L. 430.  >
À Charles Spon, le 24 décembre 1655

< Monsieur, > [a][1]

Le Clergé qui est ici assemblé [2] se plaint fort du pape [3] pour un bref qu’il a envoyé au nonce[4] que le nonce même n’avait pas osé présenter et que l’on dit que le pape n’a envoyé au roi [5] qu’en tant qu’il l’a demandé. Je vous laisse à penser qui est celui qui l’a fait demander par le roi. Ils sont ravis à Rome d’avoir un premier ministre d’État [6] de leur parti et de leur avis, [1] car tôt ou tard, manifestement ou en cachette, ils font toujours leurs affaires et y trouvent leur compte. Ces Assemblées du Clergé ne se font que pour avoir de l’argent ; sur quoi l’on fit un plaisant rébus du temps de Henri iii [7] tandis que l’Assemblée du Clergé se tenait à Melun [8] et que le pape de ce temps-là [9] demandait d’un côté et le roi prenait de l’autre : [2][10][11]

Concilium cleri fle,
Quia quod habes sera riflé,
Rex noster et papa

Sunt ambo sub una cappa,
Qui dicunt do ut des,
Caïphas et Herodes
[3]

Le Clergé donc, étonné de ce bref, ne l’a point voulu recevoir et l’a renvoyé ; sur quoi on a expédié un courrier tout exprès à Rome vers le pape ; et en attendant la réponse qu’il y fera, surséance de tout ce qui concernera cette affaire. Si le Clergé eût laissé cette autorité au pape, c’était ouvrir la porte à plusieurs dangereux abus et entre autres, au concile de Trente, [12] à l’Inquisition, [13] et autres fourberies tyranniques dont les jésuites sont les solliciteurs en ce siècle maudit et pervers auquel Dieu nous a réservés, car les ignaciens sont les janissaires du pape. [4][14]

M. le maréchal de Schomberg [15] a cédé le gouvernement de Metz [16] au Mazarin et a pris pour récompense le gouvernement d’Anjou. Il court ici un poème en français in‑fo contre le cardinal de Retz, [17] pour le Mazarin. Il est intitulé Lettre en vers, il est encore fort rare et ne se voit qu’en cachette. [5] On a aujourd’hui chanté le Te Deum [18] et fait des feux de joie dans Paris pour l’accord que nous avons tout nouvellement fait avec Cromwell, [19] tandis que nous refusons au pape de faire la paix avec l’Espagne et que nous perdons la Pologne, et que le pape fait un carrousel à Rome qui coûtera près d’un million pour y recevoir la défunte reine de Suède ; [20][21] je dis défunte car elle n’est plus reine et ne le sera jamais. Cette pauvre princesse pèlerine, vere enim peregrinatur corpore et anima[6] a fait son abjuration à Innsbruck [22] où elle a embrassé la religion catholique, et s’en va faire à Rome une nouvelle profession par une plus ample et plus authentique déclaration avec beaucoup de cérémonies et de solennités.

M. le comte de Brienne, [23] secrétaire d’État qui a les affaires étrangères, est allé trouver le nonce depuis huit jours et lui a dit qu’il avait charge de l’avertir que les affaires du roi ne lui permettaient pas d’envoyer des députés pour la paix générale du côté de l’Italie ; mais que, si le pape voulait, qu’il en enverrait en quelque ville frontière de son royaume du côté des Flandres. [24] Cela veut dire que nous n’avons pas hâte de la paix et que le roi ne veut pas envoyer ses députés à Bologne, [25] ni même que le pape y vienne.

