L. 513.  >
À Charles Spon, le 18 janvier 1658

Monsieur, [a][1]

Ce 29e de décembre. Je portai hier une lettre de quatre pages chez M. Alleaume [2] pour vous afin qu’il la mît dans son paquet. Je crois que l’avez reçue car j’ai depuis vu M. Robert [3] qui m’en a assuré. Le bruit qui a ici couru de la révolte de Naples [4] passe dorénavant pour une fourberie inventée par le Mazarin [5] pour faire partir la reine de Suède ; [1][6] mais elle n’en veut rien faire, elle veut venir à Paris y passer l’hiver ou demeurer à Fontainebleau ; [7] et d’autant que l’on ne veut point cela, elle a ici envoyé un cahier de frais par lequel elle demande beaucoup d’argent pour être remboursée de beaucoup de dépenses qu’elle a faites en notre considération.

Il y avait ici auprès du roi [8] un jeune seigneur nommé Marcillac, [9][10] fils de M. de La Rochefoucauld, [11] de Poitou, que le roi voyait de fort bon œil et qu’il appelait quelquefois son petit favori[2] Le Mazarin en est entré en soupçon et l’a fait envoyer en Poitou. Un des neveux du Mazarin, [12] nommé Mancini, [13] écolier aux jésuites, y fut blessé à la tête le jour de Noël ; il en a été trépané [14] et est en grand danger. Le Mazarin en est fort affligé. On dit que c’étaient quatre écoliers des jésuites qui le bernaient, dont deux le laissèrent choir exprès afin qu’il fût blessé. Ce petit est le troisième frère, le deuxième est à la cour, [15] le premier [16] est celui qui mourut à Saint-Denis, [17] l’an 1652, d’un coup de mousquet qu’il reçut à la porte de Saint-Antoine. [3][18] Un seigneur anglais, gouverneur de Mardyck, [19] s’en retournant en Angleterre avec 16 officiers de ladite garnison, a été, lui et tous ses compagnons, noyé par un grand malheur dans la Tamise. [4]

Le petit Mancini, neveu du Mazarin, a été emporté des jésuites chez le cardinal son oncle, où il a été trépané ; et depuis ce temps-là, il a eu trois convulsions, [20] qui est un très mauvais signe en une tête cassée. On en parle ici tout publiquement et comme avec joie ; et néanmoins, l’événement en est encore incertain.

Ce 3e de janvier 1658. Dieu soit loué, voilà la chère vôtre que je reçois, datée du 28e de décembre. Je suis bien aise que votre néphrétique [21] n’ait guère duré, mais je vous supplie de vous faire saigner au plus tôt des deux bras, avec quelques lavements ; [22] et par après, de vous purger [23] plusieurs fois, metu recidivæ. Plura non adferam, ne noctuas Athenas[5] mais je vous prie de vous en souvenir.

Je prends part à votre joie de la naissance d’une si belle fille [24] et de l’heureuse délivrance de mademoiselle votre femme. [25] Je m’en vais en boire à leurs santés, et à la vôtre pareillement, en bonne compagnie de nos voisins avec du vin d’Aï [26] dont un financier m’a donné un quartaut pour l’avoir assuré qu’il n’avait point de pierre en la vessie. C’est de < sic > ce même vin que Dominicus Baudius [27] appelait chez M. de Thou [28] vinum Dei[6]

Il y a trois jours que M. Boulanger [29] d’Amiens [30] soupa céans. Il n’est pas en peine de venir à bout de Dourlens : [31] il dit qu’ils le ruineront et le feront sortir de la ville ; et qu’il ne se soucie non plus de Vallot [32] que d’un magister de village. Ils veulent laisser là Dourlens, ne lui rien dire, ne point consulter avec lui, [33] ne voir aucun des malades qu’il aura vus, et le veulent rendre demandeur. Sans doute qu’ils l’embarrasseront fort car ils sont tout à fait maîtres des chirurgiens et des apothicaires d’Amiens, ce qui ne se peut faire à Paris ni dans les autres grandes villes ; joint que ce petit Dourlens est un jeune homme qui ne sait rien et qui perdra plus de réputation qu’il n’eut jamais en la première disgrâce qui lui arrivera. M. Boulanger dit que Dourlens n’a pas de quoi plaider, mais que leur Collège a de quoi pour vingt ans.

Vous m’avez averti de la mort du P. Voisin, [34] jadis jésuite et qui a fait bien du bruit en sa vie avant que de mourir. [7] Je m’en vais vous raconter une chose qui est ici arrivée depuis six jours, qui a bien étonné du monde et qui est bien vraie.

