L. 715.  >
À André Falconet, le 10 décembre 1661

Monsieur, [a][1]

On dit ici beaucoup de nouvelles dont je ne prétends pas être garant. Le roi [2] est parti pour son voyage de Chartres [3] et sera ici la semaine qui vient, [1] où il passera une bonne partie de l’hiver avec les reines. On tient pour certain que M. Fouquet [4] n’est plus à Angers, [5] qu’il en a été emmené à Amboise, [6] où il est présentement en attendant les ordres du roi pour un différend qui est survenu entre le capitaine qui l’avait arrêté, nommé M. D’Artagnan, [2][7] < et > M. Talhouët, [8] lieutenant des gardes que le roi avait envoyé à Angers pour l’emmener en deçà. Il vint enfermé dans un carrosse à six chevaux entouré de 300 cavaliers, grands et petits mousquetaires. [9] On a aussi arrêté M. Pellisson, [10] son secrétaire, homme célèbre, auteur de l’Histoire de l’Académie[3] qu’on a amené ici à cheval en bonne compagnie. On fait aussi venir par un autre chemin Mme du Plessis-Bellière, [4][11] et on prétend leur faire faire le procès à la Chambre de justice [12] qui n’a point tenu < séance > cette semaine à cause des fêtes. Vendredi prochain, elle sera ouverte. M. le chancelier [13] se porte bien, il a dit à un de ses amis que cette Chambre de justice irait bien loin, qu’elle n’est pas prête à cesser, < qu’ >il y en a pour plus de trois ans et que le roi prétend par là de rentrer dans son Domaine, [14] dont je prie Dieu qu’il lui fasse la grâce afin que le pauvre peuple puisse être soulagé de tant < de > vexations que la guerre a apportées. [5] Le pain est ici si déraisonnablement cher [15] que l’on craint une sédition du peuple, et ce sera bien pis dans 15 jours s’il ne vient du secours pour l’Hôpital général [16] qui n’a plus de blé, et à la nécessité duquel les directeurs ne peuvent trouver du remède. Il est vrai que M. le premier président [17] leur a prêté 10 000 écus, mais cela ne peut guère durer. On nomme ici des partisans < celui > par lequel on commencera l’exercice de la Chambre de justice et entre autres, on nomme M. Louveau, [18] < le receveur > général Des Portes, MM. Catelan, [19] Jacquier, [20] Girardin, [21] le chevalier de Maupeou, [22] prisonnier dans la Bastille, [23] gendre de M. Catelan, Boislève [24] et plusieurs autres. [6] Le temps nous en apprendra davantage.

Le jardinier Gaudron [25] qui avait assassiné M. Lavié dans sa cave il y a plus d’un an, après avoir été quelques jours prisonnier, a confessé son crime et a été condamné par M. Chauvelin, [26] bailli de Sainte-Geneviève, [27] à être rompu tout vif. [28] Il fut hier traduit dans la Conciergerie [29] pour y être jugé en dernier ressort par Messieurs de la Tournelle. [30] Ce sera peut-être pour demain après-midi dans la place Maubert, [31] qui est le lieu des exécutions [32] de ce quartier-là. On condamna aussi hier à être brûlés tout vifs deux hommes, qui ont été découverts dans le faubourg Saint-Germain, [33][34] pour le crime de pédérastie[35] autrement de Sodome et Gomorrhe, qui est le péché que Théophile [36] disait que Sa Sainteté ne punissait point à Rome[7] Vous vous souvenez bien des vers de Chapelle [37] et Bachaumont, [38][39] Car je suis en terre papale… [8] L’appel en sera au Parlement et après, ils seront renvoyés à leur premier juge, savoir au lieutenant criminel [40] qui les condamne à être brûlés tout vifs en Grève [41] où ils seront menés dans un infâme tombereau après avoir fait amende honorable [42] devant Notre-Dame, [43] nus en chemise, la corde au col. [9] Mais voilà assez vous entretenir de malheureux crimes, desquels nous pouvons dire avec Horace, Fæcunda culpæ sæcula[10][44] Il y a beaucoup de familles qui s’intéressent à la Chambre de justice, prétendant que ceux à qui on fera le procès feront banqueroute et ne paieront point leurs dettes à ceux qui leur ont prêté de l’argent, desquels le nombre est très grand.

