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À André Falconet, le 22 février 1656

Monsieur, [a][1]

M. Riolan [2] est fort vieux, M. Moreau se porte mieux, tout cassé qu’il est. Leur mort et notre vie sont entre les mains du Grand Maître qui en disposera comme il voudra. [3] Il n’y a pas longtemps qu’on me fit voir ici un Auvergnat malade, lequel était soupçonné de ladrerie ; [4] peut être que sa famille en avait quelque renom car pour sa personne, il n’y en avait aucune marque. Cela me fit souvenir de quelques familles de Paris qui en sont soupçonnées, mais actuellement nous ne voyons ici aucun ladre, si ce n’est à l’égard de l’esprit ou de la bourse. [1] Autrefois, il y avait un hôpital dédié pour les recevoir au faubourg Saint-Denis. [5][6] On n’en voit aucun, ni en Normandie, ni en Picardie, ni en Champagne, quoique dans toutes ces provinces il y ait des maisons qui leur étaient destinées et qui sont converties en hôpitaux de peste. [7] Autrefois, on prenait pour ladres des vérolés, [8] que l’ignorance des médecins et la barbarie du siècle faisaient prendre pour tels. Néanmoins, il y a encore des ladres en Provence, [9] en Languedoc et en Poitou.

Le Gagneur, [10] notre médecin, est bien fâché d’avoir suivi le prince de Conti [11] auprès duquel Belleval [12] lui rend de mauvais offices. La cour est une belle putain qui donne bien souvent à ses amoureux des cassades et de belles espérances. Pour moi, j’aime bien mieux mes livres qui font ma tranquillité plus sûre et qui feront peut-être celle de mes enfants. [13] Il est vrai que je n’en serai pas plus riche, mais aussi j’en aurai moins d’inquiétude. Pibrac [14] finit ses quatrains avec ce vers qui finira aussi ma lettre : Ce sont les fruits de ma philosophie[2] Je suis, etc.

De Paris, ce 22e de février 1656.


1.

Guy Patin jouait sur le double sens de ladre : proprement lépreux (v. note [19], lettre 79), et « figurément en morale, avare, vilain et malpropre » (Furetière). Saint-Lazare était l’hôpital du faubourg Saint-Denis où on soignait les lépreux (v. note [27], lettre 402). V. note [20], lettre 211, pour la juste observation de Patin sur les caprices épidémiques de la lèpre.

2.

Guy du Faur de Pibrac (Pibrac près de Toulouse 1529-Paris 1586) eut une riche carrière de magistrat (à Toulouse puis à Paris où il fut nommé président au mortier en 1577) et de diplomate au service de la Couronne de France (au concile de Trente et en Pologne).

En littérature, le nom de Pibrac est resté lié à ses Quatrains… contenant préceptes et enseignements utiles pour la vie de l’homme, publiés pour la première fois en 1574 et souvent réédités, avec des traductions en diverses langues d’Europe et d’ailleurs (turc, persan). Le 126e et dernier de ces quatrains est :

« Plus on est docte, et plus on se défie
D’être savant ; et l’homme vertueux
Jamais n’est vu être présomptueux.
Voilà les fruits de ma philosophie. »

a.

Bulderen no civ (tome i, pages 268‑270) à Charles Spon; Reveillé-Parise no ccccxli (tome iii, pages 57‑58) à André Falconet. Les trois premiers paragraphes ont ici été supprimés, comme ayant été prélevés, presque mot pour mot, dans trois lettres à Spon, datées du 22 février 1656 (lettre 433, passage sur la femme de Lorraine qui eut trois fois la peste), du 13 juillet 1655 (lettre 406, sur les pilules de Francfort qui donnent les hémorroïdes) et du 26 mars 1655 (lettre 395, sur l’emploi du hareng dans la goutte). Bien qu’il s’agisse d’une lettre fabriquée, la fin a paru digne d’être conservée, malgré les incertitudes sur son authenticité, sa date et son destinataire.


Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – Lettre de André Falconet à Guy Patin, le 22 février 1656.
Adresse permanente : //www.biusante.parisdescartes.fr/patin/?do=pg&let=0434
(Consulté le 22.01.2020)

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