L. 333.  >
À Charles Spon, le 5 décembre 1653

Monsieur, [a][1]

Je vous envoyai ma dernière le vendredi 28e de novembre avec une lettre pour M. Musnier, [2] médecin de Gênes, [3] que je crois qu’avez reçue, et même, si bene te novi[1] je m’attends qu’aurez exécuté ce dont je vous priai par icelle. Je vous prie d’assurer M. Falconet [4] que je suis son très humble serviteur et que j’aurai soin de ce qu’il m’a recommandé par sa dernière du 7e de novembre, qui est la même affaire dont je lui ai écrit la dernière fois. [2] Vous m’obligerez pareillement bien fort de faire mes recommandations à M. Ravaud [5] et de l’assurer que je ferai ce qu’il me sera possible pour ce qu’il m’a écrit. Obligez-moi d’en dire autant à M. Carteron [6] à qui je voudrais bien pouvoir rendre quelque service de deçà, pour sa bonne affection.

Il court ici une pièce fort secrète en deux demi-feuilles imprimées, touchant le mérite de quelques-uns de nos docteurs qui ont, par la cabale de Guénault, [7] signé que l’antimoine est un excellent remède[3][8] Je vous les envoie afin que vous les lisiez et les gardiez fort secrètement sans les montrer à personne. Je ne les ai que d’hier au soir, je ne sais pas encore au vrai qui en est le propre auteur, mais je crois que c’est M. Merlet [9] le père et même, on me l’a assuré. Il y a là-dedans beaucoup de choses que je lui ai ouï dire, joint qu’il hait fort l’antimoine, et Guénault encore davantage. Vous verrez là-dedans propudium Scholæ nostræ et infamiam sæculi[4] Aussi, à vous dire vrai, tous ces maîtres signeurs sont le fretin et la racaille de l’École, [5] qui la plupart en ont honte et en sont en une extrême confusion. Les gens de bien n’en demeureront point là : on travaille à répondre au Gazetier[10] combien que tout son livre soit un si misérable galimatias qu’il ne mérite aucune réfutation ;, [11] à mesure qu’il s’en fera quelque chose de nouveau, je vous en ferai part dès qu’il sera venu à ma connaissance. J’entends parler de distiques en vers latins contre les mêmes signeurs, tandis que le bonhomme M. Riolan [12] écrit tout de bon contre cette gazette antimoniale ; et M. Germain [13] aussi, [6][14] et même encore quelques autres qui sont du bon parti.

Toute votre ville de Lyon est fort en émotion touchant le chirurgien Lombard, [15] tant pour que contre sa réception. [2] Je ne sais pas ce qui en arrivera et ne le puis deviner, mais je sais bien ce qui en devrait arriver : le parti de la justice et du bien public devrait être préféré à tout avantage ou intérêt particulier.

Ce 2d de décembre. Le mari et la femme qui ne purent être pendus à l’Apport de Paris [16][17] vendredi dernier pour le tumulte que les laquais y excitèrent (dont il y en eut de tués un bon nombre, plusieurs de blessés et quelques-uns faits prisonniers) furent hier en plein midi, au même lieu, pendus et étranglés pour montrer à cette racaille de laquais qu’on ne les craignait point. Le corps de la femme a été porté en nos Écoles pour en faire l’anatomie[18] Il y a encore en prison quantité d’autres voleurs desquels on instruit le procès. Tout cela vient d’une retraite qui était dans le faubourg Saint-Germain. [7] Ce même jour a été reçu avec grande pompe dans le Parlement et dans le Châtelet [19] M. Séguier, [20] par ci-devant conseiller de la Cour, en la charge de prévôt de Paris, [21] à la place d’un sien cousin qui mourut fort vieux il n’y a qu’un mois. [8][22][23]

Le roi [24] sera ici dans la fin de la semaine, mardi prochain 9e de décembre. On parle de transférer le coadjuteur [25] en quelque autre prison de sûreté, d’autant que le roi veut loger dans le Bois de Vincennes [26] pour aller à la chasse partout là alentour.

