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À Hugues de Salins, le 20 novembre 1656

De Paris, ce 20e de novembre 1656.

Monsieur, [a][1]

Puisque vous l’avez ainsi voulu, j’ai reçu votre beau présent, savoir votre feuillette de vin, [1][2] par votre voiturier qui est arrivé à notre porte comme je sortais de céans ; il s’est fort bien acquitté de sa commission, m’a rendu votre lettre et le tonneau de vin apparemment bien conditionné ; iacet in cella nostra vinaria[2] quand il se sera bien reposé, nous en goûterons et boirons à votre santé, à celle de mademoiselle votre femme, Louise de Bonamour [3] (que voilà un beau nom ! si elle est aussi bonne que son nom me plaît, vous êtes un mâle heureux, a Domino datur uxor prudens[3][4] toutes les affaires vont bien quand ce Grand Maître-là s’en mêle), et à celle de Messieurs vos père et frère, auxquels tous je baise les mains de toute mon affection. Je vous remercie donc derechef de votre vin, du souvenir que vous avez de moi, comme aussi de toute la dépense que vous avez faite pour me le faire rendre céans, tant en voiture qu’en entrée. [4] Je ferai ce que je pourrai de mon côté pour reconnaître un tel présent, et vous récompenser de tant de libéralités et tant de bienfaits faits de si bonne sorte ; et ce sera toujours de très bon cœur et du plus franc qu’il me sera possible.

Le livre de Præadamitis [5] a été imprimé trois fois : primo in‑4o, en Hollande, il est fort rare, les libraires le vendent une pistole quand ils en ont ; deuxièmement in‑12o, et le vendent un écu ; et en Allemagne pour la troisième fois, j’en ai vu un in‑4o[5] Je n’en ai encore nul pour moi, mais je crois qu’il y en a un in‑12o en chemin dans un paquet qui me vient d’Utrecht ; sinon, j’en manderai deux, un pour vous et un pour moi. L’auteur est un gentilhomme gascon, nommé La Peyrère, [6] huguenot [7] par provision et en apparence ; mais quelques-uns le soupçonnent juif[8] au moins a-t-il bien du judaïsme dans la tête ; même il a fait par ci-devant un livre Du Rappel des juifs et est vrai que eiusmodi recutitorum genti maxime favet[6] Il est en prison dans la citadelle d’Anvers. [9] Les Espagnols l’auraient déjà secoué, [7] n’eût été qu’il est porté du prince de Condé ; [10] mais on dit qu’ils ne le lairront jamais aller qu’il ne se dédise et ne renonce à son livre. Lisez au commencement du Genèse, chap. 4, ce que dit Caïn à Dieu qui l’avait maudit pour avoir tué son frère Abel ; et de là vous pourrez tirer une forte conjecture qu’Adam n’a pas été le premier homme du monde, mais seulement dans la Palestine, etc. [8][11] Je vous ai par ci-devant écrit et répondu à vos doutes. J’oubliais à vous dire, touchant les Préadamites, qu’il y a sept réponses déjà contre lui, cinq d’Allemagne et deux d’ici. J’apprends que le livre des Préadamites a été imprimé à Bâle [12] in‑8o. Cette opinion ébranle l’autorité de la Sainte Écriture, mais il n’importe encore pour les moines [13] pourvu que le purgatoire [14] leur demeure. Aussi les huguenots s’en trémoussent, sed viderint ipsi ; [9] cela importe fort peu aux médecins qui sont un tiers parti. Je vous ai mandé par ma dernière la mort de trois des nôtres, savoir MM. Moreau, [15] Guillemeau [16] et Le Clerc. Notre Saint-Père le pape [17] a la pierre [18] et a dessein de se faire tailler proximo vere novo ; [10] mais la peste est forte à Rome et à Gênes. [19][20] On ne sait où est le cardinal de Retz, [21] plusieurs croient qu’il est ici caché dans Paris ou quelque part alentour. On dit que le roi de Suède [22] est fort humilié et que le roi de Pologne [23] se remet. [24] M. le comte d’Harcourt [25] nous a quittés et a pris le parti de l’empereur. [26] On commence à Lyon une nouvelle édition de toutes les œuvres de M. Gassendi, [27] il y aura six volumes in‑fo. Vive, vale et me ama, cum tuis[11] Cromwell [28] a attrapé une partie de la flotte d’Espagne, le reste a été coulé à fond ; les Espagnols en ont plus besoin que jamais pour la campagne prochaine. Saluto uxorem, patrem et fratrem. Tuus aere et libra[12]  G.P.