Para assem et habebis fabulam : [7][26] un jeune docteur [27] de la cabale antimoniale [28] a présenté une thèse [29] à la Faculté sous cette conclusion, Ergo pleuritidis initio purgatio[8][30][31][32][33] laquelle avait été signée et approuvée par le doyen, [34] et ipso stibiali[9] Le censeur [35] de la Faculté s’est opposé à cette thèse. Le doyen, au contraire, a jugé que cela ferait tort à sa dignité d’y consentir et a commandé au bedeau [36] de la distribuer. Le censeur a aussitôt été trouver M. Riolan, [37] comme l’ancien [38] de l’École, afin qu’il fît par son autorité assembler la Compagnie, ce qui fut ordonné. Le doyen, nommé M. de Bourges, ayant découvert le dessein de M. Riolan, du censeur, M. Le Conte, [10][39] et de la plupart des anciens, a donné une assemblée où nous nous sommes trouvés environ 60 docteurs. Guénault [40] même y est venu pour tâcher de faire valoir la thèse. Lui et sa cabale antimoniale y ont été tondus. [11] Nous avons été 45 d’avis que la thèse soit condamnée et cassée, et avons ordonné que ledit docteur en fera une autre ; laquelle sera approuvée par le doyen et sera distribuée aux docteurs, et disputée en temps et lieu dans les Écoles ; et en attendant, surséance d’actes dans l’École. Cette thèse a été condamnée non comme problématique, mais comme fausse et criminelle, pernicieuse à la vie des hommes et au salut public. Ils ont été 14 effrontés et devoti stibio [12] qui néanmoins ne se sont point accordés ; mais ils eussent été contents qu’elle eût pu passer pour problématique. [13] Ainsi vous voyez que tandem vincit veritas, et bona causa triumphat[14]

Le cardinal Antoine [41] est attendu ici dans peu de jours. On dit qu’il a vendu son évêché de Poitiers [42] sur lequel M. de Longueville [43] retient, par permission du roi, une pension pour son second fils. [15][44] Le cardinal Antoine sera archevêque de Reims et M. de Nemours, [45] quittant cet archevêché, épousera la fille [46] de M. de Longueville. Ainsi, tout se prend, tout se vend ou se maquignonne. Quod non capit Christus, rapit fiscus[16][47] Vous m’obligerez fort de prendre un petit < peu > de soin des livres que m’envoie par votre adresse M. Volckamer. [48] Payez-en, s’il vous plaît, tout ce qu’il faudra. Je vous le rendrai, je vous en dois déjà d’ailleurs, nous mettrons tout ensemble. Le cardinal Antoine est ici arrivé et a, le même jour de son arrivée, vu le roi, la reine [49] et le Mazarin. [17]

La reine et les jésuites poursuivent M. Arnauld [50] en Sorbonne. [51] Ils veulent faire condamner quelque proposition qui est en sa Seconde lettre[18] Plusieurs assemblées s’y sont déjà tenues. Il y a près de 80 docteurs de grege iansenistarum [19] qui le maintiennent et le veulent soutenir jusqu’au bout. L’autre nombre est aussi fort grand propter intervenientes monachos[20][52] Il y a pareillement quelques évêques que la reine a fait briguer et qui viennent à cause d’elle, animo nocendi[21] Et néanmoins, quoi qu’il puisse arriver, les jansénistes [53] ne craignent rien vu que cette violence les absout ; joint qu’ils sauront bien se défendre et faire valoir leur innocence avec de bonnes raisons vers la postérité.

Un intendant des finances nommé Boislève, [54] ci-devant avocat et frère d’un certain Boilève [55][56] qui est devenu évêque d’Avranches [57] pour avoir reçu un soufflet in nomine Mazarini[22] d’un certain frondeur nommé Marigny [58] durant notre siège de 1649, [23] a eu grosse querelle et de fortes prises avec M. de Servien, [59] surintendant des finances ; en suite de quoi ledit Boislève a été disgracié et envoyé à Reims y attendre les ordres du roi, mais on croit que cet exil ne durera point, et que cet homme exilé est en une faveur et secrète intelligence avec le Mazarin. L’évêque même a ordre de se retirer en son évêché et nonobstant tout cela, on croit qu’il y a intelligence et que cet intendant n’eût pas osé parler si hardiment en plein Conseil contre M. Servien comme il a fait s’il n’y eût été poussé et porté.