Le fils [27] de M. de Saumaise, [28] qui est ici, a dit à quelqu’un que la réponse de feu Monsieur son père à Milton [29] était achevée, que la copie était en chemin et qu’il s’en allait la faire imprimer. Et d’ailleurs, la veuve Dupuis, [30] libraire, m’est ici venue trouver pour demander conseil si elle pouvait espérer que ce livre fût de bon débit. Je lui ai conseillé tout à fait de n’en pas perdre l’occasion et qu’infailliblement ce livre-là se vendrait bien ; mais néanmoins, je doute sur la perfection de l’ouvrage et crains que l’auteur n’y ait mal mis sa dernière main ni mis la fin au livre. [9]

Le roi est encore à Châlons, [31] on dit qu’il veut faire assiéger Clermont [32] et qu’il ne sera ici que la semaine qui vient. [10]

La secte antimoniale est ici fort étonnée de ce libelle intitulé la Légende[11][33][34] que je vous envoie. La plupart ont grand regret d’avoir signé et de se voir là-dedans mal accommodés ; les autres, qui sont plus méchants et plus effrontés, disent que cette pièce mérite des coups de bâton, mais l’auteur n’en est pas découvert. Les uns s’attaquent à celui-ci, les autres à celui-là. L’on dit que Guénault se vante que j’y ai travaillé, ce qui est très faux, je n’y ai non plus fait que vous ; mais si les tours de Notre-Dame [35] tombaient, cet homme dirait que ce serait moi qui serais cause de cette chute, afin de me charger d’envie, pour me nuire et me faire des ennemis. Et de fait, si j’y avais travaillé, j’y aurais bien pu mettre des choses contre lui qui ne sont point là-dedans.

J’ai vu aujourd’hui M. Riolan qui mord à la grappe lorsqu’il parle de l’avancement de son ouvrage contre l’antimoine. [12] Je lui ai promis de vous écrire et de vous prier de sa part de nous indiquer qui sont les médecins allemands, italiens, ou autres de votre connaissance, qui peuvent en leurs écrits avoir blâmé ce poison. Je vous prie de vous en souvenir, vous l’obligerez et moi pareillement, qui sommes tous deux de vos bons amis.

On dit que le prince de Conti [36] a permission de revenir à Paris et qu’il sera ici de retour à la Chandeleur ; que le roi n’arrivera que la semaine qui vient ; que l’on apprête plusieurs édits pour faire passer à la fin de ce mois au Parlement, où le roi ira tout exprès, entre autres, on parle d’une sixième Chambre des enquêtes, de quelques nouveaux bureaux de trésoriers de France [37] et d’un parlement à Poitiers. [38] M. Marion, [39] que je vis hier, se recommande fort à vous. Le vieux docteur Mulot, [40] doyen de la Sorbonne, [41] âgé de 85 ans, est ici mort depuis trois jours d’une inflammation de poumon ; il était jadis confesseur du cardinal de Richelieu. [13] On vient tout présentement de pendre deux insignes voleurs de grands chemins à l’Apport de Paris, dont tout le monde bénit tout hautement la bonne et courte justice que Messieurs du Châtelet et surtout le lieutenant criminel [42] font à ces gens-là. Il y a ici un ermite déguisé, [14] prisonnier dans la Conciergerie, [43] condamné par le bailli de Sainte-Geneviève [44] à être pendu et brûlé pour sodomie, [45] vols et assassinats. On dit qu’il a révélé plusieurs complices, on parlera de lui la semaine prochaine. Perituros audio multos : nil dubium magna est fornacula[15][46] Excusez-moi d’un si mauvais entretien et en attendant un meilleur, croyez que je serai toute ma vie, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur,

Guy Patin.

De Paris, ce vendredi 5e de décembre 1653.

Le comte d’Armagnac, [47] fils du comte d’Harcourt, [48] a été enlevé d’ici. On ne doute point que ce ne soit par l’ordre du père qui médite de faire quelque rébellion contre le roi avec les deux villes qu’il a, de Brisach [49] et Philippsbourg, [50] n’ayant pas fait son accord par ci-devant. [16] Un moine [51] d’Angleterre a écrit tout fraîchement fort hardiment pour les jansénistes, contre la bulle [52] du pape. [17][53][54]


1.

« si je vous connais bien ».

2.

La précédente lettre de Guy Patin à André Falconet, qu’on puisse aujourd’hui lire, est celle du 10 novembre 1653 : il y était principalement question de la parution de L’Antimoine justifié… d’Eusèbe Renaudot (v. infra note [2]), sans allusion à une affaire lyonnaise que Falconet aurait recommandée à Patin ; probablement s’agissait-il de celle du chirurgien Jean Lombard où le Collège des médecins de Lyon s’était malencontreusement empêtré, (v. note [58], lettre 332) et qui est ici reprise, au troisième paragraphe. Ou bien il nous manque une lettre de la série, ou bien les éditeurs de la lettre du 10 novembre l’ont amputée d’une partie qui nous aurait mieux éclairés.

