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À Claude II Belin, le 15 juin 1652

Monsieur, [a][1]

Gardez-vous bien de croire que vos lettres ne m’aient toutes été très agréables. Si je vous ai ce carême dernier écrit quelque chose touchant votre barbier, [1][2] c’est que son fils [3] me faisait pitié, et qui me disait que son père était tout prêt de faire un accord ; ce qui fût heureusement arrivé en cette saison-là, mais vous et votre Compagnie [4] ne l’ayant pas trouvé bon, j’ai aussitôt été de votre avis, duquel je ne m’étais point écarté. Ce n’est point à faire aux barbiers à faire les maîtres. Medicina est architectonica ; [2] et à l’égard de ces gens-là, nous devons dire après Dieu Gloriam meam alteri non dabo[3][5] Je crois que vous avez fort bien fait de ne lui rien accorder, combien que ceux qui proposent la paix n’aient pas mauvaise grâce : Speciosi pedes evangelizantium pacem[4] Quelque chose qui arrive, je vous y servirai de tout mon cœur, tenez-vous en assuré, et Messieurs vos collègues aussi, et ne cherchez plus d’excuses envers moi pour votre pénultième puisque n’ai point d’autre dessein que le vôtre ad artis quam profitemur dignitatem et gloriam[5]

Pour nouvelles de nos Écoles, trois de nos compagnons sont morts depuis cinq semaines : le jeune Gamare, [6] qui seul restait de ce nom, d’une inflammation de poumon ; le vieux Le Conte, [7] presque octogénaire et innocent ; [6][8] et M. Bréguet, [9] qui était médecin du duc d’Enghien. [10] Il avait quitté Bordeaux pour venir ici donner ordre à quelques affaires domestiques à cause de la mort de sa belle-mère, il tomba malade à Orléans [11] et est mort là auprès, d’une fièvre continue [12] maligne, âgé de 38 ans, et laisse huit enfants vivants. S’il n’eût eu l’ambition de la cour, adhuc viveret ; [7] c’est folie de penser à vivre longtemps et avoir beaucoup de passion déréglée, ambition, avarice, vengeance, etc. Bene qui latuit bene vixit ; [8] jamais Martial [13] n’a dit plus vrai pour le lieu de notre mort :

Nullo fata loco possis excludere, cum mors
Venerit, in medio Tibure Sardinia est
[9]

Nous avons ici deux livres nouveaux de notre métier : l’un est Io. Riolani Opuscula Anatomica nova ; [14] l’autre est un in‑4o de bonne grosseur contre l’antimoine [15][16] et l’abus de ceux qui s’en servent. Nous avons aussi tout fraîchement, les beaux panégyriques de M. Ogier [17] le prédicateur in‑4o, ce sont des sermons en l’honneur de quelques saints. [10]

Nous sommes ici in bello non bello[11] car on ne se bat point : d’un côté le duc de Lorraine, [18] de l’autre côté le maréchal de Turenne ; [19] à Étampes, [20] l’armée des princes, et qui pis est, à Melun, [21] […] [12][22] qui ne s’en va point ; et utinam numquam abeat[13] fût-il bien assommé, le mâtin, comme il mérite ! On a fait ici les plus belles processions [23] du monde avec toute sorte de dévotion, et néanmoins ce vilain Cometa caudatus [14] ne s’évanouit point ; puisse-t-il bientôt fondre au soleil puisqu’il ne peut être chassé. Les députés du Parlement sont à Melun, on attend leur retour et la réponse qu’on leur fera. On a mandé M. de Châteauneuf [24] à la cour, qui a dit qu’il n’irait point que le Mazarin ne fût hors du royaume. On dit bien toujours qu’il s’en ira, sed non ego credulus illis : credat Iudæus Apella, non ego[15]

On parle toujours de la paix, mais on ne la fait point : on dit que l’on va joindre ensemble les deux armées de Lorraine et des princes, et que, lorsque toutes les forces seront ramassées, ils entreprendront. Si le roi [25] sort de Melun, on dit qu’il ira à Sens [26] ou à Troyes ; [27] d’autres disent à Lyon. Est infatuatum consilium Achitophelis et induratum cor Pharaonis[16][28][29] ils ne savent ce qu’ils font ni ce qu’ils feront. On a ici fait de grandes processions pour la paix, mais elle ne vient point, ni ne sais quand elle viendra. Je pense que les grands n’en veulent point, ils font durer la guerre ut agnoscantur flagella Dei[17] Je vous baise très humblement les mains, à Messieurs vos confrères, à MM. Camusat et Allen, et à nos autres amis, et suis de tout mon cœur, Monsieur, votre très humble et obéissant serviteur,

Guy Patin.

De Paris, ce samedi 15e de juin 1652.


1.

Nicolas Bailly, chirurgien à Troyes, v. note [1], lettre 257.

2.

« la médecine est architectonique », c’est-à-dire qu’elle est la « méthode qui coordonne les diverses parties du système » (Littré DLF) assurant la santé du corps humain. La répétition de à faire dans la proposition précédente est une étourderie de Guy Patin.

3.

« Je ne céderai pas ma gloire à un autre » (Isaïe 48:11).

4.

« Les bons pieds de ceux qui annoncent la paix » (autre référence à Isaïe, v. note [38], lettre 287).

5.

« pour la noblesse et la gloire de l’art que nous professons. »

L’avant-dernière lettre de Claude ii Belin devait adresser des reproches à Guy Patin sur son attitude conciliante dans le différend qui opposait le Collège des médecins de Troyes au fils du chirurgien Bailly qui voulait s’y faire admettre sans avoir les diplômes honorables qu’on exigeait pour cela. Patin se rangeait ici prudemment à l’avis de son correspondant.