Les molinistes [60] prétendent que M. Arnauld a tort d’avoir dit que les Cinq Propositions condamnées par le pape [61] ne sont point dans Jansenius [62][63] et y ont intéressé les évêques qui ont dit comme le pape en leur requête. [24] M. Arnauld et ceux de son parti les ont priés jusqu’ici de leur indiquer l’endroit, et ne l’ont pu ou ne l’ont voulu montrer. Voilà le premier point de la controverse d’où s’ensuivent tant de bruits en Sorbonne. Tantæque animis cælestibus iræ ? [25][64] Bon Dieu, que le monde est méchant et enragé ! Les molinistes ont obtenu de la reine par le moyen du P. Annat, [65] confesseur du roi, de faire venir en Sorbonne M. le chancelier[66] qui y a employé toute une matinée à les voir opiner ; mais il y a si grand nombre de docteurs de part et d’autre qu’il leur faut encore plusieurs autres assemblées pour terminer leur différend. [26] Le nombre des molinistes semble être le plus grand, per accessionem fratellorum ; [27] c’est-à-dire que les gens de bien gagneraient si le nombre des méchants n’était si grand.

Le cardinal Mazarin s’est mis en frais depuis peu : il a envoyé à M. Dupuy, [67] garde de la Bibliothèque du roi, [68] un prieuré vacant avec toutes ses bulles [69] et provisions requises, et une pension de 2 000 livres par an dont il a avancé la première année. Le prieuré vaut trois fois davantage. M. Dupuy est fort homme d’honneur, mais on ne sait d’où vient cette bonne volonté du Mazarin. Elias veniet qui revelabit[28][70] Je vous baise les mains de toute mon affection. Tuus ære et libra[30]

De Paris, ce 24e de décembre 1655.


1.

Guy Patin n’oubliait pas que Mazarin était cardinal et italien.

2.

Grégoire xiii, pape de 1572 à 1585 (Ugo Boncompagni, né à Bologne en 1502), a succédé à Pie v. Il montra beaucoup de zèle pour la propagation de l’instruction ecclésiastique, mais fut moins heureux dans ses tentatives pour entraîner les nations chrétiennes dans une guerre contre les Turcs. Il fit faire des réjouissances publiques pour célébrer le massacre de la Saint-Barthélemy (1572, v. note [30], lettre 211), poursuivit les hérétiques avec une activité implacable, suscita des troubles en Irlande, appuya Philippe ii, roi d’Espagne, contre Élisabeth ire d’Angleterre et donna des subsides aux ligueurs français. Il obéra tellement ses finances qu’il en fut réduit aux mesures financières les plus violentes, telles que la confiscation d’une grande partie des fiefs et des châteaux de l’État romain, ce qui souleva contre lui toute la noblesse et amena des troubles sanglants qu’il fut impuissant à réprimer. L’événement le plus important de son règne a été la correction du calendrier Julien et l’établissement de celui qui est aujourd’hui suivi par les nations chrétiennes et qu’on a nommé de son nom, grégorien (v. note [12], lettre 440) (G.D.U. xixe s.).

3.

« Pleure, Assemblée du Clergé, car ce que tu as “ sera riflé ”, notre roi et le pape portent même chapeau, qui disent “ je te donne pour que tu me donnes ”, Caïphe et Hérode [v. note [24], lettre 183]. »

Rifler : « terme populaire et de goinfre qui se dit de ceux qui mangent goulûment. Les écoliers ont bon appétit, ils ont en moins de rien riflé tout ce qu’on met devant eux » (Furetière).

Do ut des est un adage du droit romain (Digeste justinien, livre xix, 5.5pr, v. note [22], lettre 224) :

aut enim do tibi ut des, aut do ut facias, aut facio ut des, aut facio ut facias : in quibus quæritur, quæ obligatio nascatur.