Un homme nommé Boquet, [35] natif de Noyon, [36] de bonne famille, après avoir été dans les armées et soldat et capitaine, s’est rendu chartreux à Paris. [37] Après son noviciat, y est fait profès ; un an après sa profession, il fait connaissance avec un orfèvre qui lui a apporté des bagues et des diamants de diverses façons, dont il témoigne être curieux, lui disant qu’il veut les faire acheter à un sien frère qui est fort riche et qui va se marier. Le pauvre orfèvre croit ce que lui dit ce moine et lui laisse ses bijoux. Dès le lendemain, tandis que l’on disait vêpres, le galant de moine s’enfuit, et ne sait-on ce qu’il est devenu. Le pauvre orfèvre peste bien contre le moine et ne sait à qui s’en prendre. On ne sait qu’une chose de lui, c’est qu’il a été chercher M. Drelincourt [38] en sa maison, où il l’a entretenu de faire son abjuration à Charenton. [8][39] Il lui a conseillé d’aller faire son abjuration plus loin, sans pourtant savoir que ce fût un voleur qui pouvait être attrapé par l’orfèvre. Ce voleur est neveu du prieur des chartreux de Noyon. Il sortit durant vêpres avec d’autres qui lui avaient amené un carrosse à la porte des Chartreux, dans lequel il se mit, apparemment avec quelque habit que ces gens-là lui avaient apporté, car il a laissé dans sa cellule son habit de moine. On dit que ce qu’il a emporté à divers marchands vaut plus de 12 000 livres.

Ce 6e de janvier. M. le maréchal de Turenne [40] est ici depuis trois jours arrivé de Mardyck [41] après avoir donné ordre à son armée. M. de Longueville [42] est parti d’ici pour s’en aller à Rouen y faire vérifier l’édit de la révocation des nobles depuis l’an 1610, dont on croit qu’il y aura bien du bruit dans la province, d’autant que les autres nobles, qui auront acheté des lettres de noblesse sous les autres rois précédents, savoir Henri iv, Henri iii, Charles ix, Henri ii et François ier, pourront aussi bien par après être révoqués pour la décharge de la province, laquelle est merveilleusement chargée de tailles, [43] encore plus que les autres, et fort pleine de tels nobles qui n’en ont acheté les lettres que pour s’exempter desdites tailles.

Quand M. Fourmy [44] vous parlera de son Erastus[45][46] tâchez bien de lui donner bon courage pour le débit : je le recommanderai à tant de monde que j’en veux moi seul avancer et procurer le débit ; même, j’en achèterai bon nombre que je lui paierai argent comptant. On me vient de dire que le petit Mancini, neveu de Son Éminence, est mort de ses convulsions, avec sa tête cassée, hier à six heures du soir ; le trépan n’a de rien servi et n’a rien tiré. Le Mazarin en a gourmandé Vallot et le chirurgien qui l’a appliqué. [9] On dit que le Mazarin est tout épouvanté de cette mort. Cela fit résoudre le roi avec Son Éminence de s’en aller crier Le roi boit ! [10] au Bois de Vincennes [47] pour consoler ce grand génie d’une perte si sensible. Nempe omnis ordo exercet histrioniam, Vænalium grex, Rex, Sacerdos, Plebs, Eques[11] On dit que le Mazarin avait envie de faire venir un chapeau de cardinal pour ce petit neveu, de Rome, et qu’il avait envie de lui donner des abbayes pour un million de revenu ; ce qu’un petit Italien eût dévoré tout seul pourra servir à dix Français tant bons que mauvais. On dit même qu’il le destinait à être son successeur au ministère, mais la corde en est rompue, sic fuit in fatis[12] Les Italiens viennent ici gueux et maigres pour s’engraisser. Du temps de la reine Catherine de Médicis, [48] il vint à Paris un certain Italien nommé Sardini [49] qui y devint, par daces et impôts, [50] fort gras et fort riche. [13] M. le chancelier de L’Hospital [51] voyant cette belle fortune, fit ces deux vers sur ce Sardini, dont j’ai connu le fils en cette ville, il demeurait en l’hôtel de Soissons, en faisant allusion aux sardines qui sont de petits poissons :

Sardinii fuerant qui nunc sunt grandia cete,
Sic alit Italicos Gallia pisciculos
[14]

Les députés du Parlement continuent de s’assembler trois fois la semaine afin de réformer beaucoup d’abus qui se sont glissés dans le Palais. Cela ira au détriment des conseillers de la Grand’Chambre, de leurs clercs, qui se font appeler leurs secrétaires, des greffiers, qui sont de grands larrons, et des procureurs qui ne valent guère mieux. Tout cela ne se fait qu’en vertu et en conséquence de la remontrance sérieuse et sévère que M. Talon, [52] avocat général, fit à tout le Parlement en sa dernière mercuriale. [53] On dit que tous les articles de réformation seront imprimés dès que tout sera achevé et que cela abrégera fort les procès en ôtant les parlers sommaires [54] et les arrêts sur requêtes[55] < ce > qui était une tyrannie et le plus grand gain de la plupart des conseillers de la Grand’Chambre qui abusaient par là de leur autorité.

