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À Charles Spon, le 20 octobre 1654

Monsieur, [a][1]

Je vous ai écrit la dernière fois par un nommé M. Aubouin, [2] Saintongeois qui s’en allait prendre ses degrés à Montpellier. [3] Depuis ce temps-là, nous apprenons que le prince de Conti [4] est bien malade en Catalogne [5] et qu’on a envoyé à Montpellier y chercher des médecins pour lui. [1] Eusèbe Renaudot [6] est retombé malade pour une troisième fois. Il a une fièvre lente [7] avec une altération, un dégoût étrange et une grande douleur de tête. Ses amis qui l’assistent soupçonnent qu’il a quelque chose dans la tête, ou au moins sous le crotaphite, [2][8] et délibèrent de lui faire appliquer un cautère [9] ad illam partem, quod tamen hactenus tentare ausi non sunt[3] Il confesse que son mal lui vient de s’être servi par ci-devant, de remèdes trop forts ; qu’il reconnaît bien maintenant, mais trop tard, sa faute et son malheur ; et a lui-même fort mauvaise opinion de son mal et admodum metu mortis perculsus[4] Ne voilà pas de beaux effets du vin émétique ? [10] Il est vrai que parmi ses lamentations, il proteste que jamais il ne donnera de ce misérable vin ; et moi, Dieu aidant, je n’en donnerai ni n’en prendrai jamais. Le bonhomme M. de Montbazon, [11] un des vieux seigneurs de la cour, est mort en Touraine en sa maison de Couzières. [5][12] Le roi [13] est ici attendu dans trois jours, où l’on dit qu’il revient particulièrement à cause du Mazarin [14] qui maxima laborat suspicione calculi in vesica latentis[6] Gare la taille [15][16] à celui qui en a tant taillé d’autres.

M. Barbier [17] votre imprimeur a fait il y a quelques années un petit livret in‑4o touchant un mot de géographie qui est Bibracte[18] qui est un nom de quelque ville de l’ancienne Gaule dans César. [7][19][20] Je vous prie de me l’acheter, comme aussi ce qu’il a imprimé de pulvere febrifugo de M. Chifflet. [8][21][22]

Au reste, le présent porteur est mon bon ami et voisin nommé M. Moreau, [9][23] marchand de Paris, lequel vous rendra la présente. Je vous prie de lui faire connaître que vous êtes mon bon ami ; et si d’aventure il arrivait qu’il fût malade à Lyon, obligez-moi d’avoir du soin de lui comme si c’était moi-même. Et je serai par tant de divers témoignages d’affection obligé de continuer à me dire tout le reste de ma vie, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur,

Guy Patin.

De Paris, ce mardi 20e d’octobre 1654.


1.

La Gazette, ordinaire no 134, du 17 octobre 1654 (pages 1108‑1109) :

« De Perpignan, le 4 octobre 1654. Le prince de Conti, en suite des ordres qu’il avait donnés au duc de Candale de s’approcher avec mille chevaux et autant de fantassins de la ville de Puigcerda, capitale du comté de Cerdagne, était parti le 21e du passé, du quartier de Saint-Georges avec le reste de son armée, accompagné de Dom Joseph de Marguerit et d’autres lieutenants généraux, à dessein de s’acheminer vers la même ville ; mais s’étant trouvé indisposé à Bagnols, il revint ici le 22e, escorté par le comte de Bussy mestre de camp général de la cavalerie de France et lieutenant général dans cette armée, avec 400 chevaux. Cependant, l’armée ayant, par l’ordre de Son Altesse, continué sa marche par Olot et Ripoll droit à Puigcerdà, ce prince envoya le sieur de Choupes, lieutenant général devant cette place, jusqu’à ce que la faiblesse qui lui est restée de quatre ou cinq accès de fièvre lui permît d’en aller presser le siège. Et comme sa maladie ne l’empêchait pas de prendre tous les soins que donne une armée, sur l’avis qu’il eut que les ennemis tenaient la Tour de Villars, {a} poste avantageux à l’entrée de la plaine de Cerdagne qu’ils avaient fortifié, commanda aussi audit comte de Bussy de l’aller assiéger. À cet effet, ce comte ayant envoyé le sieur de Piloy, colonel de la cavalerie, avec son régiment et cent hommes de ceux des Galères et de Campels tirés de Villefranche {b} pour investir cette place, le suivit avec 300 hommes de la milice de Catalogne, cent mousquetaires et six compagnies de gendarmes ; et sitôt qu’il y eut attaché le mineur, malgré la résistance de 50 soldats qui étaient dedans, les ennemis se rendirent prisonniers de guerre. » {c}


  1. El Vilar d’Urtx.

  2. Villefranche-de-Conflent.

  3. Puigcerda capitula le 21 octobre.

2.