On dit que le petit prince d’Espagne, [45] qui n’a guère qu’un mois, n’est point de taille à vivre longtemps, nec videtur vitalis futurus ; idcirco dicitur ante senium, ingressurus viam universæ carnis[11] comme ont fait ses autres frères par ci-devant, et tant de princes de la Maison d’Autriche qui, faute de bons médecins ou autrement, ne vieillissent jamais. M. le Dauphin [46][47] est arrivé aujourd’hui à Paris et est logé dans le Louvre au même appartement qu’occupait le cardinal Mazarin. [12] Je vous écrirai plus amplement une autre fois et en attendant, je vous baise très humblement les mains et suis de tout mon cœur votre, etc.

De Paris, ce 10e de décembre 1661.


1.

Partis de Fontainebleau le 5 décembre, le roi et la reine avaient passé les journées du 7 au 9 à Chartres pour célébrer la Conception de la Vierge.

2.

Charles de Batz de Castelmore, comte D’Artagnan (vers 1615-1673), dont Alexandre Dumas a fait son plus fameux mousquetaire, était issu d’une famille de marchands anoblis de fraîche date. Né dans le petit château de Castelmore près de Lupiac (Gers), il avait au moins six frères et sœurs, dont il n’était pas l’aîné. Il entra vers 1635 dans la Compagnie des gardes de Richelieu ; on l’y appela D’Artagnan (nom d’une seigneurie de Bigorre, aujourd’hui une commune des Hautes-Pyrénées), comme un de ses oncles maternels, Henri de Montesquiou, qui l’y avait précédé.

Lors de la guerre franco-espagnole, il avait participé aux campagnes de 1640-1642 sur la frontière du Nord et en Roussillon, accompagné le comte d’Harcourt en Angleterre et à son retour en France, s’était mis au service de Mazarin qui le fit entrer aux Mousquetaires en 1644 ; pour peu de temps, car cette Compagnie fut dissoute en 1646 (v. note [16], lettre 658). D’Artagnan avait été pendant la Fronde un des agents de liaison du ministre, était entré à la Compagnie des gardes et y avait pris du galon, avait servi à l’armée sous les ordres de Turenne. Il était retourné aux Mousquetaires quand ce corps fut rétabli, en 1657, et en devint, avec le simple grade de sous-lieutenant, le véritable chef.

Aux ordres directs du roi, à qui il était entièrement dévoué, ce fut lui qui eut la charge d’arrêter et de conduire Fouquet puis Lauzun à Pignerol. Honneurs et responsabilités s’accumulèrent sur sa tête. Commandant la première Compagnie lors de la campagne des Pays-Bas et le 25 juin 1673, il trouva au siège de Maastricht une mort discrète : au retour de l’assaut, on remarqua son absence, on le chercha et on découvrit son cadavre, la gorge percée d’un coup de mousquet (S. Bertière, Les Trois Mousquetaires).

Pour créer son héros, Alexandre Dumas s’est inspiré des Mémoires de M. d’Artagnan, capitaine-lieutenant de la première compagnie des Mousquetaires du roi, contenant quantité de choses particulières et secrètes qui se sont passées sous le règne de Louis le Grand (Cologne, Pierre Marteau, 1700, tome premier, et tome second, in‑12), rédigés et romancés par Gatien de Courtilz de Sandras (v. note [19] du Faux Patiniana II‑6).

On avait fait partir Fouquet d’Angers le 1er décembre pour le mener à Amboise ; à Angers, Saumur et Tours, la foule s’amassa pour l’insulter au passage. À Amboise, D’Artagnan remit le surintendant aux mains de M. de Talhouët en exécution des ordres reçus (v. note [14], lettre 716) et continua sa route jusqu’à Paris, conduisant Pellisson-Fontanier à la Bastille. Fouquet fut transféré d’Amboise au château de Vincennes à la fin de décembre (Petitfils c, pages 381‑382).

3.

Paul Pellisson-Fontanier (v. note [2], lettre 329), secrétaire de Nicolas Fouquet : Relation contenant l’histoire de l’Académie française (Paris, Augustin Courbé, 1653, in‑8o, pour la première de nombreuses éditions).

4.

Suzanne de Bruc, veuve en 1655 de Jacques de Rougé, marquis du Plessis-Bellière (v. note [2], lettre 385), était très liée à Nicolas Fouquet. C’était elle, plutôt que Mme Fouquet, qui animait la vie mondaine, artistique et galante autour du surintendant. Elle habitait non loin de Saint-Mandé, à Charenton (v. note [18], lettre 146), où elle vivait avec ses deux frères et sa nièce (Adam).

5.

