L. 313.  >
À Claude II Belin, le 10 mai 1653

Monsieur, [a][1]

J’ai reçu la vôtre avec le livre de M. Luyt, [2] dont je vous remercie. [1] Monsieur votre fils [3] est un peu mieux, Dieu merci. Il a eu quelques mauvais symptômes pour lesquels je l’ai fait saigner, depuis quatre jours, deux fois ; on lui a toujours tiré de très mauvais sang. Il se porte un peu mieux, ses accès sont fort diminués, je le trouve toujours tout gai quand je le visite.

Le roi [4] est encore à Fontainebleau. [5] On dit qu’il en reviendra mardi prochain et qu’après avoir été ici quelques jours de repos, ils s’en iront faire un voyage à Compiègne. [2][6] Le prince de Condé [7] est encore à Bruxelles, [8] mais il n’est point content du peu de secours qu’on lui offre. On envoie des troupes en Piémont [9] et en Italie sous la conduite du maréchal d’Hocquincourt. [10] On dit que le marquis d’Uxelles [11] s’en va commander le siège de Bellegarde. [3][12] Romæ fervet negotium Iansenistarum et Molinistarum[4][13][14] on dit qu’avant qu’il soit deux mois, l’affaire se jugera ; mais je ne sais si ce sera définitivement ou quelque arrêt plâtré comme souvent il s’en donne en ce pays-là. On imprime à Lyon un volume de plusieurs conclaves et de l’histoire d’iceux depuis plus de 200 ans ; [5] il y aura bien là de la fourberie et de la fraude italienne, et de la politique raffinée de ces maîtres passefins là-dedans. J’ai reçu en présent d’un médecin de Nuremberg [15] deux volumes in‑fo, dont l’un est intitulé Pharmacopœia Augustana, l’autre Animadversiones in pharmacopœiam Augustanam ; [6][16][17] tous deux ne contiennent que des remèdes pharmaceutiques. L’impression en est fort belle, mais tout ce qu’il y a de bon contenu là-dedans pourrait tenir en six pages. Je ne m’étonne point si le papier est bien cher, vu que tant de gens en abusent. Un de nos jansénistes qui est à Rome, nommé M. de Saint-Amour, [18] m’a envoyé un autre présent de même nature, mais il a mieux rencontré : c’est un in‑fo, lequel contient Stephani Roderici Castrensis, Commentaria 4 in librum Hippocratis de Alimento ; [7][19] c’est un fort bon livre imprimé à Florence l’an 1640. Nous aurons ici dans le mois prochain une nouvelle traduction du Quinte-Curce [20] faite par feu M. de Vaugelas [21] in‑4o[8] M. de Saumaise [22] est malade en Hollande. On parle ici d’une trêve de six mois entre les Anglais et les Hollandais en attendant qu’ils se pourront accorder. On fait à Rome des assemblées pour procurer la liberté du cardinal de Retz, [23] auxquelles préside un cardinal de Médicis, [9][24] qui est fort l’ami du prisonnier et capital ennemi du Mazarin ; [25] on en parlera quand le jubilé [26] sera achevé.

Je vous prie d’assurer M. de Blampignon que je suis son très humble serviteur. Je ne sais pourquoi vous me tenez pour un hydropote : je bois un peu de vin, [27] mais le plus sobrement qu’il m’est possible ; néanmoins je vous dirai, cum A. Gellio[10][28] si tout le monde en buvait autant que moi, il serait bien plus cher qu’il n’est, vu que j’en bois tout mon soûl ; [11] je dois à cette sobriété que je n’ai point encore besoin de lunettes, [29] nonobstant mon âge et mes veilles. [12]

On tient que la princesse de Condé [30] mourra du mal qui la tient et que le prince son mari épousera Mlle d’Orléans, [31] fille du premier lit de M. le duc d’Orléans ; [13][32] sur quoi l’on dit déjà que la reine [33] en a écrit au dit duc, père de la dame, pour l’empêcher. Ce mariage serait un nouveau martel en tête pour le Mazarin, aussi bien que la prétendue liberté du cardinal de Retz. On dit ici que le bonhomme M. de Montbazon [34] est mort à Couzières [35] près de Touraine, âgé de 82 ans. [14] Je me recommande à vos bonnes grâces et suis de toute mon affection, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur,

Guy Patin.

