volume i, fos 182 vo et 183 ro, 11 mars 1650) :

« On parle fort d’établir une Chambre de justice pour faire le procès aux partisans et on assure que M. de Châteauneuf y est fort porté. Quelques-uns même veulent que ce soit une chose résolue. Celui-ci s’est fait apporter toutes les augmentations que M. le chancelier {a} a faites sur les droits du sceau, lesquels il veut supprimer. »


  1. Séguier.

Les chambres de justice étaient des « commissions extraordinaires établies par le roi pour juger certaines affaires trop délicates ou touchant la Couronne de trop près pour être laissées à la connaissance des juges ordinaires. […] C’est dans le domaine financier que la pratique des chambres de justice a été la plus fréquente » (J.‑M. Carbasse in D.G.S). La correspondance de Guy Patin a surtout parlé de celle qui fut créée en 1661 pour instruire et juger le procès de Nicolas Fouquet et qui ne fut officiellement dissoute qu’en 1669.

9.

« Bien mal acquis tourne toujours à mal » : proverbe cité, ut est apud poetam nescio quem « de je ne sais quel poète », par Cicéron (Philippiques, discours ii, chapitre xxvii). Érasme (Adages, no 682) attribue l’expression à Plaute : male partum, male disperit [ce qui est mal acquis périt mal] (Pœnulus [Le Petit Carthaginois], acte iv, scène 2, vers 844). C’est aussi le titre de l’Emblème cxxviii d’Alciat (Les Emblèmes de André Alciat, de nouveau traduits en français par M. Claude Mignaut… Paris, J. Richer, 1583, in‑12o, page 178) :

« Male parta male dilabuntur
Milvus edax, nimiæ quem nausea torserat escæ,
Hei mihi, mater, ait, viscera ab ore fluunt.
Illa autem, Quid fles ? Cur hæc tua viscera credas,
Qui rapto vivens sola aliena vomis ?

Les biens mal acquis se perdent aussi mal
Le milan était en grand’peine,
Pour avoir la panse trop pleine,
Et à sa mère se montrait,
Comme si ses boyaux jetait.
Elle lui dit : Tu te tourmentes,
Et bien en vain tu te lamentes ;
Ce que tu vomis aussi bien
Est de l’autrui, et rien du tien. » {a}


  1. Avec ce commentaire :

    « C’est une fable de Gabrias, contre ceux qui perdent à grand regret ce qu’ils ont amassé par fraude et larcin, comme si c’était leur bien. Nos Français ont coutume de dire Celui qui perd le sien, perd le sens ; mais ces grands larrons, comme sont ces pillards et tire-argent de chicaneurs, qui sont ici dépeints sous le nom du milan, ne doivent porter si impatiemment quand ils viennent à perdre quelque chose, vu que ce qu’ils perdent n’est pas du leur. »


10.

Espagnols, Lorrains et Allemands étaient alors les ennemis de la Couronne de France, alliés au maréchal de Turenne pour le parti des princes, contre Mazarin.

11.

Les traités de Westphalie avaient mis les mercenaires au repos, qui ne demandaient qu’à retrouver une solde.

12.

Domus Dei… et Regnum Dei… du P. Nicolas Caussin, v. note [50], lettre 176.

a.

Bulderen no xxxvi (tome i, pages 107‑109) ; Reveillé-Parise no ccclxxviii (tome ii, pages 547‑548).


Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – Lettre de André Falconet à Guy Patin, le 18 mars 1650.
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(Consulté le 13.12.2019)

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