3.

Quelques paragraphes plus bas, Guy Patin intitulait ce libelle antistibial anonyme la Légende : v. infra note [11], pour son titre complet et la description de son contenu.

Ce pamphlet attaquait un à un, avec virulence et dédain, les 61 signataires (ou signeurs) d’un manifeste intitulé Le Sentiment des docteurs régents en médecine de la Faculté de Paris touchant l’antimoine. Il figure en tête de L’Antimoine justifié… d’Eusèbe Renaudot (Paris, 1653, privilège daté du 8 avril 1653, v. note [21], lettre 312), juste après l’épître dédicatoire à François Guénault, à la fin de l’Avis au lecteur :

« Nous soussignés docteurs en médecine de la Faculté de Paris certifions à tous qu’il appartiendra que les qualités de l’antimoine ayant été, par un long usage et une expérience continuelle, reconnues de nous être grandement convenables à la guérison de quantité de maladies, nous déclarons que ce remède, bien loin d’être chargé d’aucune malignité vénéneuse, a plusieurs rares vertus qu’un médecin peut employer à combattre heureusement grand nombre de ces maladies, moyennant qu’il le fasse avec beaucoup de prudence et de discrétion ; {a} En foi de quoi nous avons voulu signer cet écrit. Fait à Paris le 26e mars 1652. »

[1]  R. Chartier,
[2]  J. Des Gorris,
[3]  Hénault,
[4]  F. Guénault,
[5]  Le Pois,
[6]  J. Bourgeois,
[7]  de Vailli,
[8]  de Beaurains,
[9]  de Bourges,
[10] Pijart,
[11] Quiquebœuf,
[12] Du Clédat,
[13] Béda des Fougerais,
[14] de Saint-Jacques,
[15] Jouvin,
[16] U. Bodineau,
[17] J. Thévart,
[18] C. Hubault,
[19] Rainssant,
[20] Vacherot,
[21] J. Regnault,
[22] Dupré,
[23] L. de Frades,
[24] J. Chartier,
[25] Legier,
[26] Le Vignon,
[27] Denyau,
[28] Le Mercier,
[29] Richard,
[30] Le Tourneurs,
[31] Akakia,

[32] Marès,
[33] J. Gavois,
[34] D. Joncquet,
[35] F. Langlois,
[36] Pajot,
[37] Le Breton,
[38] Le Gagneur,
[39] J. Cousin,
[40] G. Petit,
[41] Moriau,
[42] J. Garbe,
[43] Guyet,
[44] de Mersenne,
[45] Du Pont,
[46] Tardy,
[47] Maurin,
[48] J. Hamon,
[49] Morand,
[50] I. Renaudot,
[51] E. Renaudot,
[52] Bachot,
[53] Dieuxivoye,
[54] Mauvillain,
[55] de Bourges,
[56] Hureau,
[57] M. Langlois,
[58] Lopès,
[59] Arbinet,
[60] de Sarte,
[61] F. Landrieu. {b}


  1. Discernement.

  2. L’orthographe des noms a été adaptée à celle de notre édition.

Ce Sentiment, dont les signataires sont rangés par ordre d’ancienneté, est précédé de cette explication, à la fin de l’Avis au lecteur :

« C’est tout ce que j’avais à te dire sur cette matière, te protestant d’ailleurs que j’ai si peu d’attache à mes sentiments, que je t’expose de bonne foi, que je n’aurai point de peine à les rétracter aussitôt que j’en trouverai de plus raisonnables. Néanmoins, je les soumets dès à présent à la censure de la plus florissante École de l’Univers, de laquelle les avis différents ne doivent point donner d’avantages à ses ennemis puisque, comme les plus beaux concerts de musique se forment de voix différentes et les plus agréables bouquets sont composés de diverses fleurs, la diversité des opinions des médecins de cette maîtresse Faculté ne servira qu’à la rendre plus recommandable, puisqu’elle n’empêche pas l’étroite union qui a toujours été entre eux pour les points fondamentaux de la médecine. Cependant, pour te faire voir qu’ils sont déjà beaucoup disposés à s’accorder sur cette matière, voici ce qu’en pensent 61 de ces célèbres docteurs, et ce qu’il y a à espérer du reste, qui n’a pas encore voulu, pour quelques considérations particulières, se déclarer en faveur de l’antimoine, bien qu’il n’y en ait aucun d’eux qui ne le pratique. »