« La Chambre royale de justice fut officiellement créée par un édit royal du 15 novembre 1661, vérifié le lendemain par le Parlement, la Chambre des comptes et la Cour des aides. Elle avait pour objet “ la recherche des abus et malversations commis dans les finances depuis 1635 ” ». Son objectif réel était de faire le procès de Nicolas Fouquet et de ses innombrables alliés dans les malversations et complots dont on les accusait. Le président d’honneur de cette juridiction spéciale, solennellement installée le samedi 3 décembre, était le Chancelier Séguier, assisté du premier président, Guillaume de Lamoignon. Ses membres, magistrats et maîtres des requêtes, avaient tous été soigneusement choisis parmi les fidèles de Colbert et ennemis jurés de Fouquet (Petitfils c, page 386).

Le Chancelier Séguier ne s’y trompait pas : le procès du surintendant déchu ne se déroula qu’au bout de trois ans, du 14 novembre au 22 décembre 1664. Très active jusqu’au 23 décembre 1665, la Chambre de justice ne fut officiellement dissoute que le 13 août 1669.

6.

Je n’ai pas identifiéLouveau.

Il m’a paru bon de remplacer le « Général des Portes » de l’édition Bulderen par « le receveur général Des Portes », peut-être un parent du feu receveur général du Dauphiné, Pierre Des Portes, d’Ambérieux, dont la veuve, la maréchale de l’Hospital (v. note [6], lettre 761), allait bientôt (sur ordre de Colbert) faire tourner la tête du digne avocat général Denis Talon (Petitfils c, pages 401‑402). Trempé jusqu’au cou dans l’affaire de Fouquet, le financier François Catelan (v. note [54], lettre 222) fut incarcéré à la Bastille le 2 octobre 1662 ; il en sortit le 16 janvier 1666. Il était beau-père du chevalier Louis de Noisy de Maupeou (v. note [4], lettre 697) : « Quand La Forêt lui annonça l’arrestation de son fils, Marie de Maupeou (v. note [5], lettre 800) tomba à genoux et au lieu de gémir de douleur, s’écria : “ Je vous remercie, mon Dieu. Je vous ai toujours de mandé son salut : en voilà le chemin ! ” » (ibid. page 373).

Claude Girardin (1616-Rome 1686), marchand-banquier, financier, secrétaire du roi en 1657, trésorier général des parties casuelles et conseiller d’État en 1660, était le frère aîné et associé de Pierre (dont les lettres de 1657 ont narré la mort après son enlèvement par le prince de Condé, v. note [16], lettre 484). Avant de partir pour Nantes, Fouquet lui avait donné ordre de payer 600 000 livres pour les troupes (ibid. page 160). Très lourdement taxé par la Chambre de justice, il sombra dans le dénuement et s’exila en Italie où il mourut.

Le Champenois François Jacquier (mort en 1684) a été l’un des plus importants financiers du règne de Louis xiv. Comme munitionnaire et comme partisan, il a trempé dans toutes les affaires de son époque. La Chambre de justice le mit à deux doigts de sa perte : emprisonné, ses biens saisis, il essaya de se défendre et de se disculper, mais sans pouvoir échapper à l’écrasante taxe de huit millions de livres qu’on lui imposa. L’homme était cependant habile et plein de ressources : il parvint à regagner du crédit auprès de Colbert et à reprendre une activité principalement orientée sur l’essor des colonies et des manufactures (Dessert a, no 257).

Claude de Boislève, intendant des finances, était le frère de l’évêque d’Avranches (v. note [22], lettre 430). Comme exemple de ce qu’on avait alors à juger, Olivier Le Fèvre d’Ormesson (Journal, tome ii, pages 16‑17, année 1662) a détaillé les reproches contre Jacquier :

« Le mardi 20 juin, MM. Voisin et Pussort firent le rapport d’un traité fait par M. Jacquier, sous le nom de Jean du Buisson, de plusieurs affaires qui avaient monté à onze millions sept cent mille livres, à la remise du tiers, dans lequel ils prétendaient qu’il y avait eu de grands abus et de mauvaises consommations, et entre autres, une ordonnance de comptant de cinq cent vingt mille livres pour intérêt d’un prêt de 4 131 000 livres qui était supposé et n’avait jamais été fait, et encore une ordonnance d’un million qui n’était composée que de vieux billets réformés. Ces deux ordonnances étaient cotées M. Delorme {a} et l’on prétendait qu’elles étaient à son profit. Dans ce traité, il y avait été aliéné soixante-six mille livres de rentes sur les gabelles.
Jacquier, amené du For-l’Évêque où il est prisonnier, ayant été ouï, M. Talon exagéra fort ces consommations, conclut non seulement à la réduction des remises au sixième et des intérêts des prêts au denier douze, {b} mais encore à ce que le procès fût fait tant à Jacquier qu’à Delorme ; et à cette fin, qu’ils seraient arrêtés et recommandés aux prisons où ils étaient, ouïs et interrogés sur lesdits faits et autres ; et outre ce, que l’aliénation de soixante-six mille livres de rentes serait cassée et les propriétaires remboursés avec l’imputation. {c} L’opinion fut remise au lendemain. »


  1. Un des commis de Fouquet.

  2. Un denier d‘intérêt pour douze prêtés, soit 8,33 pour cent.

  3. Déduction.

7.

