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À Charles Spon, le 28 janvier 1661

Monsieur mon cher ami, [a][1]

Je vous envoyai ma dernière le vendredi 7e de janvier, dans le paquet de M. Falconet, avec un de nos catalogues nouveaux. Je crois qu’avez reçu l’un et l’autre. L’ordinaire suivant, je vous envoyai un autre catalogue [2] du décanat de M. Morisset [3] que M. Falconet vous aura rendu. [1] On dit ici que le Mazarin [4] porte fort l’empereur [5] à déclarer la guerre au Turc [6] et à entrer dans la Hongrie, et que le roi d’Angleterre [7] veut secourir les Portugais contre le roi d’Espagne. [8] Hier mourut ici d’une mort subite [9] un fameux partisan nommé Dastric. [10] On dit qu’il venait de la débauche et avait 72 ans, telle vie, telle fin. On dit qu’il était grand fourbe et mauvais payeur. [2] La reine d’Angleterre [11] {a passé la mer et est revenue en France avec la princesse sa fille}, [12] qui est fort belle et qu’elle tâchera de marier avec M. le duc d’Anjou. [3][13] Elle ne veut plus retourner ni demeurer en Angleterre de peur de tomber ou de succomber dans les trahisons des Anglais, qui sont cruels et sanguinaires. La princesse d’Orange, [14] sa fille, est morte de la petite vérole. [15] C’est D’Aquin [16] qui était auprès d’elle et qu’elle y envoya, qui l’a traitée. On dit que le cardinal est asthmatique [17][18] et qu’il a eu des faiblesses, même qu’il est fort amaigri. La tempête [19] n’a point fait tant de mal en Hollande que l’on disait ; dont les Hollandais qui sont ici se réjouissent fort. La princesse d’Orange âgée de 28 ans est morte dans Londres, non pas de la petite vérole, mais d’un breuvage que D’Aquin lui donna fort mal à propos pour quelque dessein particulier qu’il avait, et elle aussi. C’est un secret qui ne se dit qu’à l’oreille et que M. Falconet pourra bien vous expliquer, quandoquidem tuto non potest chartæ committi[4][20]

On parle aussi de quelque bruit en Angleterre et que le roi n’y est pas en assurance, mais cela est encore incertain. La reine d’Angleterre est encore à Londres et ne reviendra pas sitôt à Paris. [5]

Ce 23e de janvier. Enfin, le mal du cardinal Mazarin est augmenté. On dit qu’il est sujet à des faiblesses et à des étouffements, qu’il est asthmatique, qu’il est fort exténué, qu’il n’a de gros que les pieds et que l’on voudrait bien qu’il lui vînt une bonne goutte [21] qui le délivrât. On a assemblé plusieurs médecins, quelques consultations ont été faites. [22] Il a été saigné [23] du pied et purgé [24] de deux verres de tisane [25] laxative, nec quidquam melius habet[6] On parle de le repurger et par après, ils aviseront de lui faire prendre du lait d’ânesse [26] ou des eaux minérales : [27] n’est-ce pas afin qu’il ne meure point sans avoir tous ses sacrements de cette nouvelle médecine, quæ semper aliquid molitur, miscet, turbat, novat, etc. ? [7][28] Guénault, [29] qui est grand maître en ce métier, dit qu’il ne faut pas demeurer en chemin ; quand on ne peut plus sur un pied, qu’il faut danser sur l’autre, et que ægri sunt decipiendi varietate, novitate et multiplicate remediorum ; [8] et avec ces belles maximes peu chrétiennes, ipse parum Christianus[9] il empoisonne notre jeunesse.

Ce 27e de janvier. On parle qu’il voudrait bien être transféré dans le Bois de Vincennes [30] et qu’il a dessein de mettre ordre à ses affaires, qu’il voit bien qu’il faut mourir et qu’il est perdu. Hélas, le bon seigneur ! il en a perdu bien d’autres. [10]

Le prince de Condé [31] est mal, maigre et sec. Il est au lait d’ânesse et de douze jours, il en est huit au lit. Non censetur diu superfuturus[11]

Je vous avertis que feu M. Duport, [32] que j’ai connu et qui mourut ici l’ancien [33] de notre Faculté, l’an 1624, a fait le Pronostic d’Hippocrate [34] en vers, que j’ai céans in‑8o, imprimé à Paris l’an 1598 avec les Aphorismes[35] et que je vous enverrai quand il vous plaira. [12] Un des parents de M. de La Poterie [36] m’est ici venu prier de lui donner moyen de lui faire tenir ce présent paquet de lettres. J’eusse bien voulu ne vous pas donner cette peine, mais je n’ai pu faire autrement. Obligez-moi de lui faire tenir, si vous savez où il est, la présente. J’espère que ce sera M. Falconet qui vous la rendra de ma part, et sans port ni autres frais. Vale et me ama. Tuus totus G.P. [13]

De Paris, ce vendredi 28e de janvier 1661.


1.

Élu doyen le 18 décembre 1660 (v. note [36], lettre 662), Philibert Morisset avait respecté l’usage en faisant imprimer le catalogue à jour des docteurs régents de la Faculté de médecine de Paris (v. note [20], lettre 7). Guy Patin en avait, semble-t-il, envoyé deux exemplaires à Charles Spon.

2.