[en effet, soit je te donne pour que tu me donnes, soit je te donne pour que tu fasses, soit je fais pour que tu me donnes, soit je fais pour que tu fasses : on cherche en tout cela à créer une obligation].

J’ai rétabli ces six vers tels qu’ils apparaissent dans les Mémoires-journaux de Pierre de L’Estoile (édition de Paris, 1875, tome 1, page 318), en date de juin 1579 :

« Sur la fin de ce mois, les députés du Clergé de France s’assemblèrent à Melun, par la permission du roi, pour délibérer sur ce que Sa Majesté leur demandait quinze cent mil francs pour le paiement des arrérages des rentes de la Ville, dont il était dû une année, et aliénation de cinquante mil écus de rente de leur temporel. Et pource que, selon le bruit commun, le pape et le roi s’entendaient bien l’un l’autre en ceci, au préjudice du Clergé, furent semés et publiés, en forme de pasquil, {a} les < vers > suivants :

Concilium cleri… » {b}


  1. Satire publique, v. note [5], lettre 127.

  2. La transcription des vers par Reveillé-Parise en diffère légèrement.

4.

Le concile de Trente (concilium Tridentinum), initialement sollicité par Martin Luther qui réclamait une réforme de l’Église catholique répondant à ses critiques, commença en 1545 pour s’achever en 1563.

Réuni à Trente (ville du nord-est de l’Italie), avec un intérim à Bologne, il institua la Réforme tridentine qui révisait certains dogmes et la discipline hiérarchique de l’Église : opposée à la Réforme des protestants, elle a aussi reçu le nom de contre-réforme ; politiquement, elle ne fut pas officiellement ratifiée en France, notamment parce qu’on y revendiquait une autonomie de l’Église (gallicanisme) à l’égard du centralisme romain (v. note [28] du Borboniana 3 manuscrit). Guy Patin s’est souvent montré, comme ici, gallican convaincu, persuadé que moines et jésuites, directement placés sous l’autorité du pape, nuisaient à son pays.

Le Grand Robert attribue à Guy Patin (1655) l’invention du mot ignacien (orthographié ignatien dans ce dictionnaire) pour désigner les jésuites, disciples d’Ignace (Inigo, Ignatius) de Loyola, à l’imitation (mais sans les anagrammes) de Jean Barclay dans son Euphormion (en 1607) : Acignius et acigniens (v. note [3], lettre 320).

5.

Cette Lettre en vers (sans lieu, ni nom) a pour sous-titre Éloge de Mazarin dans sa conduite envers le cardinal de Retz après la fuite de ce dernier 1654.

6.

« elle pérégrine en effet vraiment de corps et d’âme ».

Après son abjuration privée à Bruxelles, le 24 décembre 1654 (v. note [7], lettre 378), la reine Christine de Suède avait publiquement confirmé sa profession de foi catholique en l’église Saint-Jacques d’Innsbruck (Tyrol) le 3 novembre 1655 ; mais elle ne s’avança pas jusqu’à la sainte table, désirant recevoir sa première communion des mains du pape, ce qu’elle fit le jour de Noël suivant à Rome.

7.

« Préparez un sou et vous aurez une histoire » ; Pline le Jeune (Épîtres, lettre ii, 20) :

Assem para et accipe auream fabulam, fabulas immo.

[Prépare un sou et écoute une histoire en or, et même plusieurs].

8.

« Il convient donc de purger au début de la pleurésie » : conclusion initiale et imprimée de la thèse quodlibétaire sur la question An pleuritidis initio purgatio ?, que le bachelier Nicolas Morin devait disputée le 16 décembre 1655 sous la présidence de François Landrieu (v. note [15], lettre 426).

9.

« et lui-même du parti de l’antimoine. » Le doyen d’alors, Jean i de Bourges (père de Jean ii, v. note [26], lettre 237), avait signé l’antimoine en 1652 (v. note [5], lettre 380).

10.

