L. 366.  >
À Charles Spon, le 28 août 1654

Monsieur, [a][1]

Je vous écrivis ma dernière le mardi, 25e d’août par la voie de M. Barbier, [2] la lettre n’était que de deux pages et je crois que l’avez reçue. Aujourd’hui je vous demande de vos nouvelles : comment se portent nos bons amis MM. Gras, Falconet et Garnier, quand est-ce que le Sennertus [3] en deux volumes sera achevé chez M. Huguetan, quand verrons-nous le Van Helmont [4] de M. Devenet, [5] n’est-il rien arrivé à Lyon de nouveau de la façon de M. Sebizius [6] de Strasbourg, avez-vous reçu et lu les livres de MM. Guillemeau [7] et Merlet, [8] n’avez-vous rien appris de nouveau de M. Courtaud [9] de Montpellier, ne sortirons-nous jamais des mains de M. Rigaud [10] qui avait promis d’imprimer les manuscrits de feu notre bon ami M. Hofmann, [11] ne saurions-nous jamais retirer de lui toute la copie que je lui ai délivrée ? [1] C’est la guerre et le Mazarin [12] qui sont cause de tous ces désordres ; si nous avions la paix, on courrait après nous. Dans le dernier paquet que je vous ai envoyé, il y a un Botallus de curandi ratione per sanguinis missionem in‑8o d’Anvers, [13][14][15] qui est la bonne impression, pour M. Duhan ; [16] je vous supplie de lui délivrer et de lui dire en même temps que je le supplie de le faire imprimer au plus tôt comme il m’a promis, in‑8o, environ tel qu’il est ou comme le Puteanus de medicamentorum purgantium facultatibus[17][18] Il ne serait point mal à propos qu’on pût les relier tous deux ensemble. [2] Il m’a promis qu’il sera fait à Noël prochain, et moi je lui promets que j’aurai soin du débit et que je lui ferai vendre quantité d’exemplaires de deçà ; même, je m’offre d’en prendre une trentaine, argent comptant, pour en faire des présents à mes amis. Ce livre est autant et plus utile que jamais en ce temps présent pour tâcher de faire valoir la bonne doctrine, afin de résister aux impostures des chimistes [19] et de leur antimoine [20] qui est ici merveilleusement abattu et décrié ; et c’est chose étrange, ad miraculum usque[3] il est réputé dans une abomination publique ; je ne l’eusse jamais cru, il semble que Dieu ait plus de pitié que de constance des pauvres malades, [4] ayant si bien secondé les vœux de ceux qui se sont si généreusement élevés contre ce poison. Nos antimoniaux mêmes en sont tous confus, et plusieurs d’iceux en parlent autrement et plus sobrement qu’ils n’ont fait par ci-devant.

Ce 26e d’août. M. Moreau [21] travaille à la Vie de feu M. Naudé [22] et m’a dit ce matin qu’elle était bien avancée, que bientôt il me la montrerait achevée et que nous en conférerions ensemble. [5] C’est une des choses que j’ai bien envie de voir, aussi bien que la paix générale. Faxit Deus, ut quamcito utrumque obtineamus[6]

Ce 27e d’août. Je viens tout exprès de la rue Saint-Jacques [23] parler à M. Piget, [24] lequel m’a dit, touchant l’affaire de M. Barbier, qu’il trouvait bien étrange que l’on me donnât commission sur cette affaire, laquelle ne vaut rien ; que c’est une affaire de quatre ans y a, expédiée il y a longtemps, débattue, sollicitée et jugée ; que ledit M. Barbier y fut appelé au jugement et condamné ; que sa marchandise avait été légitimement saisie et qu’il savait fort bien qu’il n’y avait point de recours. J’en ai parlé à un autre libraire qui m’en a presque dit autant. Je vous prie d’en avertir ledit M. Barbier afin qu’il voie ma diligence et ce qu’il a à dire là contre. Il ne me reste en cela qu’une chose à faire, qui est d’en parler à M. Gassendi [25] et à M. de Montmor, [26] maître des requêtes, lorsqu’ils seront revenus des champs où ils sont tous deux ensemble, à 7 lieues d’ici. [7][27]