Allusion aux vers de Théophile de Viau (v. note [7], lettre de Charles Spon, le 28 décembre 1657) :

« Sans autre fondement qu’une envieuse rage
Contre des passe-temps où m’a porté mon âge,
Un plaisir où mes esprits enclins
Ne laissent point de place à des désirs malins,
Un divertissement qu’on doit permettre à l’homme,

Ce que Sa Sainteté ne punit pas à Rome,
Car la nécessité que la police suit,
Permettant ce péché ne fait pas peu de fruit,
Ce n’est pas une tache à son divin Empire,
Car de deux maux faut éviter le pire. »

(Plainte de Théophile à son ami Tircis, vers 73‑83).

8.

Deux amis poètes, Claude-Emmanuel Luillier dit Chapelle (1626-1686) et François Le Coigneux de Bachaumont (1624-1702), doivent leur renom au récit libertin qu’ils firent de leur équipée pour aller prendre les eaux à Encausse dans les Pyrénées, en 1656.

Chapelle, né à Montmartre, rue de la Chapelle, était fils illégitime de François Luillier (conseiller au parlement de Metz, v. première notule {b}, note [21] du Patiniana I‑1), qui le reconnut en 1642.

Bachaumont, abbé de Saint-Euverte d’Orléans, était fils du président Jacques Le Coigneux (v. note [1], lettre 317) et de sa deuxième épouse, Marie Bitault. Il avait été reçu conseiller clerc au Parlement de Paris, en la quatrième Chambre des enquêtes, en 1646 (Popoff, no 83) ; on lui attribue généralement l’invention du mot Fronde en 1648. Guy Patin ne pouvait avoir eu connaissance de cet ouvrage que par les copies manuscrites circulant sous le manteau, car il ne parut qu’après sa mort : Voyage curieux, historique et galant, contenant plusieurs particularités très considérables, ce qu’il y a de beau et de plus remarquable à voir au tour de la France, et autres traités de galanteries mêlés de prose et de vers, par les plus beaux esprits de ce temps (sans lieu ni nom, 1680, in‑12). Patin évoquait ici le récit de la rencontre socratique des deux camarades avec Dassoucy, en compagnie de son page, près de Montpellier, puis en Avignon :

« Avignon nous avait paru si beau que nous voulûmes y demeurer deux jours pour l’examiner plus à loisir. Le soir, que nous prenions le frais sur le bord du Rhône, par un beau clair de lune, nous rencontrâmes un homme qui se promenait, qui nous sembla avoir de l’air du sieur Dassoucy. Son manteau, qu’il portait sur le nez, empêchait qu’on ne le pût bien voir au visage. Dans cette incertitude, nous prîmes la liberté de l’accoster et de lui demander :

“ Est-ce vous, Monsieur Dassoucy ? ”
“ Oui, c’est moi, Messieurs ; me voici
N’ayant plus pour tout équipage
Que mes vers, mon luth et mon page.
Vous me voyez sur le pavé

En désordre, malpropre et sale ;
Aussi je me suis esquivé
Sans emporter paquet ni malle ;
Mais enfin, me voilà sauvé,
Car je suis en terre papale. ”

Il avait effectivement avec lui le même page que nous lui avions vu lorsqu’il se sauva de Montpellier et que l’obscurité nous avait empêchés de pouvoir discerner. Il nous prit envie de savoir au vrai ce que c’était que ce petit garçon et quelle belle qualité l’obligeait à le mener avec lui ; nous le questionnâmes donc assez malicieusement, lui disant :

“ Ce petit garçon qui vous suit
Et qui derrière vous se glisse,
Que sait-il ? En quel exercice,

En quel art l’avez-vous instruit ? ”
“ Il sait tout, dit-il. S’il vous duit, {a}
Il est bien à votre service. ”

Nous le remerciâmes lors bien civilement, ainsi que vous eussiez fait, et lui répondîmes autre chose :

“ Qu’adieu, bonsoir et bonne nuit.
De votre page qui vous suit
Et qui derrière vous se glisse,
Et de tout ce qu’il sait aussi,

Grand merci, Monsieur Dassoucy ;
D’un si bel offre de service
Monsieur Dassoucy, grand merci. ” » {a}


  1. Convient.

  2. Transcrit par Jacques Prévot, Libertins du xviie s., notes sur Les Aventures de M. Dassoucy, tome i, page 1533.

9.