Pierre ii Le Conte, natif de Bayeux (Normandie), docteur régent de la Faculté de médecine de Paris en 1633 (Baron), en était alors le censeur ; lui n’avait pas signé l’antimoine ; Guy Patin a signalé sa mort en 1665.

Bien que leurs lieux de naissances fussent lointains l’un de l’autre, Pierre ii était le fils de Pierre i (natif de Cambrai en Flandre, v. note [7], lettre 287), comme en atteste avec un haut degré de vraisemblance la note [20] des Comptes de la Faculté rendus le 26 janvier 1652.

11.

« Tondre se dit figurément en morale, en parlant de ceux contre l’avis desquels on a prononcé : ce rapporteur avait ouvert un bon avis et cependant, il a été tondu ; l’avocat général a bien plaidé, mais il a été tondu, un autre l’a emporté sur lui. Pasquier dit que cette figure est tirée des moines, qu’on appelle tondus quand ils ont renoncé à toutes les brigues et espérances des biens de ce monde » (Furetière).

12.

« dévots de l’antimoine ».

13.

Une thèse était problématique si sa conclusion était incertaine et discutable, ce qui pourtant ne la disqualifiait pas comme étant fausse, criminelle et donc insoutenable.

14.

« la vérité finit par gagner, et la bonne cause par triompher. »

Les Comment. F.M.P. (tome xiv, fos 181‑189, traduits du latin, sauf les passages en italique qui sont en français dans le texte) donnent tous les détails de ce nouvel épisode de la guerre antimoniale.

« Le mardi 14e de décembre 1655, les docteurs de médecine ont été convoqués par article spécial dans les hautes salles des Écoles à deux heures après midi pour entendre la plainte du censeur, Me Pierre Le Conte, {a} sur la thèse proposée par Me François Landrieu avec cette conclusion : “ Une purgation plus légère est donc à pratiquer au début d’une pleurésie inférieure ”. {b} Il affirmait qu’elle était assurément contraire à la doctrine d’Hippocrate et de Galien qui ont partout interdit de pratiquer la purgation au commencement des maladies aiguës quand la matière morbifique est encore en état de crudité ; raison pour laquelle il refusait fermement qu’elle fût disputée devant les Écoles. »


  1. Pierre ii Le Conte.

  2. Ergo pleuritidis inferæ initio levior purgatio. Le titre de la thèse imprimée ne contient pas l’adjectif levior ; elle est datée du 16 décembre 1655 et sa conclusion est bien affirmative.

Après le vote des docteurs présents (dont Guy Patin a donné ici le résultat, 45 contre et 14 pour), le doyen dut prononcer un décret défavorable à Landrieu, lui intimant d’inverser la conclusion de la thèse, et le lui fit porter à son domicile par M. Louis de La Roche, grand bedeau de la Faculté (v. note [1] des Actes de 1650‑1651 dans les Commentaires de la Faculté de médecine de Paris), le 20e de décembre.

« À laquelle signification M. François Landrieu a répondu qu’il était pressé de présider à sa thèse qui a été signée de nous, le doyen des Écoles, et publiée ensuite, et qu’il croit que la Compagnie ne l’a pas pu condamner instamment à présider à la négative sans avoir été ouï ; et pour cet effet, supplie M. le doyen de lui vouloir accorder un jour d’assemblée afin de déduire ses raisons et moyens à la Compagnie ; laquelle réponse il a signée F. Landrieu. »

Ses opposants en appelèrent aussitôt au lieutenant civil :