De Paris, ce samedi 10e de mai 1653.

Monsieur votre fils n’eut hier la fièvre que trois heures. Il est tout autrement mieux, il aura demain son accès, et lundi il sera repurgé ad eradicandum fomitem febrilem[15]


1.

V. note [1], lettre 311, pour La Princesse charitable… de Robert Luyt.

2.

Revenu de Fontainebleau à Paris le jeudi 12 juin, le roi ne partit à Compiègne que le 16 juillet (Levantal).

3.

Louis-Chalon Du Blé, marquis d’Uxelles (ou Huxelles, 1619-1658), était gouverneur de la ville et citadelle de Chalon-sur-Saône.

Saint-Simon (Mémoires, tome ii, page 302) :

« Il servit avec réputation et distinction ; il eut même le grade singulier de capitaine général qui ne fut donné qu’à quatre ou cinq personnes en divers temps et qui commandait les lieutenants généraux, et il n’était pas loin du bâton de maréchal lorsqu’il fut tué, avant 50 ans, devant Gravelines en 1658. {a} Sa veuve, {b} fille du président Bailleul, surintendant des finances lors de leur mariage, {c} était une femme galante, impérieuse, de beaucoup d’esprit et de lecture, fort du grand monde. »


  1. V. note [20], lettre 535.

  2. Marie Le Bailleul, fille de Nicolas ii.

  3. 1645.

4.

« À Rome, l’affaire des molinistes [jésuites] et des jansénistes est en pleine effervescence » : v. note [24], lettre 312.

5.

V. note [8], lettre 308, pour ce projet.

6.

« La Pharmacopée d’Augsbourg » et « Observations sur la Pharmacopée d’Augsbourg » de Johann Zwelfe (v. note [2], lettre 312).

7.

« d’Estevan Rodrigo de Castro, les quatre commentaires sur le livre d’Hippocrate De l’Alimentation » (v. note [25], lettre 312).

8.

V. note [41], lettre 286.

9.

Jean-Charles de Médicis (Giancarlo de Medici, Florence 1611-ibid. 1666) frère cadet de Ferdinand ii de Médicis, grand-duc de Toscane, avait été nommé cardinal en 1644. Passionné de science, de littérature et de musique, il contribua à l’enrichissement intellectuel et artistique de Florence. En 1655, il fut nommé légat auprès de Christine de Suède convertie au catholicisme.

10.

« avec Aulu-Gelle [v. note [40], lettre 99] » ; Nuits attiques (livre xi, chapitre xiv) :

Simplicissima suavitate et rei et orationis L. Piso Frugi usus est in primo annali, cum de Romuli regis vita atque victu scriberet. Ea verba quæ scripsit hæc sunt : « Eundem Romulum dicunt ad cenam vocatum ibi non multum bibisse, quia postridie negotium haberet. Ei dicunt : “ Romule, si istuc omnes homines faciant vinum vilius sit. ” His repondit : “ Immo vero carum, si, quantum quisque volet, bibat ; nam ego bibi quantum volui. ” »

[C’est avec une délicieuse simplicité de pensée et de style que L. Pison Frugi, {a} dans son premier livre des Annales, a parlé de la vie et des mœurs du roi Romulus. Le passage suivant est extrait de cet ouvrage : « On rapporte que le même Romulus, invité à un repas, prit fort peu de vin parce qu’il avait une affaire à traiter le lendemain. On lui dit : “ Romulus, si tous les hommes faisaient comme vous, le vin se vendrait moins cher. ” Il leur répondit : “ Au contraire, il serait plus cher si chacun en buvait selon son désir car c’est ainsi que j’en ai bu moi-même ” »].


  1. Lucius Calpurnius Piso Frugi, consul romain du iie s. av. J.‑C., auteur d’Annales aujours’hui perdues.

Hydropote, qui ne boit que de l’eau, est le contraire d’hydrophobe, qui ne boit jamais d’eau.

