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À André Falconet, le 19 décembre 1660

Monsieur, [a][1]

En quelque état que soit le Mazarin, [2][3] on ne laisse point de chercher de l’argent car on envoie des billets portant taxe de certaines sommes à tous ceux qui ont tenu des fermes du roi, tant grandes que petites. Il a la goutte [4] à la main et ne peut signer, mais il fait jouer [5] devant lui pour se récréer et se divertir à gagner ; [1] il y en a bien d’autres que lui qui feraient volontiers de même. On dit ici que M. le maréchal de Fabert [6] va être surintendant des finances, ce qui fait trembler beaucoup de partisans : c’est un fort homme de bien et fort entendu ; mais néanmoins, peut-être qu’il fera comme les autres quand il y sera parvenu.

Ce lundi 13e de décembre. Je soupai hier au soir avec M. le premier président[7] Comme je l’entretenais seul dans son cabinet, l’écuyer de Mlle la duchesse d’Orléans [8] y vint et depuis, nous fûmes souper ; [2] et comme nous commencions à parler après souper, il vint un évêque de Vannes [9][10] qui nous empêcha, [3] si bien que je ne lui dis presque rien de ce que j’avais à lui dire. Je viens d’apprendre que M. Fouquet, [11] intendant des finances, a reçu ordre de ne traiter avec qui que ce soit ni de faire aucun état pour l’an 1662. [4] Cela augmente le soupçon de ceux qui désirent ou qui espèrent qu’il y aura du changement en cette grande charge.

Notre M. Blondel [12] se veut démettre de sa charge et m’a dit que samedi prochain, nous aurons une assemblée pour lui faire un successeur ; ce qu’il a fait de son plein gré, sans y être forcé par ses ennemis qui n’ont rien pu obtenir contre lui par les requêtes qu’ils ont présentées au Parlement. Samedi dernier, on donna des arrêts au Conseil d’en haut : l’un pour ôter la solidité de la taille, [5][13] et l’autre pour empêcher quantité de petits droits qui se levaient sur le vin en divers ponts et passages depuis quelque temps. Je vous sais bon gré d’avoir eu pitié de ce pauvre M. Bouge [14] puisqu’il a femme et enfants. [6] Vous avez bien fait de lui défendre de faire la médecine, il n’en tuera pas tant et en apprendra davantage. Il est de Provence qui est la petite Barbarie. Ils sont en ce pays-là, à ce que dit M. d’Urfé [15] dans l’Astrée, riches de peu de biens, glorieux de peu d’honneur et savants de peu de science ; [7] et dans notre métier ils sont volontiers charlatans, [16] pourvu qu’il y ait à gagner. L’ancien maître de la Compagnie [17] et le doyen [18] de la Faculté ont chacun double de tout, si bien que lorsque nous recevons chacun en particulier 60 livres par an, ils en ont chacun 120 ; mais le doyen de charge a de plus, par pure grâce de la Faculté, environ 600 francs pour les peines extraordinaires qu’on a pendant les années du décanat, et encore davantage s’il veut dérober, comme on dit que quelques-uns ont fait autrefois, entre autres < Le > Vignon [19] et le petit Hardouin Saint-Jacques, [20] qui tous deux sont morts. [8] Ce dernier était fou et tenait de race : natio comœda est[9][21] il avait autrefois représenté Guillot-Gorju à l’hôtel de Bourgogne. [22][23]

Puisque M. Guillemin [24] est parti, il nous faut résoudre d’aller après. [10] On me vient de dire que le cardinal Mazarin ne prend point de lait de vache [25] et qu’il en a été détourné par un vieux médecin qu’un évêque lui a mené. Je crois que le médecin est M. Merlet [26] et que M. l’évêque est celui de Coutances, [27] car cet évêque est ami de tous les deux, et même domestique du cardinal, duquel il a été maître de chambre et à qui il doit son épiscopat. Quoi qu’il en soit, le cardinal Mazarin est raræ texturæ et vitreæ valetudinis[11] il est accablé d’affaires et a le corps bien délicat.