On dit ici que le prince de Condé est mieux, [56] et que son médecin et son chirurgien seront de retour à Paris vers le 20e de ce mois de janvier. M. le maréchal de Gramont [57] a écrit à la cour que les électeurs qui avaient promis d’être pour nous en l’élection de l’empereur [58] contre la Maison d’Autriche, avaient changé d’avis et s’étaient défaits de leurs promesses, savoir le duc de Bavière, [59] l’électeur de Mayence [60][61] et celui de Cologne. [62] Le roi de Hongrie les a gagnés vel prolibus, vel pretio[15] si bien que voilà toutes nos prétentions à vau-l’eau, et toute la dépense que nous en avons faite perdue.

Ce 12e de janvier. On parle ici d’une terrible armée navale que l’on apprête pour le royaume de Naples : on dit que le roi de Portugal [63] fournit pour sa part 25 vaisseaux, Cromwell [64] 30 vaisseaux, et nous 20. M. le président de Thou, [65] ambassadeur en Hollande, a ici envoyé exprès à la cour avertir que les Hollandais nous menacent de rompre avec nous et de nous déclarer la guerre si nous ne leur faisons rendre un certain vaisseau de grand prix que refuse de rendre le chevalier Paul ; [66] à quoi faire, par ci-devant, il a été condamné par le Conseil, et ainsi accordé avec eux. Nous avons deux armées alentour de Naples, dont celle de mer sera commandée par M. le duc de Mercœur [67] et celle de terre par M. de Guise. [68] Les électeurs s’en vont dans un mois élire pour empereur le roi de Hongrie, duquel il y a dorénavant grande apparence qu’il ne bougera d’Allemagne, et que le roi d’Espagne, ayant un fils, ne se hâtera pas de lui donner sa fille en mariage, si ce n’est pour ne bouger d’Allemagne. [16] On dit que le roi s’en va envoyer à Brisach [69] le maréchal de Clérambault [70] pour se fortifier contre les troupes d’Allemagne, lesquelles avant qu’il soit deux mois, commenceront à nous chicaner de ce côté-là et tâcheront d’entrer en France, tant par la Bourgogne que par la Champagne. On dit aussi que dans peu de temps, Cromwell sera déclaré et reconnu roi d’Angleterre et que tout le Parlement est disposé pour cela. [17][71]

Voilà six vers que je vous envoie, qui courent ici sur la mort du petit Mancini, neveu de Son Éminence, berné chez les Jésuites le jour de Noël :

Quand Dieu nous veut faire savoir
Secrètement notre devoir,
Les enfants ont part au mystère :
Ainsi des marmots sans aveu
Ont berné notre ministère
En la personne du neveu.

Si vous les trouvez bons, vous en ferez part s’il vous plaît à nos bons amis MM. Gras, Guillemin et Falconet, auxquels je baise très humblement les mains ; comme aussi à Mlle Spon, de toute mon âme, et pareillement à MM. les deux Huguetan, Ravaud et Fourmy ; mais enfin ce dernier mordra-t-il à l’impression du bon et savant Thomas Erastus ?

On dit ici que le pape [72] est fort en colère contre le cardinal Mazarin, de ce qu’il empêche qu’on ne fasse la paix générale, et qu’il a dit au cardinal Antoine [73] qu’il veut qu’il opte, du grand camerlingat ou de la charge de grand aumônier de France ; [18] d’autres y ajoutent l’archevêché de Reims, dont je m’étonne d’autant qu’à Rome même cardinalis est bestia capax et vorax omnium beneficiorum ; [19] d’autres y mettent devant, ces mots : cardinalis est animal rubrum, callidum ac versutum, malignum, fraudulentum, etc[20] Quoi qu’il en soit, les cardinaux prétendent être dispensés [21] de leur Saint-Père de tenir et de posséder plusieurs bénéfices, pourvu qu’ils soient bons et gras, tels que sont abbayes, évêchés et archevêchés. Le cardinal de Joyeuse [74] en avait ainsi plusieurs : il était archevêque de Toulouse, [75] de Rouen, etc. ; [22] et comme un jour un moine eût prêché en sa présence contre ceux qui possédaient plusieurs bénéfices, le cardinal l’alla trouver en sa chambre et lui dit Si c’est pour moi que vous avez prêché contre la pluralité des bénéfices, je vous avertis que j’en ai dispense du pape ; le moine lui repartit sur-le-champ À bien faire, il ne faut point de dispense. Voilà un cardinal bien payé d’un moine.