Précédemment (v. note [15], lettre 663), les anciens éditeurs de Guy Patin ont dénommé ce défunt d’Astry. Dans l’historiette sur Mme de Querver (ou Kerver), épouse d’un partisan, Tallemant des Réaux (tome ii, pages 660-663) évoque un certain Astric, « qui se dit fils d’un seigneur portugais qui suivit la fortune de Dom Antoine, prétendu roi de Portugal », mais en le décrivant plutôt comme un proxénète que comme un financier.

3.

Henriette-Anne d’Angleterre épousa en effet, le 31 mars 1661, le frère de Louis xiv, Philippe, duc d’Anjou, qui venait de recevoir le titre de duc d’Orléans par la mort de Gaston. Elle était alors âgée de 17 ans.

Le passage entre accolades a été biffé sur le manuscrit, sans doute par Guy Patin lui-même : cela corrompt la construction de la phrase, mais corrige l’erreur que Patin commettait en déclarant la reine d’Angleterre revenue en France (vinfra, note [5]).

4.

« puisque ça ne peut être confié au papier en toute sécurité. »

V. note [2], lettre 665, pour l’avortement qui aurait tué la princesse d’Orange (v. note [11], lettre 252), secret qu’il convenait en effet de bien garder s’il était authentique.

5.

Les deux princesses anglaises étaient alors bel et bien sur le départ, et leur voyage fut fort tourmenté (Mme de Motteville, Mémoires, page 501) :

« La reine d’Angleterre vint alors à Portsmouth pour s’embarquer et revenir en France par Le Havre ; mais son vaisseau pensa périr et fut jeté sur le sable. La princesse d’Angleterre, accordée à Monsieur, dans ce même vaisseau fut prise de la rougeole dont elle fut extrêmement malade. La reine mère, {a} qui souhaitait ce mariage, s’inquiéta de ce qu’on ne savait point de nouvelles et Monsieur montra par son chagrin que, du moins, son intention était d’être affligé. Cette princesse, après avoir été deux jours en péril par l’excès de sa maladie, retourna à Portsmouth pour être purgée ; mais la rougeole lui sortit tout de nouveau et les médecins doutèrent de sa vie. La santé lui étant revenue, elle se remit sur mer avec la reine sa mère, laquelle peu après arriva au Havre heureusement, le 5 février 1661, ayant eu en ce voyage la crainte de perdre la princesse sa fille et la douleur d’avoir vu mourir, pendant le séjour qu’elle avait fait à Londres, la princesse royale, sa fille aînée, veuve du prince d’Orange. » {b}


  1. Anne d’Autriche.

  2. Marie-Henriette d’Orange, veuve (en novembre 1650) de Guillaume ii de Nassau, morte à Londres le 24 décembre 1660 (v. note [11], lettre 252).

6.

« et ne s’en porte pas mieux du tout. »

Le tableau décrit évoque aujourd’hui une insuffisance cardiaque (ou moins probablement rénale) très avancée : malaises et épuisement physique ; étouffements et gêne respiratoire (« asthmatique ») évoquant un œdème pulmonaire ou une pleurésie de grande abondance ; œdème des pieds. Tout cela était alors attribué à la goutte (v. note [30], lettre 99). Il est curieux de voir combien la survenue d’une crise (« une bonne goutte ») était espérée par les médecins : mettant fin à la coction, la crise marquait l’évolution finale (événement) de la maladie, soit vers la guérison, soit vers la mort ; dans les deux cas, elle « délivrait » le malade. On essayait de provoquer cette crise en saignant et purgeant, dans l’idée de combattre l’intempérie (déséquilibre) des humeurs.

7.

« qui sans cesse manigance quelque chose, bouleverse, perturbe, invente, etc. » : belle illustration du conservatisme médical de Guy Patin, mis au service de son mépris pour les médecins de la cour.

8.

« il faut duper les malades par la diversité, la nouveauté et la multiplicité des remèdes ».

9.

« lui-même est piètre chrétien ».

10.

Dans tout ce paragraphe, « il » désigne Mazarin.

11.

« On pense qu’il ne survivra plus bien longtemps. »

12.

Charles Spon, avec sa Sybilla, s’étant lui-même occupé à traduire en vers latins des textes hippocratiques (v. notes [6] et [7] de sa lettre datée du 15 janvier 1658), avait interrogé Guy Patin sur ce qu’avait fait François Duport (v. note [2], lettre 359) à la fin du xvie s. Il lui répondait en indiquant deux ouvrages de Duport :

  • Hippocratis Coi medicorum omnium sine controversia principis Prognosticon liber, donatus versibus…

    [Le Livre du Pronostic d’Hippocrate de Cos, sans conteste le prince de tous les médecins, donné en vers…] ; {a}

  • Hippocratis Aphorismorum libri vii expressi versibus…

    [Les sept livres des Aphorismes d’Hippocrate donnés en vers…]. {b}


    1. Paris, Fed. Morel, 1598, in‑8o de 24 pages.

    2. Ibid. et id. 1598, in‑4o de 65 pages.

13.

« Vale et aimez-moi. Je suis tout à vous, G.P. »

a.

Ms BnF no 9358, fo 193 ; Reveillé-Parise, no cccxlii (tome ii, pages 455‑457, non datée, mais correctement placée dans la séquence chronologique).


Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – Lettre de Charles Spon à Guy Patin, le 28 janvier 1661.
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(Consulté le 29.11.2022)

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