11.

« Autant qu’il suffit » (Académie).

12.

Furetière :

« Lunettes, au pluriel, sont deux verres enchâssés dans de la corne ou autre matière qu’on applique sur le nez et devant les yeux pour aider aux vieillards {a} et à ceux qui ont la vue courte {b} à lire et à écrire, ou à découvrir mieux les objets. On les appelle aussi bésicles. Il y en a qui servent à grossir les objets, les autres à conserver seulement la vue, qu’on appelle conserves. […] Les lunettes ont certainement été inconnues aux Anciens ; mais aussi elles ne sont pas si modernes que le télescope. Francesco Reddi prétend que l’invention en a été trouvée au xiiie s., depuis l’an 1280 jusqu’en 1311, et qu’un frère Alexandre Despina de l’Ordre des frères prêcheurs de Sainte-Catherine de Pise, qui mourut dés l’an 1313, en communiqua l’invention, qu’il trouva de lui-même après qu’il eut appris qu’un autre en avait trouvé le secret, lequel il ne voulait pas communiquer. Cela est écrit dans la chronique de ce couvent. Il dit encore, que dans un vieux manuscrit composé en 1299 qu’il a parmi ses livres, il est parlé des lunettes comme d’une chose inventée en ce temps-là, qu’un fameux jacobin, nommé Jourdan de Rivalto, dans un traité qu’il composa en 1305, dit expressément qu’il n’y avait pas encore 20 ans que les lunettes étaient trouvées. »


  1. Presbytie : la sobriété comme protection contre ce vieillissement de l’accommodation visuelle est à tenir pour une fantaisie de Guy Patin.

  2. Myopie.

13.

Claire-Clémence de Maillé, princesse de Condé, alors fort malade à Bordeaux, mourut en 1694. La duchesse de Montpensier, la Grande Mademoiselle, fille aînée de Monsieur Gaston, n’épousa donc jamais le prince de Condé. Elle avait caressé l’idée de devenir reine de France en se mariant avec son jeune cousin, Louis xiv, mais son attitude durant la Fronde (notamment lors du combat du faubourg Saint-Antoine, v. note [36], lettre 291) l’avait complètement discréditée aux yeux de la cour.

14.

L’annonce de Guy Patin était prématurée. Hercule de Rohan, duc de Montbazon (1568-Couzières 16 octobre 1654) était le troisième fils de Louis de Rohan, prince de Guéméné, premier duc de Montbazon. Pair et grand veneur de France, Hercule avait été reçu chevalier des Ordres du roi en 1607 puis gouverneur et lieutenant général de la ville de Paris et de l’Île-de-France en 1619. En 1620, il s’était démis de cette charge en faveur de son fils Louis, mais en s’en réservant l’exercice jusqu’en 1649. Les terres de Montbazon avaient été érigées en duché-pairie par lettres données à Chartres au mois de mars 1594, registrées le 13 mai 1595. Hercule de Rohan se trouvait dans le carrosse du roi Henri iv lorsqu’il fut assassiné par Ravaillac en 1610. Il était le père de Mme de Chevreuse (née en 1600) et avait épousé en secondes noces, en 1628, Marie de Bretagne (v. note [4], lettre 252).

Le château de Couzières, situé près de Veigné (Indre-et-Loire) dans la vallée de l’Indre, était la résidence habituelle des seigneurs de Montbazon. Il avait servi de cadre à la réconciliation entre Louis xiii et sa mère, Marie de Médicis, en septembre 1619 (Adam et Jestaz).

15.

« pour extirper le ferment de la fièvre. »

a.

Ms BnF no 9358, fo 143, « À Monsieur/ Monsieur Belin,/ Docteur en médecine,/ À Troyes. » ; Reveillé-Parise, no cxvi (tome i, pages 194‑196).


Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – Lettre de Claude II Belin à Guy Patin, le 10 mai 1653.
Adresse permanente : https://www.biusante.parisdescartes.fr/patin/?do=pg&let=0313
(Consulté le 27.11.2022)

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