Le tableau des docteurs régents de la Faculté de médecine de Paris, établi par Patin le 23 novembre 1651 dans les Commentaires de son décanat (v. note [11] des Actes de 1651‑1652), compte 111 collègues, qui tous étaient en vie le 26 mars 1652 : les antimoniaux y étaient donc majoritaires de 11 voix ; la scission était extrêmement grave, à tenir pour une véritable déclaration de rébellion. Aucune mention de cet Avis, signé sous le décanat de Patin, ne se trouve dans ses Commentaires, qu’il tenait pourtant méticuleusement à jour.

4.

« le dévergondage de notre École et l’infamie du siècle. »

5.

Littré DLF cite ce passage de Guy Patin pour illustrer sa définition du mot signeur : « celui qui donne sa signature. »

Fretin : « rebut, chose vile et du moindre prix en chaque espèce. Il se dit proprement et originairement de la morue qui se divise en quatre degrés de bonté : meilleur fretin, grand fretin, fretin de rebut, et menu fretin ; et par extension il s’est appliqué à toutes sortes de choses » (Furetière).

6.

V. note [2], lettre 276, pour L’Orthodoxe, ou de l’abus de l’antimoine… de Claude Germain.

7.

Retraite : lieu où se retirent les voleurs, les brigands (Académie).

8.

Gazette, Ordinaire no 140 du 15 novembre 1653 (page 1124) :

« Le 8e de ce mois, Mre Louis Séguier, {a} seigneur de Saint-Brisson et prévôt de Paris, décéda ici en la 71e année de son âge, d’une maladie de deux mois, avec tous les sentiments d’une grande piété. »


  1. V. note [19], lettre 464.

Louis Séguier était mort sans descendance (Popoff, no 150).

La Gazette, Ordinaire du 6 décembre 1653, no 150 (page 1104) :

« Le 2nd du courant, Mre Pierre Séguier {a} […] prêta en l’audience de la Grand’Chambre de ce Parlement le serment pour la charge de prévôt de Paris, dont il avait été pourvu par le roi sur la démission volontaire du feu baron de Saint-Brisson, son cousin, et prit sa place sur les fleurs de lys après que le sieur Martinet, avocat, eut fait un fort beau discours sur l’honneur de cette haute charge et l’illustre famille des Séguier, qui satisfit pleinement son auditoire […]. En suite de quoi, il fut conduit et installé au Châtelet par le président de Novion et les sieurs Ferrand et de Saintot, conseillers en la Grand’Chambre, lesquels il régala magnifiquement, avec le Châtelet, comme il fit le lendemain la noblesse qui l’avait accompagné en cette action. »


  1. Ce Pierre Séguier, marquis de Saint-Brisson, était homonyme, mais distinct du chancelier Pierre Séguier ; il mourut en août 1669, âgé de 45 ans.

À ne pas confondre avec le prévôt des marchands ni avec le prévôt des maréchaux de Paris, dit de l’Île (v. note [1], lettre 341), le prévôt de Paris était, depuis le début du xiiie s., un très haut magistrat ayant compétence générale pour représenter le roi, convoquer les vassaux à l’ost [l’armée], centraliser les fermes des prévôts du Parisis et rendre la justice aux roturiers. Installé au grand Châtelet, le prévôt de Paris était habituellement nommé garde de la prévôté car le vrai prévôt de Paris était le roi lui-même. Il avait rang immédiatement après le premier président du Parlement et portait le titre de conservateur des privilèges de l’Université. Son pouvoir et ses attributions avaient beaucoup décliné au xviie s. : il n’exerçait plus personnellement les fonctions judiciaires de sa charge ; il n’avait même plus le droit de siéger dans sa juridiction qui, pourtant, continuait d’intituler ses sentences en son nom. Le prévôt de Paris se contentait de venir faire acte de présence le jour de l’ouverture du rôle de Paris et d’assister à la première plaidoirie de l’année, le Parlement le dispensant ensuite de venir aux autres séances. Il conservait la charge très symbolique d’assembler le ban et l’arrière-ban et de convoquer et présider les assemblées électorales pour les états généraux (qui ne furent plus réunis entre 1614 et 1789). Il n’était plus guère en charge que des honneurs que lui conférait sa situation, au plus grand bénéfice de ses lieutenants (en premier lieu le lieutenant civil, véritable premier président du Châtelet) qui exerçaient la réalité de son pouvoir judiciaire (F. Monnier in D.G.S.).