On tient ici pour tout certain que le siège d’Arras [28] est levé, que le maréchal d’Hocquincourt [29] a attaqué les lignes par le quartier des Lorrains et Irlandais, qu’il en a eu bon marché et qu’il est entré dans la ville où il a mis de bonnes troupes, et qu’aussitôt il a couru après le prince de Condé [30] qui se sauvait avec 12 000 chevaux, ayant abandonné l’infanterie, le canon et le bagage. [8] On parle ici d’en faire des feux de joie et de tirer force boîtes, après qu’on en aura dit le Te Deum[31] On dit aussi que le maréchal de Grancey, [32] lieutenant général de l’armée du roi en Italie, a été par commandement du roi [33] arrêté prisonnier près de Turin. [9][34] La reine de Suède [35] est à Anvers. [10] Il y a révolte dans Barcelone [36] contre le roi d’Espagne qui a voulu faire une levée d’argent sur la ville, les Catalans ont mandé au prince de Conti [37] que s’il voulait faire avancer ses troupes vers eux, qu’ils se rendraient à lui. [11] Le roi devait hier rentrer dans Arras avec 500 chevaux. [12] On dit qu’il reviendra ici la semaine prochaine y faire chanter le Te Deum lui-même, quod vix puto[13] et que notre armée s’en va assiéger une autre ville, l’on dit que ce sera Cambrai, [38] Saint-Omer [39] ou Rocroi. [40] Je me recommande à vos bonnes grâces et suis de toute mon affection, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur,

Guy Patin.

De Paris, ce vendredi 28e d’août.


1.

Allusions successives :

  • aux Opera de Daniel Sennert (édition de Lyon, 1656, v. note [33], lettre 285) ;

  • à la nouvelle édition de l’Ortus medicinæ… [Naissance de la médecine…] de Jan Baptist Van Helmont (v. note [4], lettre 340) ;

  • au Cani miuro… de Charles Guillemeau (v. note [14], lettre 358) ;

  • aux Remarques… de Jean Merlet (v. note [3], lettre 346) ;

  • et aux Chrestomathies de Caspar Hofmann (v. note [17], lettre 192), dont l’édition était toujours enlisée.

2.

Le De Curatione per sanguinis missionem liber… [Livre sur le Traitement par la saignée] de Botal (v. note [18], lettre 360 ; précédente et troisième édition à Anvers, Christophe Plantin, 1583, in‑8o), précédé d’une lettre dédicatoire de Michel Duhan à Charles Spon, et le De occultis pharmacorum purgantium Facultatibus… [Les Facultés cachées des médicaments purgatifs…] de Guillaume Dupuis (v. note [29], lettre 277) sont, suivant le vœu de Guy Patin, reliés ensemble dans l’exemplaire détenu par la BIU Santé (Lyon, Michel Duhan, 1654, in‑8o ; cote 30552).

3.

« jusqu’à dire un miracle ».

4.

Constance est à prendre dans le sens d’insensibilité, comme fait Racine (Britannicus, v, 7) :

« Ses yeux indifférents ont déjà la constance
D’un tyran dans le crime endurci dès l’enfance »

5.

René Moreau (mort en 1656) n’acheva apparemment jamais cet ouvrage que Guy Patin a déjà évoqué dans de précédentes lettres. Tout ce qui nous en est resté est ce qui parut sous le titre d’Epitaphium dans le Cl. Gabrielis Naudæi Tumulus (Paris, 1659, v. note [11], lettre 324) aux pages 30‑32. C’est un très bref résumé en latin de la vie et l’œuvre de Naudé qui se termine par ces quatre vers :

Parisii natale solum ; pars maxima vitæ
Europæ ; exitium Candida Villa* dedit.
Sunt Cœlo excepti Manes ; stat nomen Amicis.
Pectoribus ; Terris fama perennis erit.
(* Abbavillam quidam Albam Villam vocant).

[Né à Paris, il a passé la plus grande partie de sa vie à parcourir l’Europe et il a rendu l’âme dans la Ville Blanche.* Le ciel a accueilli son âme ; son souvenir demeure aux amis. Sa réputation sera éternelle dans les cœurs et dans le monde.
(* Certains appellent Abbeville la Ville Blanche)].

6.

« Dieu fasse que nous obtenions aussi vite l’une que l’autre. »

7.

La maison des champs d’Henri-Louis Habert de Montmor (v. note [13], lettre 337) n’était rien moins que le château du Mesnil-Saint-Denis (v. note [18], lettre 411). Les libraires parisiens disputaient âprement à leur confrère lyonnais Guillaume Barbier le contrat pour l’édition complète des œuvres de Gassendi (v. note [52], lettre 348). Pour éliminer Barbier du marché, mais je n’en ai pas de preuve certaine, les Parisiens avaient pu déterrer sa condamnation de 1652 pour avoir imprimé des mazarinades (v. note [24], lettre 291).

