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À Claude II Belin, le 17 mai 1653

Monsieur, [a][1]

Ce 16e de mai. Je vous ai envoyé la lettre de M. Le Moine [2] avec ma dernière. Monsieur votre fils [3] se porte mieux, Dieu merci. Il a encore été purgé [4] aujourd’hui d’un remède qui a fait merveilles. Les jésuites [5] ont bonne opinion de leur fait à Rome. Il n’y a ici rien de nouveau en l’affaire de M. de Croissy-Fouquet. [6] On ne parle point ici du retour de M. le duc d’Orléans ; [7] aussi son retour n’est-il en aucune façon nécessaire. On ne dit même rien du prince de Condé [8] et ne sait-on s’il est encore à Bruxelles. [9] Ceux de Bordeaux [10] ont refusé l’amnistie du roi qu’on leur avait envoyée. On augure de là qu’ils ont assurance de quelque puissant secours ; eux allèguent pour leur raison, qui est bonne, qu’ils ne peuvent pas se fier au Conseil du roi qui s’est si souvent servi de la perfidie pour opprimer ceux qui s’étaient fiés à cette amnistie. Cromwell [11] a chassé de Londres le Parlement [12] composé de 300 hommes, sous ombre qu’ils voulaient faire venir le roi d’Angleterre [13] et l’établir sur eux. [1] M. de Bordeaux, [14] maître des requêtes qui y est notre ambassadeur, est soupçonné d’y avoir brassé quelque chose sur ce dessein. [2] Le bonhomme M. Gassendi [15] est ici depuis huit jours. M. de Launoy, [16] docteur de Navarre, [17] est ici à faire imprimer un livre curieux de varia Aristotelis Fortuna[3] Le voyage du roi [18] à Saint-Germain est différé pour jusqu’après les fêtes. [4] Monsieur votre fils n’a eu ce matin la fièvre qu’une heure, mais il a vidé un grand ver ; [19] ad avulsum caudas illas reliquias[5] il sera encore purgé [20] demain. M. Le Moine s’ennuie de le voir si longtemps malade ; un peu de patience nous suffira pour en venir à bout. Je me recommande mille fois à vos bonnes grâces et suis de toute mon affection, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur,

Guy Patin.

De Paris, ce 17e de mai 1653.


1.

Journal de la Fronde (volume ii, fo 223 ro) :

« De Londres le 8e de mai. L’armée de cette république ne pouvant plus souffrir les délais, si souvent réitérés, que le Parlement lui donnait touchant la dissolution et la convocation d’un nouveau, s’est enfin résolue d’en venir à bout par force ; et pour cet effet, les officiers en ayant fait plainte au général Cromwell, celui-ci entra au Parlement, le 30 du passé et y fit une belle harangue, par laquelle il montra par plusieurs raisons qu’il était nécessaire de donner cette satisfaction au public et à l’armée ; et ajouta même qu’on se plaignait de quantité d’autres abus qui se commettaient contre le bien de l’État, dont plusieurs de la Compagnie ayant murmuré et soutenu qu’il ne fallait pas accorder une demande faite en cette manière, et que c’était une faction, se retirèrent fort mécontents. Le général ne laissa pas de passer outre, et même l’orateur du Parlement fut poussé hors son siège et les autres mis en prison dans la Tour de cette ville, où l’on parle de faire rendre compte des deniers qu’ils ont levés sur le public pendant le temps de leur gouvernement ; ensuite de quoi, la Maison du Parlement fut fermée et l’on croit qu’il ne s’y fera rien jusqu’à ce qu’on aura pourvu à une nouvelle assemblée. En même temps, Cromwell envoya les ordres pour faire fermer tous les ports d’Angleterre et dépêcha des courriers partout, et principalement à l’armée navale, pour donner avis de ce changement et commander qu’on n’obéît plus à aucun ordre de ce Parlement. Il fit dresser une déclaration en manifeste des officiers et soldats de l’armée sur ce sujet, lequel fut publié ici le 3. »

Après la dissolution du Parlement (30 avril), Cromwell, Lord-General, avait instauré un Conseil d’État composé de lui-même et de neuf de ses plus fidèles lieutenants, et décrété que ce décemvirat gouvernerait en attendant qu’une nouvelle autorité suprême ait été constituée. Une nouvelle assemblée (Nominated Assembly of Saints), surnommée le Barebone’s Parliament (Parlement de Barebone, du nom de Praise-God Barebone, un de ses membres remarquable par sa mise et son patronyme, succédant au Purged ou Rump Parliament, Parlement purgé ou croupion), siégea pour la première fois le 14 juillet suivant.

2.

Antoine de Bordeaux, sieur de Génitoy (1621-7 septembre 1660), fils de Guillaume (v. note [26], lettre 307), avait été reçu conseiller au Parlement de Paris en 1640 (troisième des Requêtes) puis maître des requêtes en 1642 et président au Grand Conseil. Fidèle serviteur de Mazarin, il agissait depuis novembre 1652 en négociateur diplomatique entre la France et l’Angleterre. En août 1660, il revint définitivement à Paris et fut nommé chancelier de la reine, mais mourut aussitôt après (Popoff, no 668, et Adam).

3.

Jean de Launoy : De varia Aristotelis in Academia Parisiensi Fortuna, extraneis hinc inde adornata præsidiis, liber. Ad virum clarissimum Henricum Lud. Habert Mommorium libellorum supplicum magistrum integerrimum [Livre sur la diversité de fortune que l’Université de Paris a réservée à Aristote, enrichi des secours extérieurs qu’il a reçus d’ici et là. Dédié à Henri-Louis Habert de Montmort (v. note [13], lettre 337), très brillant homme et très intègre maître des requêtes] (Paris, Edme Martin, 1653, in‑8o).

Dans le même volume était encore imprimée la réponse du médecin François Bernier (v. note [69], lettre 332) à Jean-Baptiste Morin qui venait de réfuter les théories gassendistes sur la philosophie d’Épicure : Favilla ridiculi muris. Hoc est dissertatiunculæ ridicule defensæ a Ioan. Baptista Morino astrologuo, adversus expositam a Petro Gassendi Epicuri philosophiam, per Franciscum Bernerium [Cendre chaude d’une ridicule souris, c’est-à-dire du minable petit discours ridiculement soutenu par l’astrologue Jean-Baptiste Morin contre la Philosophie d’Épicure que Pierre Gassendi a fait paraître, par François Bernier].

4.

La cour séjourna à Saint-Germain du 2 au 4 juin, puis à nouveau du 20 au 30 juin (Levantal).

5.

« pour extirper les queues qui en subsistent » (en supposant un emploi fautif de reliquias [substantif] pour reliquas [adjectif]).

a.

Ms BnF no 9358, fo 144, « À Monsieur/ Monsieur Belin,/ Docteur en médecine,/ À Troyes. ».


Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – Lettre de Claude II Belin à Guy Patin, le 17 mai 1653.
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(Consulté le 25.01.2022)

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