9.

Cette réponse posthume de Claude Saumaise à John Milton sur leur querelle à propos de l’exécution de Charles ier, roi d’Angleterre (v. note [14], lettre 293), ne parut en effet qu’en 1660 à Dijon (v. note [1], lettre 642).

Celui des cinq fils de Saumaise qui s’occupait alors de la faire publier, en la dédicaçant au roi Charles ii d’Angleterre, était le deuxième, Claude ii, sieur de Saint-Loup (titre qu’il allait prendre en 1655, après la mort de son frère aîné Bénigne-Isaac).

10.

Clermont-en-Argonne (v. note [24], lettre 219), dans le duché de Bar, fut assiégée et prise en novembre 1654 (v. note [11], lettre 369). Le roi quitta Châlons le 4 décembre et fut de retour à Paris le 9.

11. Légende des soixante-un docteurs, lesquels ont déclaré leurs sentiments touchant l’antimoine, et certifié qu’ils ont reconnu par un long usage et expérience continuelle ses qualités être grandement convenables à la guérison de quantité de maladies, et qu’il n’est chargé d’aucune malignité vénéneuse. Fait le 26 mars 1652 [v. supra note [3]] (sans lieu, ni nom, ni date [1653], petit in‑fo de 2 demi-feuilles, soit 8 pages ; Google Books). Guy Patin, qui l’attribuait à Jean Merlet (v. note [39], lettre 101), fut suspecté d’en être l’auteur, mais l’a farouchement nié à plusieurs reprises dans la suite de sa correspondance. Le véritable auteur semble en avoir été François Blondel (v. note [11], lettre 342).

La joie d’avoir enfin mis la main sur cette Légende, en octobre 2018 après quinze années d’échecs répétés, m’a poussé à la citer amplement (ici et dans la note [55], lettre 348) : son introduction, quelques-unes de ses notices nominales les plus parlantes et sa conclusion. J’en ai modernisé l’orthographe et la ponctuation, mais respecté les majuscules et les italiques.

« Ce faiseur de Gazettes {a} n’a point oublié le métier, le but et dessein de la Gazette ayant toujours été de déguiser la vérité, et de donner le prix et estime aux personnes selon son caprice, et non sur leur mérite. Son Libelle Satirique {b} est rempli de menteries puantes et insupportables aux gens d’honneur, même à ceux qui ne sont engagés dans aucun des deux partis qu’il a déclarés. Comment peut-il espérer d’être cru dedans Paris, où sont connus les Médecins de la Faculté, lorsqu’il qualifie des Approbateurs d’Antimoine grands hommes célèbres, illustres, et les plus fameux Médecins ? Il a eu dessein d’imposer aux Étrangers et à la postérité, qu’on désabusera, donnant avis très certain et véritable qu’il a omis en sa Liste (comme très éloignés de sa cabale) les plus vénérables par l’âge, et les plus honorés par leur vertu et mérite, docteurs de cette nombreuse Faculté ; et ne se trouvent dedans cette Liste que jeunes gens sans emploi et, par conséquent, qui ne peuvent avoir long usage et expérience continuelle des effets de l’Antimoine (ainsi qu’il écrit) ; {c} et les autres, quoiqu’ils aient de l’âge, ils n’ont ni usage ni expérience, non plus que les jeunes, pour n’avoir emploi dans leur profession. J’en excepte aucuns {d} et petit nombre qui travaillent, mais qui doivent leur emploi à l’Antimoine, duquel ils se servent contre leur conscience et la vraie science de la Médecine ; ce qui sera clairement autant que véritablement déclaré et donné à connaître dans cette Légende, qui n’est mise au jour que pour détromper ceux qui, pour être trop crédules, se laissent piper, tromper et souvent tuer par ces Cabalistes Antimoniaux.