« Supplient humblement Pierre Le Conte, docteur régent de la Faculté de médecine à Paris, censeur d’icelle, et Jacques Perreau, Jean Merlet, René Moreau, Guy Patin, ancien doyen de ladite Faculté, et plusieurs autres docteurs faisant la meilleure et plus saine partie d’icelle, disant que ce jourd’hui, mercredi 22e de décembre, ayant été assemblée aux Écoles de médecine par billet signé de Bourges doyen pour entendre la réponse de M. François Landrieu, docteur, à la signification à lui faite d’un décret donné le mardi 14e dudit présent mois, touchant une thèse qu’il avait proposée, très préjudiciable au public, comme contraire à la pratique de la médecine et à la doctrine d’Hippocrate et Galien, conclue en ces termes Ergo pleuritidis initio purgatio ; laquelle fut rejetée et censurée comme telle, et avait été arrêté qu’il réformerait sa thèse et que la conclusion serait négative au lieu de l’affirmative condamnée ; auquel décret ledit Landrieu, présent à la délibération et conclusion, ne se serait opposé, ni aucun autre pour lui ; lequel par conséquent devait être exécuté selon sa forme et teneur. Mais ledit Sr de Bourges, doyen, ayant contre justice et contre son devoir voulu favoriser ledit Landrieu et l’entendre en ses excuses, lesquelles venaient hors temps pour ruiner un décret très authentique et donné selon les formes, ledit Sr Le Conte, censeur faisant sa charge, s’y serait opposé et empêché qu’on délibérât sur ce décret pour le rompre. À laquelle opposition verbale des suppliants, ledit de Bourges doyen n’aurait voulu déférer, quoiqu’à lui signifiée à l’instant par un huissier, à dessein de faire soutenir cette thèse contre ce que portait ledit décret du 14e de ce mois. Ce considéré, Monsieur, il vous plaise ayant égard à ladite opposition ordonner que ledit décret sera exécuté selon sa forme et teneur ; faire en outre très expresses inhibitions et défenses auxdits de Bourges, Landrieu et tous autres d’y contrevenir en quelque manière que ce soit jusqu’à ce qu’autrement en ait été ordonné, et vous ferez justice. Signé Merlet pour les suppliants, et à côté Ameline. {a} Et au-dessous est écrit ce qui ensuit : Avoir donné assignation et répondant défense de passer outre à l’acte jusqu’à ce qu’autrement par nous en ait été ordonné. Le 22e de décembre 1655. Signé Daubray. » {b}


  1. Daniel Ameline, procureur au Châtelet.

  2. Simon Dreux D’Aubray, lieutenant civil du Châtelet.

Le 23 décembre Le Roy, huissier, portait au domicile du doyen de Bourges une assignation à « comparaître au premier jour dix heures du matin en la Chambre et par devant M. le lieutenant civil audit Châtelet » pour répondre de procéder à l’exécution de ladite requête. Le doyen en appela le 29 décembre à « Messeigneurs de Parlement » :

« Supplient humblement le doyen et docteurs régents de la Faculté de médecine disant que, suivant l’usage observé de tous temps dans les Écoles de la Faculté de médecine, les thèses qui doivent être proposées et défendues auxdites Écoles sont signées du doyen de ladite Faculté, et est sans exemple que l’on ait empêché de soutenir des thèses après qu’elles ont été approuvées et signées dudit doyen. Et néanmoins, M. François Landrieu ayant fait et dressé des thèses sur la question An pleuritidis inferæ initio lenior purgatio ? et conclu pour l’affirmative, qui est conforme à la doctrine d’Hippocrate, Galien et autres auteurs classiques, quelques particuliers docteurs de ladite Faculté, portés de haine et animosité particulière, se sont pourvus par devant le lieutenant civil ; et sur une simple requête, sans ouïr le suppliant ni les autres parties intéressées par son ordonnance du 23e du présent mois, <il> a ordonné que les parties seraient assignées et répondant défense de passer outre à l’acte. Ce considéré, Messeigneurs, et attendu que l’Université et les facultés d’icelle ont leurs causes commises même en première instance lorsque bon leur semble en la Cour, il leur plaise recevoir les suppliants appelant de ladite ordonnance, ordonner que sur ledit appel les parties auront audience au premier jour, et cependant qu’il sera passé outre à l’acte sur la thèse signée du doyen de ladite Faculté de médecine en la forme ordinaire. Et ferez bien. »

Un arrêt du Parlement daté du 8 janvier 1656 intima à la Faculté de se réunir de nouveau pour délibérer. Réunie le 13 janvier suivant, la Compagnie vota en faveur de la soutenance de la thèse fixée au 20 janvier ; elle fut disputée à cette date, en conservant sa réponse affirmative. Guy Patin est revenu sur cette affaire dans sa lettre à Claude ii Belin, datée du 23 février 1657.