1.

Feuillette : « certaine mesure de vin. Quelquefois c’est une grande mesure qui contient demi-muid ou 120 pintes de Paris [134 litres], comme en Bourgogne. En quelques provinces, c’est une petite mesure ou la moitié d’une pinte de Paris, comme on dit à Lyon » (Furetière).

2.

« il repose dans notre cellier ». V. lettre du 11 novembre 1648 (lettre 163) où Guy Patin remerciait Jean-Baptiste i de Salins pour une précédente expédition de vin de Beaune.

3.

« c’est le Seigneur qui donne une épouse raisonnable » : Domus et divitiæ dantur a patribus ; a Domino autem proprie uxor prudens [Les parents donnent une maison et du bien, mais une femme raisonnable est un don du Seigneur] (Proverbes, 19:14).

Avec son piètre jeu de mots, « mâle heureux », Guy Patin voulait peut-être dire qu’il n’avait pas été aussi heureux qu’Hugues de Salins dans le choix de son épouse, Jeanne de Janson.

4.

Tant en port qu’en taxes.

5.

V. note [3], lettre 93, pour l’ouvrage « hérétique » d’Isaac de La Peyrère « sur les préadamites », publié pour la première fois à Amsterdam en 1655, et qui fit grand scandale par toute l’Europe ; Guy Patin racontait ici les déboires de l’auteur qui avait osé mettre en doute qu’Adam ait été le premier homme.

6.

« il a beaucoup de complaisance pour ce peuple de circoncis » ; v. note [1], lettre 95, pour le Rappel des juifs d’Isaac de La Peyrère.

7.

Malmené.

8.

Genèse (4:13-15) :

« Alors Caïn dit à Yahvé : {a} “ Ma peine est trop lourde à porter. Vois ! tu me bannis aujourd’hui du sol fertile, je devrai me cacher loin de ta face et je serai un errant parcourant la Terre : mais le premier venu me tuera ! ” Yahvé lui répondit : “ Aussi bien, si quelqu’un tue Caïn, on le vengera sept fois ” et Yahvé mit un signe sur Caïn, afin que le premier venu ne le frappât point. » {b}


  1. Après avoir tué Abel.

  2. Caïn et Abel étant les fils d’Adam et Ève, le premier homme et la première femme, Caïn n’aurait normalement pu être tué que par un premier venu qui fût d’autre race que la sienne, c’est-à-dire un préadamite.

9.

« mais ils en jugeront à leur guise ». Le débat passait des préadamites au purgatoire (dont les protestants ne reconnaissent pas l’existence).

10.

« au début du printemps prochain ».

11.

« Vivez, portez-vous bien et aimez-moi, avec les vôtres. »

12.

« Je salue votre épouse, votre père et votre frère. Vôtre en toute franchise [v. note [27], lettre 172] ».

a.

Ms BnF no 9357, fo 222, « À Monsieur/ Monsieur de Salins le puîné,/ Docteur en médecine,/ À Beaune » ; Chéreau no ix (23‑24) ; Prévot & Jestaz no 23 (Pléiade, pages 484‑486).


Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – Lettre de Hugues de Salins à Guy Patin, le 20 novembre 1656.
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(Consulté le 07.12.2019)

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