Le pape a refusé les bulles [76] de l’évêque de Fréjus pour Ondedei, [77] et n’a pas voulu donner la dispense requise à la sœur du Mazarin [78] pour, de simple qu’elle est religieuse d’Italie, venir en France y être abbesse de Poissy [79] en la place de la tante du cardinal de Retz. [23][80]

Ce 16e de janvier. Aujourd’hui au matin a été rendu au Parlement un arrêt de la Cour fort solennel, parties ouïes, à la requête des six corps des marchands, [81] par lequel la loterie [82] a été abattue et renversée. [24] Il est mort aussi un gros et fameux partisan nommé Forcoal, [25][83] qui était un Cévenol qui vint à Paris autrefois avec des sabots, qui depuis fut rat de cave, [26] et enfin partisan, banqueroutier, larron, brigand, etc. L’on a scellé chez lui de la part du Conseil des finances et au nom pareillement d’une infinité de créanciers. On dit que Guénault [84] sera ici de retour la semaine prochaine, et qu’il y a un accord fait entre le prince de Condé et le Mazarin, que ce prince doit revenir en France, qu’on lui rend le gouvernement de Bourgogne, etc. Je ne croirai rien de cet accord que lorsque j’en verrai l’exécution.

Ce 17e de janvier. Je viens de rencontrer votre M. Basset, [85] qui m’a dit que son affaire était accordée et qu’il espérait que demain l’arrêt en serait donné, et qu’aussitôt M. Robert, votre député, partirait pour s’en retourner à Lyon. Je l’ai trouvé dans la rue Saint-Antoine [86] avec un sien cousin, ils venaient de chez un conseiller pour cette affaire. Je suis bien aise que cela soit terminé, de peur qu’il n’arrivât pis car l’injustice règne de tous côtés. Il est aussi vrai aujourd’hui que jamais ce qu’a dit autrefois ce bon compagnon de Pétrone : [87] Quid facient leges, ubi sola pecunia regnat ? [27] Quand on est venu pour enterrer dans Saint-Nicolas [88] M. Forcoal, des dames de qualité ont crié dans l’église contre le curé de ce qu’il enterrait en terre sainte un méchant homme, vilain banqueroutier, qui emportait plus de six millions à ses créanciers ; mais on n’a pas laissé de l’enterrer car la terre bénite de nos églises reçoit en son sein tout ce qu’on lui porte, pourvu qu’il y ait à gagner. Je viens d’une consultation avec M. Merlet, [89][90] qui m’a dit que Guénault avait encore été surpris à Anvers [91] d’une suppression d’urine [92] dont il avait pensé mourir et qu’il y avait été confessé. S’il y fût mort, il eût fallu dire de lui, Belle âme devant Dieu, s’il y croyait ! [28] Il court un billet par Paris, par lequel on donne avis que le receveur de la loterie est prêt de rendre de l’argent à tous ceux qui y en ont porté et avancé. On appelle cela la filouterie renversée par un arrêt de la Grand’Chambre.

Ce matin a été donné arrêt de la Grand’Chambre contre le secrétaire d’un conseiller nommé Quelin, [29][93] pour une fausseté ; il y en a trois de compris, savoir le secrétaire, le procureur et le greffier qui sont tous trois en fuite. On ne doute pas que Quelin même n’en soit, M. Talon a vivement parlé contre lui, il est en grand danger et fort haï comme un juge très corrompu.

Vale et me ama. Tuus aere et libra[30] G.P.

De Paris, ce vendredi 18e de janvier 1658.


1.

La révolte de Naples (v. note [22], lettre 509) n’était pas une invention de Mazarin.