On mit hier dans la Bastille [28] un greffier du Conseil nommé Massa [29] qui avait fait des remontrances au surintendant des finances afin qu’ils ne payassent rien des 600 000 livres qu’on leur demandait sur leurs offices, à quatre qu’ils sont. L’intendant de justice qui est à Sens [30] demande aux bourgeois de cette ville, pour leur don gratuit, 12 000 livres (autrement on l’appelle don forcé), [12] et pour la subsistance de la gendarmerie, 32 000 livres. Ils lui ont répondu que, pour de l’argent, ils n’en avaient point, mais que s’il voulait leur donner quittance, ils lui livreraient 1 000 muids de bon vin : vous pouvez juger de leur abondance, et en même temps de leur pauvreté. Le cardinal Mazarin a dit au roi [31] que tous les médecins n’étaient que des charlatans, qu’il ne voulait plus s’en servir et qu’il ne se voulait réduire qu’à des petits remèdes. Néanmoins, on m’a dit qu’un certain chirurgien de la cour lui avait conseillé de prendre du lait de vache et qu’il y était résolu ; et en ce cas-là, il faut dire Et erit novissimus error peior priore[13][32] Le lait de vache ne vaut rien, et ne fera que de l’ordure dans un corps échauffé et atrabilaire [33] tel qu’est celui du cardinal Mazarin ; mais quoi qu’il fasse, je ne pense point qu’il guérisse parfaitement avant le mois de mai, et hoc posito quod tandem contingat[14]

On dit que M. le comte de Soissons [34] a vu en Angleterre le cardinal de Retz, [35] où il est fort aimé du roi, mais cela est-il vrai ? Aussi bien que ce qu’on dit que le roi d’Angleterre [36] n’épousera point la demoiselle Hortensia, [37] nièce de Son Éminence, [38] et qu’il n’en veut point, sur les remontrances que lui en ont faites les députés du Parlement ? [15] Je vous baise les mains, et à Mlle Falconet et à notre bon ami M. Spon, et suis de tout mon cœur votre, etc.

De Paris, ce 19e de décembre 1660.

Le roi a cassé dix compagnies du régiment des gardes et va casser tous ses petits mousquetaires, [39] qui étaient ceux du cardinal Mazarin lorsqu’il fit la paix. [16] Hier fut vendue une charge de conseiller à la Cour 74 000 écus. Cela fait parler tout le monde et dire que tous les fous ne sont pas aux Petites-Maisons. [40] Eh ! que feraient ces gens-là si le monde était sage et n’était pas chicaneur ?


1.

Mme de Motteville (Mémoires, page 501) :

« Alors le cardinal retomba malade d’un mal languissant : il parut que l’humeur de ses gouttes était remontée des jambes à l’estomac et renfermée au-dedans, ce qui lui causa des étouffements qui passèrent longtemps pour des vapeurs. Les médecins le purgèrent souvent et comme il amendait toujours par la purgation, on connut par là, malgré leur dissimulation, que c’était humeur et que cette humeur venait d’une mauvaise source. L’état où il était alors ne l’empêchait pas de penser à ses trésors ; et dans ces mêmes temps, comme il avait des moments de relâche, on remarqua qu’il s’occupait souvent à peser les pistoles qu’il gagnait, pour remettre les légères le lendemain au jeu. »

2.

Ce visiteur était peut-être Masi que, dans ses Mémoires, la Grande Mademoiselle nomme pour « l’un de [ses] écuyers ».

3.

Charles de Rosmadec fut évêque de Vannes de 1647 à 1671, année où il devint évêque de Tours. Dans son Vicomte de Bragelonne, Alexandre Dumas a fictivement attribué ce siège à son troisième mousquetaire, Aramis.

4.

État est à comprendre ici comme voulant dire compte prévisionnel : « État se dit des rôles qui s’expédient au Conseil tous les ans, qui contiennent les ordres nécessaires pour faire payer les dépenses et les charges de l’État. On expédie des états pour les dépenses de l’artillerie, de la marine, de l’extraordinaire de la guerre, etc. […] Untel a été couché sur l’état pour telle somme. L’état de la Maison du roi, c’est-à-dire des officiers de sa Maison et des princes, est envoyé tous les ans à la Cour des aides » (Furetière).

En décembre 1660, les comptes étaient déjà arrêtés pour 1661 et la surintendance des finances aurait dû commencer à examiner ceux de 1662.

5.