6.

Innocent : « celui qui est simple, qui a peu de raison et qui est aussi idiot qu’un jeune enfant. On lui a donné un curateur, car c’est un innocent qui ne sait pas manier son bien » (Furetière) ; les médecins disent aujourd’hui dément.

Pierre i Le Conte, natif de Cambrai, avait été reçu docteur régent de la Faculté de médecine de Paris en 1614. Il mourut le 13 mai 1652. V. note [10], lettre 430, pour son fils Pierre ii.

V. note [6], lettre 287, pour Jacques Gamare, frère cadet de Thomas.

7.

« il vivrait encore ».

Claude Bréguet avait été reçu docteur régent de la Faculté de médecine de Paris en 1638. Guy Patin est revenu sur Bréguet en termes presque identiques dans la lettre suivante à Charles Spon.

8.

« Qui s’est bien caché, a bien vécu » (Pour vivre heureux, vivons cachés).

9.

« Il n’y a pas de lieu sur Terre où tu puisses échapper à ton destin : quand la mort vient, la Sardaigne se trouve au beau milieu de Tibur » (v. note [17], lettre 75).

10.

V. notes [30], lettre 282, pour les « Nouveaux opuscules anatomiques de Jean ii Riolan », [2], lettre 276, pour l’Orthodoxe, ou de l’abus de l’Antimoine… de Claude Germain, et [40], lettre 280, pour les Actions publiques de François Ogier.

11.

« en une guerre qui n’en est pas une ».

12.

Points de suspension mis par Reveillé-Parise, qui remplacent des mots injurieux à l’encontre de Mazarin : le manuscrit a été soigneusement rendu illisible à cet endroit.

13.

« et Dieu fasse qu’il s’en aille à jamais ».

14.

« la comète caudée [ou à longue queue] », autre surnom de Mazarin, « est celle qui paraît après le soleil couché, car alors le corps de la comète précède cette traînée » (Furetière).

Dubuisson-Aubenay (Journal des guerres civiles, tome ii, pages 236‑237, juin 1652) :

« Mardi 11, fête de saint Barnabé, la riche châsse des reliques de sainte Geneviève, qui a été descendue la nuit précédente en une messe célèbre et fameuse chantée {b} par les abbé et religieux à minuit, avec une extrême presse de peuple et gens de toutes qualités, est portée en procession ce matin, à commencer sur les dix heures, par la rue Saint-Jacques à Notre-Dame, l’archevêque Jean-François de Gondi, {c} qui se fit porter en chaise découverte à quatre estafiers de livrée, donnant ses bénédictions au peuple innombrable amassé sur la rue, aux échafauds, boutiques et chambres, et l’abbé régulier triennal de Sainte-Geneviève marchant à la droite dudit archevêque suivant la coutume et privilège de ce jour, à pieds nus, revêtu pontificalement, donnant aussi et plus continuellement ses bénédictions. […]
Cette descente et procession est faite pour obtenir la paix de Dieu. Est à noter que le duc d’Orléans, oncle du roi, s’est trouvé à la sortie de la procession hors l’église Sainte-Geneviève {d} pour en être, voulant marcher seul avec sa garde, comme le roi. On lui a offert place entre deux présidents, ce qu’il a refusé et s’est retiré. Le prince de Condé s’est adonc {e} présenté, qui a marché immédiatement après l’abbé de Sainte-Geneviève, ayant à sa gauche le duc de Beaufort marchant immédiatement après l’archevêque, tous deux devant lesdits présidents. Et comme la procession est arrivée à la porte de l’église Notre-Dame, alors ledit prince de Condé l’a quittée et sortant de son rang, s’est mis à part et de côté, laissant passer tout le Corps du Parlement auquel il a fait l’honneur entier, saluant tous les présidents et conseillers comme ils passaient devant lui, qui s’est ensuite retiré. »


  1. En l’église Saint-Étienne-du-Mont.

  2. Le cardinal de Retz.

  3. Sic pour Saint-Étienne-du-Mont.

  4. Alors.

15.

« mais je n’y crois pas [v. note [4], lettre 19] : à d’autres, mais pas à moi ! [v. note [59], lettre 101] »

16.

« C’est le conseil déraisonnable d’Achitophel et le cœur endurci de Pharaon ».

Ce sont deux allusions tirées de l’Ancien Testament.

  • Achitophel (Mazarin) est l’archétype du ministre fourbe ; très écouté par Absalom, il lui conseille de se rebeller contre le roi David, son père (Samuel ii 17:7) :

    Non bonum consilium quod dedit Ahitofel hac vice.

    [Pour cette fois, le conseil qu’a donné Achitophel n’est pas bon].

  • Pharaon (Louis xiv) est le souverain qui opprimait les Juifs en Égypte (Exode 8:19) :

    Et dixerunt malefici ad Pharao “ digitus Dei est ”. Induratumque est cor Pharaonis et non audivit eos sicut præceperat Dominus.

    [Les magiciens dirent alors à Pharaon « Le doigt de Dieu est là ». Le cœur de Pharaon s’endurcit et il refusa de les écouter {a} comme Dieu l’avait prédit].


    1. D’écouter Moïse et Aaron.

17.

« comme s’il fallait y voir le châtiment de Dieu. »

a.

Ms BnF no 9358, fo 138, « À Monsieur/ Monsieur Belin,/ Docteur en médecine,/ À Troyes. » ; Reveillé-Parise no cxii (tome i, pages 183‑184).


Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – Lettre de Claude II Belin à Guy Patin, le 15 juin 1652.
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(Consulté le 17.11.2019)

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