Maître René Chartier est le premier dans cette Liste ; ce n’est pas sans mystère qu’un Chartier soit mis en tête de cette troupe, c’est sans doute pour la conduire en la place aux veaux. Ce bon Chartier, dans sa simplicité, déjouera cet Écrivain flatteur de l’avoir mis comme un illustre, célèbre et des plus fameux Médecins, reconnaissant combien il est éloigné de mériter tels éloges, et assure (suivant sa franchise ordinaire) qu’il n’a souffert d’être mis en ce nombre d’Approbateurs de l’Antimoine que pour l’intérêt de son âne de fils, lequel s’est fait voir tel dedans l’infâme libelle du plomb sacré. {e} […]

4. Me François Guénault, grand promoteur de l’antimoine, auquel il a donné l’éclat, comme cet auteur écrit en son Épître, et par conséquent obligé de lui ménager des fauteurs qui le publient et distribuent, a dû prendre sa place dans cette Liste afin d’y en engager plusieurs par son exemple ; mais plus par ses promesses, qu’il fait à des suppôts et associés, d’emploi en ville et proche les Princes, où il en a envoyé quelques-uns se morfondre ; en sorte qu’ils ont sujet de pester contre l’antimoine et contre cet illustre illustrateur. J’ai estimé heureux M. Germain, notre cher Collègue, d’avoir été orthodoxe, et non empirique antimonié ; autrement, il eût été un des premiers apostoliquement relégué, où deux sont morts trop tôt pour leurs familles. {f} […]

13. Me Élie Bède n’a dû refuser de souscrire à ce parti, par la règle que claudus perpetuo claudicat : {g} quoiqu’ignorantissime, il sait qu’en cette drogue, il y a du το δει μη και το οξυδης ; {h} et néanmoins, il n’a pu dénier au Coryphée {i} des antimoniaux, illustrateur de cette drogue, de signer avec lui, contre vérité et raison, d’autant que souvent il l’appelle en pratique comme s’il marchait droit en besogne. […]

50. Me Isaac Renaudot, il me semble que ces antimoniaux sont enivrés de leur vin, ou de la fumée de leurs fourneaux, de mettre cet approbateur pour fournir leur nombre, lequel ne doit être cru en ce sujet, étant intéressé en la cause de son frère, qui le comprend entre ces fameux et illustres Médecins, les champs desquels sont fertilisés par l’antimoine, que celui-ci baille avec une témérité punissable à toutes rencontres. {j}

51. Me Eusèbe Renaudot, Hé quoi ! l’Auteur de cette satire a été s’écrire en cette Liste pour certifier que le vin de sa taverne est bon ? Il n’en est point croyable non plus que lorsqu’il a écrit, très faussement, à la fin de son Avis au Lecteur, qu’il n’y a aucun Docteur de notre Faculté qui ne pratique l’antimoine ; quam impudenter mentiris nebulo : {k} il y en a plus de cinquante qui refuient {l} ce diable et le détestent comme un présent poison, tels qu’ils savent avoir été de tout temps condamné par cette même Faculté, de laquelle il doit attendre la condamnation de son libelle, plus diffamatoire pour lui que pour ceux qu’il prétend noircir d’injures.

52. Me Étienne Bachot, qui est à plus qui lui donne, {m} a trop grande affinité avec ce Gazetier pour lui avoir dénié sa signature ; mais restant encore un pygmée, pour n’avoir monté sur la Reine de Suède pour voir de plus loin ; {n} son approbation, et <celle> de trois douzaines de sa taille, ne sont et ne veulent donner aucun aveu ni autorité à ce Libelle, telle que lui auraient donné des Riolan, des Guérin, des Bouvard, des Perreau, des Merlet, des Moreau, des Charpentier, des Guillemeau, des Brayer, des Piètre. {o} Ce grand nombre qu’ils ont mendié de tels approbateurs peut imposer et tromper les Étrangers, comme aussi la postérité. Et c’est en ce point que Renaudot et Guénault sont très criminels envers la Faculté de Paris. […]

54. Me Armand-Jean Mauvillain paraît être homme sans fiel ni désir de vengeance, ne témoignant aucun ressentiment contre cette drogue infernale qui a tué son beau-père, le sieur Cornuti ; mais au contraire, il semble la chérir, d’autant que l’ayant ôté du nombre des vivants, il lui est arrivé refusion de pratiques. {p} […]

56. Me Germain Hureau, élégant truchement {q} de l’antimoine, l’a fait parler à orthodoxe et lui reproche qu’il est mal reconnaissant de ce qu’il ne l’a point tué ainsi que plusieurs autres ; ce jeune étourdi a beaucoup davantage besoin d’ellébore que celui auquel il le propose, puisqu’il n’a aucun ressentiment contre ce venin qui a été plus pernicieux à son oncle Cornuti qu’à orthodoxe ; et on assure, et je le crois, qu’il a donné plus de louanges à l’antimoine que de De profundis pour son oncle, à qui ce bon remède a rompu le col. […]