Solidité : solidarité ; « en termes de Palais, signifie la qualité d’une obligation qui est exigible contre chacune des parties qui l’ont contractée pour le tout, sans qu’on soit obligé à la discussion des autres. On décerne aussi des contraintes pour la solidité contre chaque particulier habitant d’une paroisse pour le paiement des tailles ou autres impositions faites sur elle, quand il y a eu rébellion des habitants, quand ils ont été négligents d’élire des asséieurs [percepteurs] et collecteurs [v. note [50], lettre 152], et en d’autres cas. Ce sont les solidités qui ont ruiné la campagne » (Furetière).

6.

En refusant de le recevoir dans leur Collège, les médecins de Lyon avaient épargné à ce M. Bouge, médecin d’Antibes, la dépense de 100 écus (v. la fin de la lettre à André Falconet datée du 10 août 1660, lettre 628).

7.

Le nom d’Honoré d’Urfé (Marseille 1568-Villefranche 1625) est resté attaché au succès extraordinaire de son Astrée, roman pastoral en six parties publié de 1607 à 1627.

Le passage auquel Guy Patin faisait allusion se trouve au 7e livre de la 3e partie, dans un dialogue entre Hylas et Silvandre :

« Aussi, pour dire la vérité, je pense que si tes services méritaient autant que les miens, tu ne les donnerais pas à si bon marché ou pour mieux dire, tu ne les voudrais pas perdre si inutilement ; car quant à moi, je tiens que les moindres que je rends méritent une très grande récompense.
Si je ne savais, répondit Silvandre en souriant, que tu es de l’île de Camargue, je penserais, te voyant faire si grand cas de si peu de chose, que tu fusses né dans une certaine contrée des Gaules où les habitants ont trois conditions qui ne semblent pas être fort éloignées de ton humeur.
Et quelles sont-elles ? ajouta Hylas.
Je ne les voulais pas dire, reprit Silvandre, mais puisque tu me presses, il faut que tu les saches : la première, c’est qu’ils sont riches de peu de bien, l’autre, docteurs de peu de savoir, et la dernière, glorieux de peu d’honneur.

Hylas voulut répondre à moitié en colère, mais l’éclat de rire que fit toute la troupe au commencement l’en empêcha.
Et après, quand il voulut reprendre la parole, Silvandre le devança et lui dit en souriant : II suffit Hylas, que je te déclare n’avoir point dit ces paroles pour la province des Romains où tu es né ; mais si tu te penses être obligé à quelque ressentiment, je te permets de bon cœur d’en dire autant ou plus du lieu de ma naissance quand il te plaira.
Ne doute point, reprit incontinent Hylas, que si le lieu duquel tu parles ne m’était autant inconnu qu’à toi-même, je ne demeurerais pas muet à cette reproche, et avec plus de vérité que tu n’as fait ; et toutefois, sans savoir quelle est cette contrée malheureuse, on peut aisément juger qu’elle ne doit guère rapporter que des ronces et des chardons puisqu’elle a produit un esprit si épineux et si mordant que le tien. »

8.

Quirin Le Vignon (v. note [3], lettre 1), doyen de 1614 à 1616, était mort en 1649. Gabriel Hardouin de Saint-Jacques (dit l’aîné ou le petit en raison de sa taille, v. note [15], lettre 54), doyen de 1620-1622, était mort en 1645 ; son frère cadet, Philippe ii, était toujours en vie.

9.

« c’est un peuple [une famille] de comédiens » (Juvénal, v. note [25], lettre 487).

Guillot-Gorju est le surnom de Bertrand Hardouin de Saint-Jacques (1600-1648), successeur de Gaultier-Garguille sur les tréteaux de l’hôtel de Bourgogne. Avant de jouer la comédie, il avait été apothicaire à Montpellier pendant quelque temps. Émile Campardon (Les Comédiens du roi de la troupe française, 1879, pages 122-123) l’a dit médecin de Montpellier (assertion non confirmée par Dulieu) et fils de Philippe i Hardouin de Saint-Jacques, et donc frère de Gabriel et de Philippe ii. Il débuta à l’hôtel de Bourgogne en 1634 après avoir voyagé avec un charlatan. Pendant huit ans, Guillot-Gorju attira la foule à ce théâtre, il savait surtout contrefaire les médecins avec une verve extraordinaire. Sauval fait ainsi son portrait : « C’était un grand homme noir, fort laid ; il avait les yeux enfoncés, un nez de pompette [d’ivrogne], et quoiqu’il ne ressemblât pas mal à un singe et qu’il n’eût que faire d’avoir un masque sur le théâtre, il ne laissait pas d’en avoir toujours un » (G.D.U. xixe s.).

