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À Claude II Belin, le 27 février 1658

Monsieur, [a][1]

Je sais bien que je dois réponse à deux des vôtres, et voilà que je vais m’en acquitter par la présente. Toutes nos assemblées se font en nos Écoles, dans le grand bureau d’en haut, pour les affaires de notre Faculté, par l’autorité que nos statuts [2] nous donnent, qui sunt edicta Principis [1] confirmés en Parlement ; mais il n’y a que le doyen [3] qui ait droit de nous assembler. Que s’il se présente quelque affaire pressante pour laquelle il ne veuille point assembler, tous les anciens n’y peuvent rien s’ils n’ont un arrêt de la Cour qui, pour cette cause particulière, ne casse le statut. Avant que nous eussions nos Écoles (il y a 300 ans), nos assemblées publiques se faisaient aux Mathurins [4] et les particulières se faisaient chez l’ancien ; [5] mais tout cela fait moins à votre fait. Quand je vous dis nos statuts, j’entends le roi et le Parlement ; et cela de fort longtemps, car j’ai vu un titre dans notre grand coffre, où sont quantité de nos vieux papiers, qui porte Nouvelle confirmation des privilèges de la Faculté de médecine de Paris de l’an 1132. Le doyen de la Faculté est le maître des Écoles, il a toutes les clefs, 24 beaux registres, tous les autres papiers et tout l’argent, dont il rend compte exactement tous les ans. Il est vindex disciplinæ et custos legum[2] nos statuts l’appellent Caput Facultatis[3] Et comme vous ne faites qu’un petit Collège [6] dont les lois ne sont appuyées ni du prince, ni du Parlement, ne remuez rien, la chose n’en vaut pas la peine, ni le jeu la chandelle ; qu’ils fassent leurs assemblées où ils voudront, allez-y si vous voulez. Si vous en plaidez ici, j’aurais peur que la sentence qu’ils ont eue contre vous ne fût confirmée par arrêt, d’autant que les grands ne veulent point d’assemblées particulières. Tenez votre vieillesse en repos et vous moquez de l’agitation d’esprit des méchants.

La reine de Suède [7] est ici pour les ballets, [8] la comédie et la foire de Saint-Germain. [9] La rivière [10] est si fort débordée qu’elle passe et surmonte aujourd’hui le déluge de l’an 1651, quo nullum [unquam fuerat] maius[4] M. Vander Linden [11] n’a pas 50 ans, il [vit à Leyde [12] où] il est professeur à la place de Io. Heurnius. [5][13]

Toutes les œuvres d’Erastus [14][15] ensemble feraient un bon livre. J’avais céans tout cela, je l’ai baillé à un libraire de Lyon qui m’a [promis] de les imprimer in‑fo, mais j’apprends qu’il n’a guère hâte ; aussi le temps est-il fort mauvais, on n’en trouve presque [rien ici] à vendre. Il y a plusieurs traités fort rares, et entre autres, ce qu’il a fait contre Paracelse, [16] de Cometis, de Auro potabili, de [Stri]gibus et lamiis, de occultis pharmacorum Potestatibus, etc[6][17][18][19][20] Le recueil en serait fort bon. Vale et me ama. Tuus aere et libra, [7] G.P.

De Paris, ce 27e de février 1658.


1.

« qui sont des édits du prince ».

2.

« le garant de la discipline et le gardien des règlements. »

3.

« le chef de la Faculté. »

4.

« qui avait été le plus grand jamais vu. »

5.

Le coin inférieur gauche du manuscrit est déchiré, la restauration du texte [entre crochets] est celle, tout à fait plausible, de Reveillé-Parise.

6.

« sur les comètes, l’or potable, {a} les vampires et les ogres, {b} les qualités occultes des médicaments, {c} etc. » {d}


  1. V. note [6], lettre 155.

  2. J’ai modernisé la traduction des noms latins qu’on donnait à deux catégories de monstres.

    • Les striges (strigæ) ou lémures (lemures) étaient les équivalents des vampires d’Europe centrale, mot d’origine slave (vompir) adopté en français au xviiie s. : « morts qui se lèvent de leurs tombeaux dans la nuit qui précède le jour de la Saint-André, et qui vont, portant leur tombe sur leur tête, visiter leurs anciennes habitations pour sucer le sang des vivants » (Littré DLF)

    • Les lamies (lamiæ), autrement appelées ogres ou larves, étaient des « démons, ou sorciers qui, sous la figure de belles femmes, dévoraient les enfants ; […] la fable dit que Lamie était une fort belle femme, qu’ayant eu des enfants de Jupiter, Junon en conçut tant de dépit qu’elle lui procura des fausses couches, qu’elle mit ses enfants morts au monde, que Lamie en ressentit un si grand chagrin qu’elle devint affreusement laide et qu’elle dévorait les enfants des autres » (Trévoux).

  3. V. note [7], lettre 3.

  4. V. notes [6], lettre 71, et [31], lettre 1020, pour les huit traités de Thomas Erastus contre Paracelse et les superstitions.

7.

« Vale et aimez-moi. Vôtre en toute franchise [v. note [27], lettre 172] ».

a.

Ms BnF no 9358, fo 170, « À Monsieur/ Monsieur Belin/ Docteur en médecine,/ À Troyes. » ; Reveillé-Parise, no cxxxviii (tome i, pages 233‑235).


Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – Lettre de Claude II Belin à Guy Patin, le 27 février 1658.
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(Consulté le 02.12.2022)

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