La Gazette, Ordinaire no 3 du 5 janvier 1658 (page 17) :

« De Naples, le 20 novembre 1657. Ces jours passés, Giulio Pezzola qui avait été envoyé contre Paolo Fioretti, chef des bandits, s’étant hasardé de le combattre, et dans le choc, longtemps opiniâtré, 160 des siens <furent> tués et quelques-uns faits prisonniers, dont peu s’en fallut qu’il n’accrût le nombre, sans que les bandits aient perdu en cette rencontre que deux des leurs. On ajoute que ledit Fioretti, en suite d’un tel avantage, s’est emparé de la tour de la Nonciate à 12 milles de cette ville après avoir taillé en pièces 150 Espagnols qui la gardaient, et que 300 chevaux avec 700 fantassins se sont retranchés en un endroit près de là où beaucoup d’autres les doivent joindre, mais on n’a pas la confirmation de cette dernière nouvelle. Cependant, notre vice-roi, appréhendant qu’ils aient de plus grands desseins, a envoyé à Pozzuolo une galère chargée de toutes sortes de munitions pour la conservation de cette place des plus importantes, et fait travailler aux fortifications de Baya ; tandis que, par son ordre, on visite la plupart des autres pour les mettre en bon état. »

2.

Le prince de Marcillac (v. note [7], lettre 219) était alors François vii de La Rochefoucauld (Paris 1634-ibid. 1714), fils aîné de François vi ; il devint duc de La Rochefoucauld à la mort de son père, en 1680. Ayant suivi de bonne heure la carrière des armes, il fit la campagne de 1667 en Flandre et fut blessé au passage du Rhin, en 1672. Il était en haute estime auprès de Louis xiv qui le nomma grand veneur de France, grand-maître de la garde-robe et chevalier de ses ordres, et lui donna le gouvernement du Berry (G.D.U. xixe s.).

Saint-Simon (Mémoires, tome iii, pages 453‑454) :

« Tous les troubles {a} finis, le cardinal Mazarin maître, le roi marié {b} et ne bougeant de chez la comtesse de Soissons {c} avec l’élite de la cour, de l’esprit, de la galanterie, du bon goût, des intrigues, parut le prince de Marcillac avec une figure commune qui ne promettait rien et qui ne trompait pas. Sans charge, sans emploi, […] fils d’un père {d} à qui le roi n’avait jamais pardonné et qui, sans approcher de la cour, faisait à Paris les délices de l’esprit et de la compagnie la plus choisie, ce fils ne fit peur à personne de ce qui environnait le roi. Je ne sais comment cela arriva, et personne ne l’a pu comprendre à ce que j’ai ouï dire à M. de Lauzun, qui pointait fort dès lors, et aux vieillards de son temps ; mais en fort peu de jours, il plut tellement au roi, dont, au milieu d’une cour en hommes et en femmes si brillante, si polie, si spirituelle, le goût n’était pas fin ni délicat, qu’il lui donna des préférences qui inquiétèrent Vardes, le comte de Guiche et les plus avant dans la privance du roi. Cette affection alla toujours croissant, jusque-là que le père, {d} de concert avec son fils, se roidit à ne se point démettre de son duché pour en tirer par cette adresse le rang de prince étranger, qu’il ne se consolait point d’avoir vu arracher aux Bouillon avec cet immense échange, {e} et tirer ces grands établissements des mêmes crimes qui lui étaient communs avec eux parce qu’ils avaient plus effrayé que lui. Cet artifice néanmoins échoua et ne les mena qu’à l’inutile distinction d’être traités de cousins ; mais le fils tira de sa faveur la charge de grand-maître de la garde-robe […] et de grand veneur. »


  1. De la Fronde.

  2. 1659.

  3. Olympe Mancini.

  4. François vi.

  5. Celui de Sedan en 1641.

3.

Les trois frères Mancini étaient, dans l’ordre de citation : Alphonse (1644-1658), dont Guy Patin racontait l’infortune mortelle, Philippe-Julien (1641-1707, v. note [10], lettre 372), duc de Nevers, et Michel-Paul (1636-1652, v. note [6], lettre 267).

4.

Le 15 décembre, une tempête avait échoué sur les redoutables Goodwin Sands (estuaire de la Tamise) et coulé le navire qui ramenait sir John Reynolds (1625-1657) en Angleterre. Fidèle à Cromwell depuis 1642, il avait été placé à la tête des 6 000 fantassins que l’Angleterre avait envoyés en mars 1657 combattre les Espagnols en Flandres aux côtés des Français. Reynolds rentrait à Londres pour assurer Cromwell de sa loyauté car des bruits l’avaient fait soupçonner d’entente avec les royalistes anglais unis aux Espagnols (Plant).

5.

« par crainte d’une récidive. Je n’apporterai rien de plus, pour que ce ne soient pas des chouettes à Athènes [v. note [5], lettre 144] ».