On espère que tels manquements et vices ayant été considérés par ces Certificateurs, la plus grande partie d’iceux auront l’insigne déplaisir de voir leurs noms imprimés au commencement de cet infâme venin, qu’ils n’approuvent < pas > par leurs signatures, mais seulement < par > l’usage de l’antimoine ; et ils désavoueront avec nous cet avorton de la Faculté de Paris, laquelle a toujours porté honneur et révéré l’antiquité, qu’il méprise et injurie sottement. » {r}


  1. Eusèbe Renaudot, fils de Théophraste, éditeur de la Gazette (mort en 1653, v. note [6], lettre 57).

  2. L’Antimoine justifié… d’Eusèbe Renaudot (Paris, 1653, v. note [21], lettre 312), contenant le Sentiment des 61 docteurs régents de la Faculté de médecine de Paris en faveur de l’antimoine (v. supra note [3]).

  3. Trente-huit des 61 signeurs de l’antimoine appartenaient à la seconde moitié du tableau des docteurs régents de la Faculté (reçus après 1632) ; il en comptait un total de 111. L’objet de la Légende était de montrer que les 61 rebelles étaient les moins qualifiés d’entre eux et qu’ils avaient adhéré à la pétition sans bien se rendre compte de ce qu’ils faisaient : il ne s’agissait donc que d’une majorité factice.

  4. Certains.

  5. V. note [13], lettre 35, pour René Chartier, le père de Jean, auteur du Plomb sacré… (Paris, 1651, v. note [13], lettre 271).

  6. V. notes :

    • [21], lettre 80, pour François Guénault, meneur des antimoniaux parisiens ;

    • [21], lettre 312, pour la dédicace qu’Eusèbe Renaudot lui a adressée en tête de son Antimoine justifié ;

    • [2], lettre 276, pour Claude Germain, docteur régent antistibial de la Faculté de médecine de Paris, auteur d’Orthodoxe ou de l’abus de l’antimoine… ;

    • [13], lettre 164 et [4], lettre 328, pour les accusations qui couraient contre François Guénaut d’avoir causé les morts de son neveu, Pierre Guénault, et de sa propre fille, Catherine Guénault-Gamare, en leur faisant prendre du vin émétique.

  7. « qui boite toujours boitera ». V. note [27], lettre 155, pour Élie Béda des Fougerais et sa boiterie.

  8. « tempérament à la fois acide et non acide ».

  9. Meneur.

  10. V. note [16], lettre 104, pour Isaac Renaudot, frère aîné d’Eusèbe.

  11. « Avec quelle impudence mens-tu, vaurien ! »

  12. Refuir : « terme de vénerie, qui se dit des cerfs et autres gibiers qui fuient devant les chasseurs ; souvent le cerf ruse et refuit sur soi, c’est-à-dire retourne sur ses pas » (Furetière).

  13. « qui appartient au plus offrant » ; v. note [33], lettre 336, pour Étienne Bachot, auteur, en 1652, d’une longue épître dédicatoire à la reine Christine de Suède.

  14. Célèbre pour son physique ingrat, Christine de Suède était de petite taille, comme devait apparemment l’être aussi Bachot.

  15. Soit tous les grands noms du parti dogmatique et antistibial de la Faculté de médecine de Paris, où celui des Patin (Guy et Robert) fait figure de surprenant absent.

  16. « report de clientèle » d’un médecin sur un autre. V. notes [16], lettre 336, pour Armand-Jean de Mauvillain, et [5], lettre 81, pour son beau-père, Jacques-Philippe Cornuti, mort le 23 août 1651.

  17. Interprète ; v. note [24], lettre 237, pour Germain Hureau, neveu de Jacques-Philippe Cornuti et auteur d’une Epigramma contre Orthodoxe (v. note [10], lettre 342).

  18. Le style, le mordant et l’esprit de la Légende de l’antimoine ne ressemblent décidément pas à ceux de Guy Patin.

    V. note [55], lettre 348, pour 32 portraits supplémentaires dans les notules de l’avis qu’Isaac Cattier a donné sur la Légende (Seconde apologie de Montpellier [Paris, 1653] qui lui est attribuée).

12.

« On dit proverbialement mordre à la grappe lorsqu’on fait quelque discours ou qu’on propose quelque affaire qui est agréable. Un envieux qui entend médire mord à la grappe » (Furetière).