Il quitta la scène vers 1642. Dans son aveugle acharnement contre les tenants de l’antimoine, Guy Patin confondait ici sciemment ce comédien avec ses apparentés, les trois Hardouin de Saint-Jacques qui furent doyens de la Faculté de médecine de Paris (v. note [15], lettre 54) ; les dates de mort (1645 contre 1648) et la différence de taille (petit contre grand) suffisent à réfuter l’identification de Gabriel à Bertrand. Le masque que Bertrand portait toujours sur scène permettait sans doute aux imaginations de vagabonder.

10.

Pierre Guillemin, agrégé au Collège des médecins de Lyon, venait de mourir.

11.

« de texture délicate et de santé fragile comme le verre ». Depuis septembre 1658 Eustache Leclerc de Lesseville (v. note [5], lettre 849) avait succédé à Claude Auvry (v. note [2], lettre 363) sur le siège épiscopal de Coutances ; mais c’était encore d’Auvry (alors devenu trésorier de la Sainte-Chapelle) que Guy Patin voulait ici parler car il avait été præfectus cameræ cardinalis Mazarini [maître de la chambre du cardinal Mazarin] (Gallia Christiana).

12.

« Les pays d’états, comme le Languedoc, la Bretagne [ou ici, la Bourgogne], font au roi un don gratuit qui s’impose sur la province » (Furetière).

13.

« Et cette dernière imposture sera pire que la première » : paroles des pharisiens à Pilate (Matthieu, 27:64) pour qu’il mette en place une garde auprès du sépulcre du Christ, afin que ses disciples ne viennent dérober le corps et ne disent au peuple qu’il était ressuscité des morts.

14.

« et à condition qu’il l’atteigne jamais. »

15.

V. note [8], lettre 637, pour le projet de Mazarin, qui échoua, de marier Hortense Mancini au roi d’Angleterre, Charles ii.

16.

La première compagnie de mousquetaires, dits de la Maison militaire du roi de France, avait été créée par Louis xiii en 1622 pour composer sa garde extérieure, en dotant de mousquets une compagnie de chevau-légers (carabins) de son père Henri iv. Mazarin avait hérité des gardes de Richelieu et de leur haine contre les mousquetaires du roi (immortalisée par Les Trois mousquetaires d’Alexandre Dumas). Louis xiii étant mort, Mazarin, maître du pouvoir sous la régence d’Anne d’Autriche, avait supprimé les mousquetaires en 1646, mais les avait fait réorganiser en 1657, avec son neveu, Philippe, duc de Nevers, pour son capitaine-lieutenant, tandis que Louis xiv en prenait le titre de capitaine. Ceux-là étaient les « grands mousquetaires ». En 1660, une fois la paix acquise, Mazarin donnait au roi sa troupe de gardes, dite « compagnie de ses mousquetaires » ; c’étaient ceux que Guy Patin appelait ici les « petits mousquetaires », mais que le roi ne cassa pas. Au contraire, en 1665, Louis xiv réunit grands et petits mousquetaires en un seul corps au sein de sa Maison militaire. Le nom de mousquetaires gris et noirs qu’on leur donnait provenait de la robe de leurs chevaux : ceux de la première compagnie, la plus ancienne, étaient gris ou blancs, et ceux de la seconde étaient noirs (G.D.U. xixe s.).

Le véritable D’Artagnan (v. note [2], lettre 715) était alors sous-lieutenant des grands mousquetaires, placé sous les ordres de Philippe Mancini, capitaine-lieutenant, dont il obtint la place en 1667. Colbert de Vandières, comte de Maulévrier (v. note [2], lettre 974), frère du ministre, allait obtenir le commandement des petits mousquetaires en 1665.

a.

Bulderen no ccxxii (tome ii, pages 171‑175) ; Reveillé-Parise no dxlix (tome iii, pages 298‑301).


Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – Lettre de André Falconet à Guy Patin, le 19 décembre 1660.
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(Consulté le 25.11.2020)

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