6.

« le vin de Dieu » (v. note [10], lettre 456).

Quartaut (sans doute distrait par sa bibliomanie, Guy Patin a écrit quarto) : « petite pièce de vin qui contient le quart d’un tonneau, ou presque un demi-muid » (Furetière) ; soit autour de 140 litres.

7.

V. note [7], lettre de Charles Spon, le 28 décembre 1657, pour Louis Voisin.

8.

Charles i Drelincourt, théologien protestant français (Sedan 1595-Paris 1669), a joui d’une immense réputation pendant sa vie. Reçu ministre en 1618, après avoir achevé ses études à Saumur, Drelincourt avait débuté dans la carrière ecclésiastique en desservant l’Église de Langres où il ne put rester à cause de la malveillance du gouvernement. En 1620, le Consistoire de Paris l’avait appelé comme pasteur de Charenton où il s’acquit rapidement, par ses brillantes prédications, une réputation sans égale. Il a laissé un nombre considérable d’ouvrages de théologie, de piété et de polémique religieuse (G.D.U. xixe s.).

Bayle :

« On ne saurait dignement représenter les services qu’il a rendus à l’Église par la fécondité de sa plume, soit que l’on regarde ses livres de dévotion, soit que l’on regarde ses livres de controverse. Il y a tant d’onction dans les premiers, l’esprit et les expressions de l’Écriture y règnent de telle sorte que les bonnes âmes y ont trouvé et y trouvent encore tous les jours une pâture merveilleuse. Ce qu’il a écrit contre l’Église romaine a fortifié les protestants plus qu’on ne saurait dire car, avec les armes qu’il leur a fournies, ceux mêmes qui n’avaient aucune étude tenaient tête aux moines et aux curés, et prêtaient hardiment le collet {a} aux missionnaires. »


  1. Tenaient hardiment tête.

Sans nous éclairer sur Boquet, le moine dévoyé, Raoul Allier a parlé de la prétendue adhésion de Drelincourt à la religion romaine (La Cabale des dévots, pages 261‑262) :

« En 1656, on trouva que ces industriels de l’apostolat {a} manquaient parfois de sagesse. Charles Drelincourt avait aidé à cette découverte. Il leur avait souvent répondu en public, et ses répliques n’avaient pas été de leur goût ; ce qui ne les avait pas empêchés d’imprimer des récits de sa conversion et de les faire vendre par des crieurs dans les rues de Paris et à la porte même de Charenton. Pour édifier le public sur la réalité de sa conversion et pour armer le peuple protestant contre le verbiage truculent de ces clabaudeurs forcenés, il avait commencé de publier, en 1654, contre les docteurs au rabais de la nouvelle apologétique, une série de dialogues courts, familiers, incisifs, accommodés à la portée des moindres esprits. {b} Le succès en fut très vif. On prétendit même qu’à la Sorbonne plus d’un ne fut pas attristé de l’accident qui arrivait à des concurrents de bas étage. Quoi qu’il en soit, la Compagnie s’émut. Elle chargea un de ses membres, qui était le grand vicaire, de donner aux “ missionnaires ” une “conduite plus réglée ”. Le grand vicaire nomma, pour les diriger, une sorte de comité de surveillance qu’il composa, d’ailleurs, de confrères ecclésiastiques. »


  1. Les ecclésiastiques dont la Compagnie du Saint-Sacrement (v. note [7], lettre 640) faisait les missionnaires de la mise en œuvre de la Contre-Réformation.

  2. « Il débuta par son Avertissement sur les disputes et les procédés des missionnaires » (note de Raoul Allier).

9.

Appliqué par un chirurgien sur l’indication d’un médecin, le trépan, sorte de vilebrequin à mèche crénelée, consistait à percer un trou dans la boîte crânienne pour évacuer une collection de sang épanché dans les méninges, entre le cerveau et la voûte osseuse (hématome sous-dural ou extradural, v. note [8], lettre 231). Le choc que le jeune Alphonse Mancini avait reçu à la tête avait dû provoquer une contusion cérébrale fatale, mais sans formation d’un hématome que le trépan pût évacuer.

10.

« Crier Le roi boit ! c’est faire une cérémonie, qui est en usage dans toute l’Europe, en élisant pour roi, au hasard et par le moyen d’une fève, quelqu’un de la compagnie le jour des Rois, auquel on est obligé d’applaudir toutes les fois qu’il boit. On va faire les Rois, crier Le roi boit ! en un tel lieu, pour dire y faire la cérémonie de cette réjouissance qu’on célèbre en l’honneur de la fête des Rois ou de l’Épiphanie, qui est pourtant une imitation des saturnales des païens parce qu’en quelques lieux on mettait un enfant sous la table qui représentait Apollon [v. note [8], lettre 997] pour le consulter comme un oracle sur la distribution du gâteau, en criant Phœbe Domine ! [Seigneur Apollon !] » (Furetière).

