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À André Falconet, le 19 septembre 1659

Monsieur, [a][1]

Le Parlement d’Angleterre [2] fait le procès aux prisonniers qui tenaient le parti du roi et entre autres, à deux qui étaient des principaux dans ce remuement. [1] M. Bitault de Chizey, [3] jadis conseiller de la Cour et grand frondeur, est mort en Anjou, et M. Brachet, [4] qui était une des créatures du cardinal Mazarin, est mort à Casal. [2][5] La nuit passée, le feu a été près des Augustins [6] chez un conseiller de la Cour nommé Colombel. [7] Son étude y a été brûlée, tous ses livres et ses papiers. Il a autrefois été docteur en droit. Il dit qu’il a été lui seul dans son étude et ne s’en prend qu’à lui-même, mais qu’il ne sait comment cela s’est fait. [8] On dit que les entrevues [9] ne sont point encore finies, et même qu’elles ne finiront pas sitôt ; [3] qu’il y a d’autres affaires à quoi on ne pense point. Quelques-uns disent que c’est que les Espagnols ne veulent point abandonner le prince de Condé [10] et qu’ils désirent pour lui bien des avantages qu’on ne lui veut pas accorder. D’autres disent que c’est pour les affaires d’Angleterre, et même que le roi d’Angleterre [11] s’est travesti pour se rendre au lieu de l’entrevue. On en dit encore un plus fin, c’est que les deux rois veulent agir coniunctis viribus [4] contre les Hollandais, et qu’ils veulent reconquérir la Hollande et étouffer la liberté de cette république naissante (cela pourrait bien être). D’autres croient que c’est pour aider aux Vénitiens contre le Grand Turc, [12] pour faire quelque mémorable expédition sur la mer Méditerranée, prendre les Dardanelles, [13] et le chasser de Constantinople [14] (il n’y a pas d’apparence à ce dernier). Nous ne sommes pas assez gens de bien pour avoir de si nobles pensées et talis sapientia apud nos non habitat[5] D’autres prétendent que c’est pour abattre les jansénistes [15] ferro et flamma[6] les carabins du P. Ignace [16][17] n’y oublieront pas le pouce. [7] Qu’en dites-vous, Monsieur, ne voilà pas de belles spéculations politiques sur les affaires de l’État du temps présent ? Chacun y veut avoir sa part.

Je viens de rencontrer un conseiller de la Cour qui m’a dit que le mariage [18] du roi est reculé, que l’on dit qu’il ne se fera qu’au mois de mai prochain et que la cour ne reviendra point à Paris devant ce temps-là. Quelques-uns, dit-il, ont mauvaise opinion du tout, vu que M. le maréchal de Gramont, [19] qui devait partir le 12e de ce mois pour aller en Espagne y demander l’infante [20] et l’amener en France, est contremandé.

Je vous remercie de la peine que vous avez prise de m’acheter Tamburinus in Decalogum [21] chez MM. Huguetan [22] et Ravaud. [23] Je vous tiendrai compte des 100 sols qu’en avez donnés pour moi et je remercierai M. Huguetan de son Argolus[24] Je pense qu’après la foire de Francfort, [25] laquelle se tient à présent, nous aurons des nouvelles du Speculum medico-practicum de M. Sebizius. [8][26]

On dit que les conférences des deux ministres [9] dureront jusqu’à la fin du mois et que le roi passera l’hiver dans le Languedoc ou en Guyenne, que l’on apprête ici des habits pour envoyer à la cour et que le roi ne veut point revenir que tout ne soit conclu. La paix entre les deux rois du Nord n’est pas faite : le roi de Suède [27] ne veut entendre ni raisons, ni propositions, pas même celles qui lui sont proposées par ceux de son parti ; il a menacé les Anglais de les aller attaquer et de rétablir leur roi malgré eux ; il a même querellé les Hollandais qui s’offraient de traiter avec lui de la paix avec le roi de Danemark [28] et les a appelés croque-poivre [10] à cause qu’ils font trafic de cette drogue par leur navigation des Indes Orientales [29] (ils n’ont plus que faire aux Indes Occidentales [30] car les Portugais les ont chassés). Le feu roi de Suède [31] et celui-ci même [11] ont souvent dit qu’ils avaient envie de ruiner ces glorieux Hollandais, ces nouveaux républicains, ces marchands qui faisaient les rois ; et il y a longtemps que les rois de Suède sont ennemis des Hollandais. Pour le poivre, [32] il y a longtemps que le Buchanan [33] s’est moqué du roi de Portugal quem vocat Polyonimum, sed rex ille tot nominibus magnis si desit piperaria taberna, versuram faciet, vel esuriet[12] Je vous baise les mains et suis de tout mon cœur votre, etc.

