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À André Falconet, le 22 octobre 1660

Monsieur, [a][1]

Je vous dirai pour nouvelle que l’évêque de Mende [2] mourut ; [1][3][4] et le même jour, Mme la douairière de Rohan, [5][6] jadis mère de Tancrède. [7] Elle était la fille de feu M. de Sully, [8] surintendant des finances du temps du bon roi Henri iv[2][9] Le cardinal Mazarin [10] n’est pas bien, il a des syncopes [11] et un refroidissement des extrémités. [3] Il gronde ses médecins et leur reproche qu’ils n’ont point de secrets pour l’empêcher de mourir. Voilà encore un évêché à distribuer, à donner ou à changer contre le prieuré Sainte-Croix, [4][12] tant il y a que le cardinal Mazarin se maintient fort dans le beau et fructueux titre d’héritier universel du genre humain. Ô le bon temps, s’il dure ! Quelques-uns disent ici que si le cardinal mourait, la place serait occupée par M. Le Tellier, [13] secrétaire d’État, ou par le milord Montagu, [14] Anglais, jadis huguenot, [15] aujourd’hui abbé de Saint-Martin de Pontoise, [16] pour le grand crédit qu’il a chez la reine mère ; [5][17] ce que je ne puis croire de ce dernier, quand ce ne serait qu’à cause qu’il est étranger. Quelle pitié serait-ce, après un Italien, qu’il nous vînt un Anglais, comme si la France était dépourvue de grands hommes capables d’être premiers ministres ! Pour M. Le Tellier, je l’aimerais mieux qu’un autre car il est bon Français et a l’âme bonne. Il n’est pas de ces courtisans enragés et athées ; il croit en Dieu de bonne sorte, je le sais de bonne part ; il est homme fort sage et fort réglé, bon ménager et fort entendu dans les grandes affaires. Il est mort ce matin un de nos médecins nommé Jouvin, [18] âgé de 65 ans. Il n’était pas de ces grands arbalétriers qui en tuent tant car il ne voyait guère de malades. [6] Il était riche, fils d’un marchand et receveur provincial des décimes [7][19] en la généralité de Lyon. [8] Il m’avance d’un point, il n’y en a plus que 20 avant moi. Ayez soin de votre santé et ne nous écrivez que pour nous en donner des assurances. Je suis, etc.

De Paris, ce 22e d’octobre 1660.


1.

Mort d’apoplexie à Paris le 20 octobre 1660, Sylvestre de Crusy de Marcillac, natif de Cahors, avait été nommé évêque de Mende (Lozère) en 1626, en récompense de « nombreux services rendus au royaume et au roi Louis xiii » (Gallia Christiana).

2.

Henri de Rohan (1579-1638, v. note [16], lettre 34) avait épousé en 1605 la fille de Sully, Marguerite de Béthune (1595-1660). De ce mariage naquirent neuf enfants, dont un seul survécut : une fille prénommée Marguerite qui, en épousant contre la volonté de sa mère, en 1645, Henri de Chabot, donna naissance à la branche des Rohan-Chabot. Tancrède de Rohan (1639-1649) ne fut jamais que le fils putatif du couple, un de ces êtres malheureux dont la naissance équivoque est un scandale pendant leur vie pour devenir un problème historique après leur mort. Suivant le témoignage de la duchesse de Rohan, sa mère, on cacha sa naissance dans la crainte que Richelieu ne le fît enlever pour le faire élever dans la religion catholique. La princesse Marguerite, qui passait dans le monde pour la fille unique du duc de Rohan, craignant de perdre l’immense succession de sa Maison, fit enlever en 1638 Tancrède, son frère, qui fut conduit en Hollande où il demeura chez un marchand jusqu’en 1645. Les mémoires du temps sont remplis de détails romanesques sur l’existence de ce jeune homme qui fut reconnu solennellement par la duchesse douairière pendant que sa sœur faisait rendre contre lui un arrêt du Parlement lui interdisant de se dire le fils et l’héritier du feu duc de Rohan. Lors de la Fronde, Tancrède avait embrassé le parti du Parlement et été tué dans une embuscade près de Vincennes. Tout porte à croire que Tancrède était un enfant adultérin de Marguerite de Béthune, qui ne se piquait guère de fidélité envers son mari. Il serait étrange en effet, si Henri de Rohan avait connu son existence et l’avait regardé comme son fils, qu’il n’eût point fait mention de lui dans son testament (G.D.U. xixe s.).