11.

« de fait chaque ordre joue la comédie : le troupeau des esclaves, le roi, le clergé, le peuple, la noblesse » (Dominicus Baudius, v. note [12], lettre 745).

12.

« ainsi en a voulu le destin. »

13.

Scipione Sardini (Lucques 1526-Paris 1609), affairiste toscan établi à Lyon puis à Paris, fut le banquier des derniers Valois et accumula une immense fortune qui le rendit immensément impopulaire. Il a laissé son nom à l’hôtel Scipion, qu’on peut toujours contempler dans la rue homonyme du ve arrondissement de Paris . On l’avait transformé en hôpital en 1614 : d’abord Hôpital des pauvres enfermés ; puis Hôpital Sainte-Marthe en 1656, voué à l’accouchement et à l’allaitement, intégré à l’Hôpital général. De son mariage avec Isabelle de Limeuil, maîtresse du prince de Condé, Sardini eut deux fils, Alexandre (mort en 1645) et Paul (mort en 1667).

La dace est une « imposition ou taxe qui se met sur le peuple » (Furetière).

14.

« Jadis des Sardinis désormais de grandes baleines, c’est que la France nourrit les petits poissons italiens » (v. note [23], lettre 338).

15.

« soit par les liens de parenté, soit par l’argent ». Le roi de Hongrie, Léopold de Habsbourg, était le favori de l’élection impériale qui traînait fort en longueur.

16.

Répétition ajoutée dans la marge, pour bien signifier que ce qu’on désirait alors le plus était que le nouvel empereur se tînt tranquille, sans venir se mêler aux affaires fort troublées de l’Europe occidentale.

17.

Méprise de Guy Patin : la question, en Angleterre, n’était plus en janvier 1658 de savoir si Oliver Cromwell allait devenir roi (affaire réglée le 6 juillet 1657 par son accession au titre de Lord Protector, v. note [1], lettre 488), mais si ceux de la Chambre des Communes (House of Commons) allaient appeler Other House (l’Autre Chambre) ou House of Lords (Chambre des Lords) la nouvelle Chambre haute (Upper House) du Parlement qu’il avait installée (Plant).

18.

Camerlingue : « cardinal qui régit l’État de l’Église et administre la justice. C’est l’officier le plus éminent de la Cour romaine parce que tout le bien du Saint-Siège est administré par la Chambre dont il est le président. Le Siège vacant, il fait battre monnaie et marche en cavalcade accompagné de la garde des Suisses et autres officiers, et il publie des édits. Il a sous lui un trésorier et un auditeur appelés généraux, qui ont une juridiction séparée, et 12 prélats appelés clercs de Chambre » (Furetière).

Mazarin mettait en demeure le cardinal Antoine de choisir son camp : ou Rome avec le camerlingat, ou la France avec la grande aumônerie. Cumulant les charges, le cardinal Antonio Barberini était aussi archevêque de Reims depuis mai 1657.

19.

« un cardinal est une bête sauvage, avide et vorace de tous les bénéfices. »

20.

« un cardinal est un animal rouge, rusé et agile, perfide, fourbe, etc. »

21.

Obtenir dispense (autorisation).

22.

V. note [17], lettre 88, pour le cardinal-duc François de Joyeuse, mort en 1615.

23.

V. note [6], lettre 501, pour ce projet de remplacer la Mère Louise de Gondi, abbesse de Poissy, par la Sœur Anna Maria Mazarina.

24.

Après une tentative infructueuse faite par François ier en 1539 pour introduire en France les loteries par tirage au sort, ou blanques, à l’imitation de ce qui se pratiquait dans les villes italiennes, le banquier napolitain Lorenzo Tonti obtint par lettres patentes de 1656 l’autorisation de lancer une loterie dont le bénéfice devait, à concurrence de 540 000 livres, être consacré à la construction d’un pont de pierre sur la Seine, entre le Louvre et le faubourg Saint-Germain ; mais il échoua, comme le mentionnait ici Guy Patin. En revanche, la loterie royale instituée en 1660 à l’occasion du mariage de Louis xiv allait rencontrer le succès. Dès lors, les loteries furent en vogue, mais le pouvoir, considérant que « c’est le jeu où il se peut mêler plus de fraudes, plus d’abus et de mauvaise foi », s’efforça avec persévérance de les contrôler à son seul profit (A. Poitrineau in D.G.S.). La construction du Pont Royal, aux frais de la Couronne, ne commença qu’en 1685.