Crotaphite (du grec krotaphos, tempe) : « le muscle temporal qui fait mouvoir la mâchoire inférieure » (Furetière).

3.

« sur cette partie, ce que pourtant ils n’ont pas osé tenter jusqu’ici. »

Cautère (du grec kaiein, brûler) est un terme générique servant à désigner les traitements qui agissent localement en brûlant la lésion (ulcère cutané, abcès, carie osseuse, etc.) sur laquelle on les applique. On en distinguait alors deux grandes catégories :

  • le cautère actuel était « un bouton de feu ou fer rougi » dont la forme (lame, pointe, olive…) variait selon l’indication ;

  • le cautère potentiel était un onguent corrosif (pierre à cautère) diversement composé « d’eau-forte, de cendre de gravelée [v. notule {a}, note [3], lettre 258], de figuier, de vigne, de tithymale, de tronc de choux ou autres caustiques » ; « il fait une petite plaie ronde, qu’on entretient avec un pois ou boule de lierre qui se met dedans, afin que les mauvaises humeurs du corps se purgent par là » (Furetière).

Ici comme ailleurs dans ses lettres, Guy Patin parlait de cautères potentiels, visant à évacuer les suppurations profondes.

4.

« et tout à fait abattu par la crainte de la mort. »

5.

Guy Patin ne se trompait plus, après avoir prématurément annoncé, en mai 1653, la mort d’Hercule de Rohan, duc de Montbazon (v. note [14], lettre 313).

6.

« qui souffre d’une forte suspicion de calcul caché dans la vessie. »

7.

Bibracte est l’ancien nom de la ville d’Autun (Augustodunum) en Bourgogne (Saône-et-Loire). César, dans ses Commentaires sur la guerre des Gaules, a plusieurs fois mentionné Bibracte, oppidum Æduorum longe maximum et copiosissimum [de loin la plus grande et la plus riche place forte des Éduens] (livre i, chapitre 23). Le site exact de Bibracte était le mont Beuvray (821 mètres), une vingtaine de kilomètres à l’ouest d’Autun, selon le savant livre dont parlait ici Guy Patin :

De antiquis Bibracte, seu Augustoduni Monimentis Libellus, extractus e Musaeo D. Thomæ, Cantoris, Canonici et Officialis Ecclesiæ Augustodunensis.

[Opuscule sur les Monuments antiques de Bibracte, ou Autun, tiré du cabinet de Me Thomas, {a} chantre, chanoine et official de l’église d’Autun]. {b}


  1. Ouvrage traduit en français : Histoire de l’antique cité d’Autun par Edme Thomas… mort en 1660. Illustrée et annotée (Autun, Fr. Dejussieu, 1846, in‑8o).

  2. Lyon, Guillaume Barbier, 1650, in‑4o de 44 pages, avec quelques illustrations architecturales à la fin.

8.

« sur la poudre fébrifuge [le quinquina] » : nouvelle édition du Pulvis febrifugus orbis Americani… de Jean-Jacques Chifflet (v. note [9], lettre 309).

9.

V. note [1], lettre 380.

a.

Ms BnF Baluze no 148, fo 89, « À Monsieur/ Monsieur Spon,/ Docteur en médecine,/ À Lyon » ; Jestaz no 133 (tome ii, pages 1288‑1289). Note de Charles Spon au revers : « 1654./ Paris 20 octob./ Lyon 26 dud./ Risp./ Adi 27 ditto ».


Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – Lettre de Charles Spon à Guy Patin, le 20 octobre 1654.
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(Consulté le 05.10.2022)

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