De Paris, ce 19e de septembre 1659.


1.

Les deux principaux meneurs royalistes qu’on jugeait étaient George Booth et Thomas Myddleton dont le soulèvement avait échoué (v. note [6], lettre 573). Booth fut emprisonné dans la Tour de Londres jusqu’en février 1660 et Myddleton, condamné à l’exil.

2.

V. note [146], lettre 166, pour François Bitault de Chizey.

Retz, dans ses Mémoires, a parlé en plusieurs endroits du sieur Brachet, agent de Mazarin. Il se plaisait à évoquer en bloc « les Bartets [v. note [36], lettre 549], les Brachets et les Fouquets [v. note [51], lettre 280, pour l’abbé Basile Fouquet] » ; ce qui inspira au duc d’Orléans une plaisanterie en forme de règle de grammaire latine, qui courait tout Paris : « Tout ce qui a une désinence en –et est du genre Mazarin » (Bertière a, page 765).

3.

Préparatifs de la paix des Pyrénées.

4.

« en alliant leurs forces ». Les deux rois étaient ceux d’Espagne, Philippe iv, et de France, Louis xiv.

5.

« et pareille sagesse ne nous est pas coutumière » (v. note [30], lettre 293). V. note [51], lettre 413, pour les Dardanelles.

6.

« par le fer et le feu »

7.

Expression de signification incertaine : peut-être pour aller jusqu’au bout, sans rien oublier. « On dit proverbialement à celui qui abuse de la liberté qu’on lui donne : si on lui en donne un pouce, il en prendra grand comme le bras » (Furetière).

8.

V. notes :

  • [9], lettre 573, pour « Tomaso Tamburini sur le Décalogue » (chez Huguetan et Ravaud) ;

  • [22], lettre 525, pour les Éphémérides d’Andrea Argoli (chez les mêmes) ;

  • [9], lettre 557, pour le Manuale seu Speculum medicinæ practicum [Manuel ou Miroir pratique de médecine] de Melchior Sebizius (Strasbourg, 1659).

9.

Mazarin pour la France et don Luis de Haro pour l’Espagne.

10.

Voleurs de poivre.

11.

Feu Gustave-Adolphe (mort en 1632) et son neveu, Charles x Gustave, le successeur (en 1654) de la reine Christine.

12.

« qu’il appelle Polyonyme [celui qui a beaucoup de noms], mais ce roi qui porte tant de grands noms, s’il manque d’une boutique à poivre, n’aura que le choix entre se couvrir de dettes ou mourir de faim. »

George Buchanan (Poemata, 1641, Pars secunda, Miscellaneorum liber, page 411) :

In Polyonymum
Lusitanicus unus es mare ultra, et
Citra Algarbicus, Indicusque, Arabsque,
Persicus, Guineusque, et Africanus,
Congusque, et Manicongus, et Zalophus,
Nec tuis titulis abest superbis
Æthiops nimio perustus æstu,
Nec circum triplicem refusus orbem
Cunctarum Oceanus parens aquarum,
Nec portus, neque merx, neque insula ulla est,
Lucelli unde levis refulget aura
Quæ te non titulo augeat. Tot ergo
Cui sunt nomina, nonne iure Regem,
Multis nominibus vocabo magnum ?
Sed Rex nominibus tot ille magnus,
Si belli furor, aut mare æstuosum
Occludat piperariam tabernam
Famam fœnore pransitabit emptam,
Versuram faciet vel esuribit
.

[Contre Polyonyme : D’un côté de la mer comme de l’autre, tu es à la fois le Lusitanien, l’Algarve, et l’Indien, et l’Arabe, le Perse, et le Guinéen, et l’Africain, et le Congolais, le Manicongolais et le Zalophe. Et à tes titres superbes ne manquent ni celui d’Éthiopien, brûlé par l’excessive chaleur, ni, répandu autour des trois continents, celui de père des eaux de tous les océans. Et n’y a nul port, nulle île, nulle cargaison, nul souffle de profit scintillant, si menu soit-il, qui ne t’enrichisse d’un titre. À de multiples égards, n’appellerai-je donc pas légitimement « Grand roi » le titulaire de tous ces noms ? Mais ce grand roi, pour autant, aura pour pitance un renom soudoyé par l’argent sale. Si la fureur d’une guerre ou d’une tempête ferme sa boutique à poivre, il se couvrira de dettes ou mourra de faim].

a.

Bulderen no cl (tome i, pages 392‑395) ; Reveillé-Parise no cccclxxxvi (tome iii, pages 150‑152).


Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – Lettre de André Falconet à Guy Patin, le 19 septembre 1659.
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(Consulté le 23.09.2020)

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