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À André Falconet, le 25 avril 1661

Monsieur, [a][1]

Ce samedi 23e d’avril. Le roi [2] est à Fontainebleau, [3] la reine mère [4] s’y en va avec le Conseil et toute la cour. On ne dit encore rien de nouveau touchant le changement du gouvernement depuis la mort du Mazarin. [1][5] Le bonhomme Scipion Dupleix, [6] historiographe de France âgé de 91 ans, est mort dans sa maison de Condom. [7] Il y avait fort longtemps que je le connaissais, je l’avais traité ici bien malade l’an 1625, il y avait déjà sept ans que j’étais de ses amis. [2] Il a bien travaillé toute sa vie et n’a pas eu grande récompense : le cardinal Richelieu [8] lui manqua au besoin car il mourut au même temps qu’il lui avait promis de le faire payer de ses appointements, qui lui étaient dus depuis plusieurs années. Sa Philosophie française n’est pas mauvaise, son Histoire romaine est fort bonne, son Histoire de France serait passable s’il n’avait pas tant flatté le cardinal de Richelieu, mais il est excusable de ce qu’il ne pouvait alors faire autrement puisqu’il écrivait l’histoire de son temps sous la tyrannie de celui qui y prenait part et qui voulait que cela allât ainsi. Durum est servire domino feroci[3][9] le cardinal de Richelieu ressemblait à Tibère, [10] erat asper et immitis, omnium cervicibus imminebat, et dominabatur in virga ferrea[4][11] c’était un atrabilaire [12] qui voulait régner, erat Iupiter mactator[5][13] Le Mazarin n’aimait pas tant la vengeance ni le sang, mais il était grand coupeur de bourses : paucorum sanguinem effudit, quia omnium sanguinem suxit[6] Tout le monde parle encore ici de lui, mais personne n’en dit du bien ; on dit seulement qu’il est mort sans qu’il y ait aucun autre changement. Toute la Maison de la reine mère est fort leste et brave pour la conduire à Fontainebleau, on ne parle ici que de ce beau train et de tant de beaux chevaux. Je n’ai garde d’y rien trouver de mauvais puisque c’est la mère du roi ; mais plût à Dieu que le pauvre peuple eût plus de pain à manger et qu’on ne mourût pas de faim à la campagne tandis que la cour est si leste !

La reine mère est partie avec son beau train ce matin, est allée dîner à Essonnes [14] et coucher à Fontainebleau. Grand monde va aujourd’hui dire adieu à M. le chancelier [15] qui partira demain avec Messieurs les maîtres des requêtes. La nouvelle est certaine que le roi d’Angleterre [16] épouse la sœur du roi de Portugal, [17] et douze millions qu’elle lui apporte avec deux villes qu’on lui donne dans les Indes ; [18] il s’oblige de fournir 10 000 hommes entretenus pour les intérêts du Portugal, tant contre le roi d’Espagne [19] que < contre > tout autre ; sur quoi il fait entrer des soldats dans la Flandre [20] par Dunkerque [21] et a fait assiéger une ville dans les Indes sur les Hollandais, qui est à sa bienséance. Si cela est vrai, voilà le roi d’Espagne hors d’état de songer à la conquête du Portugal. On parle aussi du couronnement du roi d’Angleterre qui se doit faire dans Londres le 3e de mai. [7] Je vous baise les mains, à Mlle Falconet et à M. Spon, notre bon ami, et suis de toute mon âme votre, etc.

De Paris, ce 25e d’avril 1661.


1.

V. note [6], lettre 683, pour le nouveau gouvernement du royaume installé par Louis xiv.

2.

Guy Patin était donc âgé de 17 ans quand il avait lié amitié avec l’historien Scipion Dupleix (né en 1569, v. note [9], lettre 12). Le jeune homme était alors étudiant en philosophie au Collège de Boncourt et avait pu avoir Dupleix pour professeur, ou peut-être alors Patin corrigeait-il ses épreuves d’imprimerie, comme on a dit qu’il fit pour gagner de quoi subsister (v. note [26], lettre 106).

Les ouvrages de Dupleix (tous plusieurs fois réédités) que Patin citait ensuite sont :

  • Corps de philosophie, contenant la logique, la physique, la métaphysique et l’éthique… (Genève, B. Labbé, 1623, in‑8o) ;

  • Histoire romaine depuis la fondation de Rome… (Paris, C. Sonnius, 1638-1644, 3 volumes in‑fo) ;

  • Histoire générale de France avec l’état de l’Église et de l’Empire… (Paris, L. Sonnius, 1621-1628, 3 volumes in‑fo).

3.

« Il est dur d’être l’esclave d’un maître impétueux » : réminiscence du premier vers du Ploutos d’Aristophane (v. note [11], lettre 529), où « frappé de démence » est remplacé par « impétueux » [feroci] (probable censure opérée par des éditeurs soucieux de respecter la mémoire de Richelieu).

4.

« “ Il était inhumain et sanguinaire ” [Suétone, Vies des douze Césars, Vie de Tibère, lix, 1], il dominait les têtes de tous, il commandait avec une verge de fer ».

5.

« c’était un Jupiter massacreur. »

6.

« il a répandu le sang de peu de gens parce qu’il a sucé le sang de tous. »

7.

L’infante de Portugal, Catherine de Bragance (v. note [10], lettre 659), apportait en dot à Charles ii les villes de Bombay (Inde) et Tanger (Maroc), avec des comptoirs aux Indes et au Brésil.

Le mariage eut lieu d’abord par procuration à Lisbonne le 3 mai, puis après l’arrivée de Catherine à Plymouth le 27 mai, à Londres, au cours de deux cérémonies religieuses : l’une catholique, dans l’intimité, et l’autre anglicane, en grande pompe, le 31 mai. Charles ii fut couronné le 3 mai à l’abbaye de Westminster (les dates de toutes ces célébrations fournies par les historiens anglais sont différentes car elles se réfèrent au calendrier julien qui avait dix jours d’avance sur notre calendrier grégorien, v. note [12], lettre 440).

N’ayant pas eu part au traité des Pyrénées, Charles ii était le seul souverain d’Europe occidentale à pouvoir soutenir le Portugal, au grand dam de Philippe iv, roi d’Espagne.

a.

Bulderen no cclii (tome ii, pages 250‑252) ; Reveillé-Parise no dlxxviii (tome iii, pages 357‑358).


Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – Lettre de André Falconet à Guy Patin, le 25 avril 1661.
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(Consulté le 25.11.2020)

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