Jean iii Des Gorris (v. note [3], lettre 255) a publié une réfutation en latin de cette thèse. Sa Dissertatio medica, de pleuritide infera, descendente vel hypochondriaca. Quæritur num inferæ pleuritidis initio sit conveniens purgatio. Contra Doctorem Anonymum, Authorem Apologetici et Indignationis Scholæ Medicæ Parisiensis [Dissertation médicale sur la pleurésie basse, déclive ou diaphragmatique : la purgation convient-elle au début de la pleurésie inférieure ? Contre un docteur anonyme qui l’a défendue en provoquant l’indignation de l’École de médecine de Paris] (Paris, Jacques Le Gentil, 1656, in‑fo) est longue de 27 pages. Un caprice de la reliure des pièces conservées par la BIU Santé (Medica) l’a insérée à la suite de la thèse de Charles Guillemeau publiée en 1648 (v. note [2], lettre 158). Elle se conclut par ces deux paragraphes :

Ergo in pleuritidis Inferæ initio est conveniens levior purgatio.

Ita censente atque æstimante Ioanne de Gorris Doctore Parisiensi et Medico Regio.

[Une purgation fort légère convient donc au début de la pleurésie déclive.

Ainsi Jean Des Gorris, docteur de Paris et médecin du roi, en juge-t-il et l’estime-t-il].

15.

V. note [68], lettre 166, pour Charles Paris d’Orléans (alors bientôt âgé de 7 ans), second fils du duc de Longueville et d’Anne-Geneviève de Bourbon-Condé.

16.

« Ce que prend l’Église [le Christ], le fisc ravit » (emblème d’André Alciat, v. note [5], lettre 198).

V. note [37], lettre 334, pour le mariage de Henri de Savoie, duc de Nemours et archevêque de Reims, avec Mlle de Longueville, Marie d’Orléans, future duchesse de Nemours.

Le cardinal Antonio Barberini avait reçu les bulles d’évêque de Poitiers le 16 août 1652, mais contrairement à ce que supputait ici Guy Patin, ne fut transféré à l’archevêché de Reims qu’en 1657. Son successeur sur le siège de Poitiers fut Gilbert de Clérambault de Palluau, mort en 1680.

17.

Le roi avait reçu le cardinal Antoine Barberini au Louvre le 20 décembre (Levantal).

18.

V. note [40], lettre 428, pour la Seconde lettre d’Antoine ii Arnauld contre les ennemis du jansénisme.

19.

« de la troupe des jansénistes ».

20.

« à cause des moines qui s’y mêlent » ; v. note [41], lettre 428.

21.

« dans l’intention de nuire. »

22.

« au nom de Mazarin ».

Gabriel Boislève (Angers 1595-2 décembre 1667), fils de Charles Boislève, conseiller au parlement de Bretagne, avait été nommé prêtre en 1623, chanoine et chancelier de l’Université d’Angers en 1625. Il avait ensuite été reçu conseiller clerc au parlement de Bretagne en 1637, puis au Parlement de Paris le 29 décembre 1645. Quatre ans plus tard, la chaleur de son zèle mazariniste lui avait attiré une vive querelle avec Marigny (v. infra note [23]).