25.

Guy Patin est revenu sur ce Jacques Forcoal et sa famille dans sa lettre du 31 janvier 1659 à André Falconet ; il y dit entre autres qu’il avait été leur médecin (avant d’être répudié, ce qui sans doute explique sa virulence à leur encontre). Voici ce qu’en écrivait le Catalogue des partisans… (1649 ; avec les réserves à faire en citant cette mazarinade qui appelait le peuple de Paris à malmener physiquement les financiers qu’elle désignait, en donnant leur adresse) :

« Forcoal est venu laquais en cette ville et après avoir reçu maints coups de bastonnades qui lui ont éveillé l’esprit, il s’est jeté dans la maltôte des aides, petit rat de cave, où à force de friponneries et voleries, ayant commencé d’amasser quelque chose, il se fit du vivant de Bajots ferme de Normandie, où ayant eu matière d’exercer avantageusement sa mauvaise inclination, il s’est rendu si puissant ; il est parvenu à la ferme générale qu’il exerce impunément avec un office de greffier du Conseil, mange et consomme en taxes tous ceux qui ont des droits et revenus sur lesdites aides, même les rentes assignées sur icelles tant à l’Hôtel de Ville que d’aliénation, où les possesseurs d’aucunes aides aliénées ; de sorte que l’on ne peut le punir trop sévèrement après tant d’insignes voleries, considéré que sa femme était chétive servante d’une blanchisseuse lorsqu’il l’épousa. Il demeure rue Chapon en une superbe maison qu’il a acquise depuis peu. »

Le Journal de la Fronde (volume ii, fos 127 ro et vo, et 128 ro et vo) a évoqué les déboires de la famille Forcoal :

« Avant-hier, au soir, {a} 14 hommes masqués furent chez M. Forcoal, greffier du Conseil et l’un des fermiers des aides, et y prirent environ 500 mille livres d’argent comptant qu’ils trouvèrent ; et parce qu’on a cru que c’était une pièce que la Cour faisait faire, on le mit hier en prison, lui et ses commis. Le Parlement s’est assemblé ce matin pour ce sujet et pour fronder {b} sa translation. {c} […] Quant à l’affaire Forcoal, elle a été remise à demain. {d}
Les rentiers de l’Hôtel de Ville ayant eu avis {e} qu’il y avait une fort notable somme d’argent provenant des aides chez M. Forcoal, qui en est fermier, la firent saisir le 3 de ce mois et la mirent à la garde de quelques archers. Le lendemain, M. Forcoal, maître des requêtes, fils de celui-ci, y alla avec 40 hommes, la plupart masqués, lesquels après avoir fort maltraité ces archers (dont l’un en est mort depuis), enleva tous les registres et papiers du bureau, et tout l’argent qui se trouva dans les coffres, qui n’était que de 180 mille livres ; sur quoi, le 5, les rentiers s’étant saisis de la personne de M. Forcoal fils, le mirent prisonnier avec les commis de son père dans l’Hôtel de Ville où ils sont encore. […]
Hier {f} le Parlement s’étant assemblé pour l’affaire de M. Forcoal, ordonna qu’il en serait informé et cependant, {g} qu’ils demeureront prisonniers dans l’Hôtel de Ville. »


  1. Le 4 août 1652.

  2. Contester.

  3. À Pontoise.

  4. Le 7 août.

  5. Le 9 août.

  6. Le 8 août.

  7. En attendant.

26.

« On appelle rats de cave les commis qui vont dans les caves marquer le vin que les cabaretiers débitent » (Furetière) ; Guy Patin savait bien son Catalogue des partisans.

27.

« Que feront les lois, quand l’argent seul est maître ? » (paroles que Pétrone fait dire à Ascylte dans le Satiricon, xiv). Guy Patin a remplacé faciant (feraient) par facient (feront).

28.

V. note [11], lettre 507.

29.

V. note [20], lettre 551.

30.

« Portez-vous bien et aimez-moi. Vôtre en toute franchise [v. note [27], lettre 172] »

a.

Ms BnF no 9357, fos 292 bis‑293 ; Reveillé-Parise no cccxxiii (tome ii, pages 367‑372).


Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – Lettre de Charles Spon à Guy Patin, le 18 janvier 1658.
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(Consulté le 11.07.2020)

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