8.

Dans la nuit du 24 au 25 août, les troupes royales, emmenées par Turenne et La Ferté-Senneterre, et renforcées par La Meilleraye, avaient libéré Arras (v. note [8], lettre 359) qu’assiégeaient les troupes hispano-condéennes. La retraite de Condé fut exemplaire et n’entâcha pas sa gloire militaire.

9.

Le maréchal de Grancey combattait alors les Espagnols dans le Milanais ; le bruit de son arrestation était faux.

10.

Ayant quitté Hambourg (v. note [6], lettre 363), Christine de Suède était arrivée à Anvers le 12 août où l’archiduc Léopold l’avait accueillie avec tous les honneurs royaux. Elle séjourna là quatre mois, recréant autour d’elle un embryon de cour où se rencontraient quelques savants et intriguaient les diplomates. Christine y vit pour la première fois Condé avec qui elle entretenait une correspondance depuis des années : « Beau cousin, aucun de nous deux n’aurait certainement pensé il y a dix ans que nous nous rencontrerions dans de semblables conditions ! ». La reine quitta ensuite Anvers pour Bruxelles où elle arriva, par rivières et canaux, le 23 décembre à bord de la galère dorée de l’archiduc (Quilliet pages 249‑254).

11.

La Catalogne, dont la capitale est Barcelone, était unie au royaume d’Aragon depuis le xiie s. avec un statut de relative autonomie. En 1640, la province s’était rebellée contre la Couronne d’Espagne et avait appelé le secours de la France, proclamant Louis xiii comte de Barcelone. La sécession ne fut résolue que par la paix des Pyrénées (1659) qui rattacha le Roussillon et le nord de la Cerdagne à la France.

12.

Dans sa lettre envoyée de Péronne le 26 août au maréchal de Turenne, Mazarin ne cachait pas sa profonde satisfaction (Mazarin, volume vi, pages 308‑309) :

« Je vous dépêche ce gentilhomme pour me réjouir avec vous du grand succès qu’il a plu à Dieu de donner aux armes du roi. Je sais bien que vous y avez contribué en toutes sortes de manières, sans m’expliquer davantage, comme je ferai lorsque j’aurai le bien de vous voir.
[…] En cas que vous ne croyez pas que Leurs Majestés doivent aller à Arras, il faut nécessairement que je confère avec vous et sans délai, et j’attendrai que vous me mandiez comme cela se pourra faire. Je vous prie de donner ordre pour les prisonniers qui ont été faits, car je sais qu’il s’en va grande quantité en payant rançon aux particuliers qui les ont en leur pouvoir. Quelque chose que vous résolviez, je ferai pourvoir aux choses nécessaires pour en venir à bout. J’ai la plus grande impatience du monde de vous embrasser pour vous dire, avec la dernière tendresse et sincérité, que vous n’aurez jamais un plus véritable ami ni un serviteur plus passionné et plus assuré que moi. »

La mélancolie étreignait de nouveau le cœur de Condé (Mlle de Montpensier, Mémoires, première partie, volume 2, chapitre xix, page 325) :

« Cette nouvelle {a} et l’affaire d’Arras, la campagne ensuivant, furent deux choses assez mal agréables pour lui ; il m’en témoigna son ressentiment par ses lettres. Après l’affaire d’Arras, il me mandait qu’il n’osait plus m’écrire, et qu’un homme aussi inutile et aussi malheureux que lui devait souhaiter que l’on l’oubliât, et que sa plus grande douleur était de ne pouvoir me rendre tous les services qu’il aurait souhaités et qu’il aurait voulu me rendre. »


  1. Le mariage de son frère, Conti, avec une nièce de Mazarin le 22 février 1654

13.

« ce que j’ai peine à croire ».

a.

Ms BnF Baluze no 148, fo 79 ; Jestaz no 125 (tome ii, pages 1258‑1260). Note de Charles Spon au revers : « 1654/ Paris 28 août/ Lyon 2 septemb./ Risp. 8 dud. »


Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – Lettre de Charles Spon à Guy Patin, le 28 août 1654.
Adresse permanente : //www.biusante.parisdescartes.fr/patin/?do=pg&let=0366
(Consulté le 21.09.2019)

Licence Creative Commons "Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron" est mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons Attribution - Pas d’Utilisation Commerciale 4.0 International.