3.

Syncope n’est pas à prendre ici au sens de syncope cardiaque (mortelle, v. note [15], lettre 554), mais au troisième sens donné par Furetière : « soudaine et forte défaillance des facultés naturelles, et principalement de la vitale, qui fait que le malade demeure sans aucun mouvement ; et pour cette cause les Anciens l’ont appelée petite mort. La syncope arrive par trois raisons : la première, par une trop grande dissipation d’esprits ; la seconde, par leur oppression ou obstruction, comme dans la crainte et dans les violentes surprises, qui font rebrousser les esprits vers le cœur en abandonnant tout le reste du corps ; la troisième, par corruption, comme il arrive aux corps cacochymes ou qui ont des plaies empoisonnées. »

4.

Probable allusion à François Molé de Champlâtreux (v. note [20], lettre 312), abbé de Sainte-Croix et maître des requêtes, troisième fils de feu Mathieu i, premier président du Parlement de Paris et garde des sceaux.

5.

Walter (ou Edme) Montagu (vers 1603-1677), gentilhomme anglais, ancien confident de Buckingham, avait fréquenté la cour de Louis xiii, où il avait lié amitié avec Mazarin. Converti au catholicisme en 1635, il avait été ordonné prêtre pour devenir aumônier d’Anne d’Autriche, jusqu’à l’assister sur son lit de mort. Montagu semble avoir joué un rôle important dans l’ascension fulgurante de Mazarin aux plus hautes fonctions à la mort de Louis xiii. Durant toute la partie catholique et française de son existence, Montagu fut un familier du Val-de-Grâce (le couvent parisien où Anne d’Autriche aima toujours à se retirer) et de la prieure du carmel de Pontoise, la sœur du chancelier Séguier. « Il manque une étude sur ce personnage, probablement considérable » (Goubert). Montagu mourut à Paris, pensionnaire de l’hospice des Incurables.

6.

Arbalétrier : « homme armé d’arbalète, comme il y en avait plusieurs autrefois. On le dit aussi, par ironie, de ceux qui font les braves, surtout en amour, et qui promettent de faire des choses au-dessus de leurs forces, comme on dit un chaud lancier. Cet homme a beau se vanter, c’est un méchant arbalétrier » (Furetière).

Jacques Jouvin, natif de Paris, avait été reçu docteur régent de la Faculté de médecine de Paris en 1625 (Baron).

7.

La décime était une taxe que le roi levait ordinairement ou extraordinairement sur le Clergé du royaume. « Les receveurs et contrôleurs des décimes sont des officiers commis par le Clergé pour recevoir ces deniers. Le Bureau des décimes est une Chambre ecclésiastique établie en chaque diocèse pour régler les taxes et les difficultés qui arrivent sur le paiement des décimes » (Furetière).

8.

Généralité : « une certaine division de la France faite pour la régie des finances du roi, en chacune desquelles il y a un bureau des trésoriers de France établi pour en avoir la direction. Il y a 24 généralités en France. Il y a aussi un receveur général des finances établi en chaque généralité et pareillement, un intendant de justice ou commissaire départi dans chaque généralité » (Furetière).

a.

Bulderen no ccxi (tome ii, pages 146‑148) ; Reveillé-Parise no dxl (tome iii, page 283).


Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – Lettre de André Falconet à Guy Patin, le 22 octobre 1660.
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(Consulté le 19.09.2020)

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