Olivier Le Fèvre d’Ormesson (Journal, tome i, page 665, année 1649) :

« Le dimanche 14 février, je fus chez Mme de Sévigny, qui me dit comme Marigny ayant rencontré Boislève, conseiller d’Église, s’était réjoui de la résolution du Parlement, ayant appréhendé qu’ils ne délibérassent sans les généraux, et avait dit qu’il y avait de grands coquins dans cette Compagnie. Sur quoi Boislève s’étant offensé et ayant répliqué qu’il était un coquin d’en parler ainsi, Marigny lui avait donné un soufflet et après quelques coups, s’était sauvé ; que M. le coadjuteur l’avait abandonné entièrement ; mais qu’il avait trouvé assez d’amis pour empêcher Boislève d’en parler samedi au Parlement ; ainsi, que l’affaire s’accommoderait. »

En fait, l’affaire était venue devant la Tournelle en juin 1649. La plaidoirie ne fut pas achevée parce qu’un accommodement intervint, qui ne fut d’ailleurs pas exécuté, « faute de cœur de la part de l’offensé », c’est-à-dire de Boislève. Celui-ci avait fort peu d’amis « même dans Angers, où ses proches exerçaient les premières charges ». Au contraire, Marigny était « fort agréable en compagnie, avait le mot pour rire et beaucoup d’amis ». Ce soufflet héroïquement reçu en plein midi, dans le cloître Notre-Dame au sortir du Palais (ibid. page 750), méritait sa récompense : le 2 janvier 1651, Boislève avait été nommé évêque d’Avranches, sacré le 10 décembre suivant (Adam, Popoff, no 653, et Gallia Christiana).

Son frère cadet, Claude né en 1611, intendant des finances, fut gravement compromis dans les prévarications du surintendant Nicolas Fouquet, et Gabriel en fut éclaboussé (Petitfils c).

23.

Jacques Carpentier de Marigny, né au village de Marigny près de Nevers, mort en 1670, était entré de bonne heure dans les ordres, mais ne fut jamais qu’un abbé de cour, coureur de ruelles, frondeur et bel esprit. Il avait d’abord voyagé en Suède et de retour en France, était devenu un des familiers du cardinal de Retz. Marigny avait pris une part active aux intrigues de la Fronde et été auteur de plusieurs mazarinades. Après la Fronde, il s’était lié avec le prince de Condé qui aimait ses bons mots et le protégea contre les nombreux ennemis qu’il s’était faits. Ses plaisanteries, souvent exagérées et de mauvais goût, le mirent parfois dans de fâcheuses positions, notamment à Bruxelles d’où il fut chassé à coups de bâton (G.D.U. xixe s.).

24.

V. notes [16], lettre 321, pour la bulle Cum occasione du pape Innocent x, signée le 31 mai 1653, qui condamnait les Cinq Propositions, et [1], lettre 433, pour la dispute sur leur présence ou non dans Jansenius.

25.

« Y a-t-il tant de colères dans les âmes des dieux ? » (Virgile, Énéide, chant i, vers 11).

26.

Sainte-Beuve (Port-Royal, livre iii, chapitre vi ; tome ii, page 62) :

« À dater du 20 décembre, M. le Chancelier (Séguier) eut ordre du roi d’assister aux séances et il y vint avec son cortège de cérémonie, huissiers et hoquetons, {a} sous prétexte de maintenir l’ordre et de commander la liberté, mais dans le vrai, pour surveiller et faire incliner les voix. »


  1. Archers.

Le 17 janvier 1656, le syndic de Sorbonne, Claude-Denis Guyart, pour empêcher que les débats ne s’éternisent, avait fait voter une décision limitant à une demi-heure le temps de parole de chaque docteur. On fit donc apporter un sablier avec lequel certains défenseurs d’Arnauld prirent des libertés. Le 24 janvier, le Chancelier Séguier vint assister aux séances et imposer strictement la limitation du temps de parole (Le Guern).

27.

« par le ralliement des petits frères ».

28.

« Élie viendra qui lèvera le voile » (v. note [3], lettre 417).

29.

« Vôtre en toute franchise [v. note [27], lettre 172] », v. note [9], lettre 347.

a.

Reveillé-Parise, no cclxxxiv (tome ii, pages 230‑234).


Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – Lettre de Charles Spon à Guy Patin, le 24 décembre 1655.
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(Consulté le 20.09.2021)

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