13.

Doyen de la Faculté de théologie de la Sorbonne, l’abbé Jean Mulot (vers 1578-2 décembre 1653) avait été le premier confesseur de Richelieu. Tallemant des Réaux (Historiettes, tome i, pages 267‑268) raconte que Mulot céda sa prébende (v. notule {a}note [4] des Affaires de l’Université en 1651‑1652 dans les Commentaires de la Faculté de médecine de Paris) de la Sainte-Chapelle à Du Burc qui était le galant de sa servante. « Bassompierre aimait à répéter que chez le cardinal tout était grand : “ Il n’est pas jusqu’à son fou qui ne soit docteur de Sorbonne. ” Richelieu fermait les yeux sur les audaces et les bizarreries d’un homme qui lui était attaché de longue date. D’après Courtin, en effet, l’abbé Mulot avait été le précepteur du futur cardinal quand celui-ci était encore étudiant » (Adam).

V. les Décrets et assemblées de 1650‑1651 dans les Commentaires de la Faculté de médecine de Paris (1650‑1652) pour les lettres échangées entre Mulot et les doyen et docteurs de la Faculté de médecine de Paris pour l’aider, en juin 1651, à contester l’élection de François du Monstier (v. note [25], lettre 207) comme procureur fiscal de l’Université.

14.

« Les augustins du grand couvent s’appellent encore les hermites de saint Augustin, à la différence des chanoines réguliers du même ordre, qui ont l’habit et des règles différents » (Furetière).

15.

« On dit qu’il va en périr beaucoup d’autres ; bien sûr ! il y a de la place dans la fournaise » (Juvénal, Satire x, vers 81‑82).

16.

L’enlèvement du jeune Louis de Lorraine, comte d’Armagnac (v. note [18], lettre 312) avait eu lieu le 1er décembre (BnF, ms fr. 5844, fo 198) :

« On présume de cette évasion que le traité qu’on croyait être conclu entre la cour et son père par le voyage que le sieur de Baisemot a fait à Brisach ne l’est pas, et que le comte d’Harcourt pourrait bien avoir des visées qui seraient préjudiciables au service du roi. ».

Le secrétaire du comte partit lui aussi clandestinement et gagna l’Alsace (Jestaz).

17.

Le livre venait d’Angleterre, mais son auteur était portugais : Mens divinitus inspirata Sanctissimo Patri Domino nostro Innocentio Papæ x super quinque propositiones Cornelii Iansenii et Mens divi Augustini illustrata de duplici adiutorio gratiæ Sine Quo non et Quo. Authore P. Fr. Francisco a Sancto Augustino Macedo Franciscano observante Provinciæ Portugalliæ Lusitano Conimbricensi, magistro artium et theologiæ professore, Christianissimorum Galliæ Regum Annæ matris regentis et Ludovici xiv concionatore et consiliario, et serenissimi Lusitaniæ Regis Ioannis iv historiographio Latino [La pensée divinement inspirée à notre très Saint-Père le pape Innocent x sur les Cinq Propositions de Cornelius Jansenius (Bulle Cum occasione, v. note [16], lettre 321), et la pensée du divin Augustin sur le double secours de la grâce Sine Quo non et Quo. Par le pieux frère Francisco Macedo de São Agostinho (1596-1681), franciscain portugais originaire de Coimbra, maître ès arts et professeur de théologie, conseiller et prédicateur des rois très-chrétiens de France, Anne régente mère et Louis xiv, et historiographe latin de Jean iv, roi du Portugal] (Londres, 1653, R. Norton, in‑4o) avec dédicace au cardinal Francesco Barberini.

Saint Augustin a distingué la grâce nécessaire (adiutorium sine quo non fit [secours sans lequel on ne fait rien]) et la grâce suffisante (adiutorium quo fit [secours par lequel on fait]).

a.

Ms BnF no 9357, fos 131‑132 ; Reveillé-Parise no ccli (tome ii, pages 92‑94) ; Jestaz no 103 (tome ii, pages 1144‑1147).


Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – Lettre de Charles Spon à Guy Patin, le 5 décembre 1653.
Adresse permanente : //www.biusante.parisdescartes.fr/patin/?do=pg&let=0333
(Consulté le 27.11.2020)

Licence Creative Commons "Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron" est mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons Attribution - Pas d’Utilisation Commerciale 4.0 International.