L’exécution eut lieu le 29 décembre 1661. Les deux suppliciés se nommaient Jacques Chausson, dit des Étangs, et Jacques Paulmier, dit Fabbri. Ils avaient été mêlés à une affaire de sodomie et de proxénétisme, aggravée de blasphème. La plainte d’Octave Julien des Valons, âgé de 17 ans, pour viol avait déclenché un procès dont le Dr Ludovico Hernandez (Fernand Fleuret) a publié les pièces (Les Procès de sodomie aux xvie, xviie et xviiie siècles publiés d’après les documents judiciaires conservés à la Bibliothèque nationale, Paris, Bibliothèque des curieux, 1920, pages 60‑87). Le poète Claude Le Petit (qui fut brûlé en Grève pour le même crime de pédérastie le 1er septembre 1662, à l’âge de 24 ans) a laissé ces vers sur le supplice :

« Amis, on a brûlé le malheureux Chausson,
Ce coquin si fameux à la tête frisée ;
Sa vertu par sa mort s’est immortalisée ;
Jamais on n’expira de plus noble façon.

En vain le confesseur lui prêchait dans la flamme,
Le crucifix en main, de songer à son âme ;
Couché sous le poteau, quand le feu l’eût vaincu,

Il chanta d’un air gai la lugubre chanson,
Et vêtit sans pâlir la chemise empesée,
Et du bûcher ardent, de la pile embrasée,
Il regarda la mort sans crainte et sans frisson.

L’infâme vers le ciel tourna sa croupe immonde,
Et pour mourir enfin comme il avait vécu,
Il montra, le vilain, son cul à tout le monde »

(ibid. pages 1‑2).

On en fit aussi cette chanson :

« Je suis ce pauvre garçon
Nommé Chausson (bis)
Et que si l’on m’a rôti
À la fleur de mon âge,
C’est pour l’amour d’un page
Du prince de Conti.

Que si l’on brûlait tous ceux
Qui sont comme eux (bis)
Dans bien peu de temps, hélas !
Plusieurs seigneurs de France,
Grands prélats d’importance,
Souffriraient le trépas.

Prions donc tous en ce lieu
La mère-Dieu (bis)
Et son noble fils Jésus,
Que tous les vits grossissent,
Que les cons rétrécissent,
Pour ne plus foutre en culs. »

(ibid. pages 4). Autre prétendue victime de Chausson, ce page de Conti se nommait Fesneau.

10.

« Les siècles féconds en crimes » (Horace, Odes, livre iii, vi, vers 17).

11.

« et on ne le croit pas capable de vivre ; pour cette raison on dit qu’avant de devenir vieux, il empruntera le chemin que prend toute chair [manière classique de désigner la mort] ». Il s’agissait du petit Charles qui devint le roi Charles ii d’Espagne, à la mort de son père Philippe iv, en 1665 (v. note [3], lettre 837). Comme bien des Français, Guy Patin comptait alors sur sa mort qui eût fait du dauphin nouveau-né (v. note suivante) le double héritier légitime des couronnes de France et d’Espagne, avec un espoir de paix solide et durable entre les deux pays.

12.

Monseigneur le dauphin, Louis de France, premier enfant de Louis xiv et de Marie-Thérèse d’Autriche, était né à Fontainebleau le 1er novembre 1661, « fête de tous les saints, à cinq minutes avant midi » (Mme de Motteville, Mémoires, page 522‑523) :

« La reine, dans son accouchement, fut fort malade et en péril de sa vie. Tant qu’elle fut dans ses grands maux, le roi parut si affligé et si sensiblement pénétré de douleur qu’il ne laissa nul lieu de douter que l’amour qu’il avait pour elle ne fût plus avant dans son cœur que tous les autres. Il alla à cinq heures du matin se confesser et communier, et après avoir imploré la protection divine, il se donna entièrement au soin d’assister celle qui, en souffrant son mal, lui donnait à tous moments des marques de tendresse ; si bien que ce précieux enfant, venant au monde, fut par lui-même non seulement un double lien qui devait réunir davantage ces deux royales personnes dont il tenait la vie ; mais en naissant, il devait être encore alors, par la douleur et la joie qu’il leur causa, une marque infaillible de leur amitié. […]
La reine mère vit alors ses désirs accomplis et connaissant son bonheur, elle dit tout haut, le soir du jour que la reine était accouchée, que Dieu lui avait fait toutes les grâces qu’elle lui avait demandées et qu’elle n’avait plus rien à désirer que son salut. »

On sent dans cette relation l’émoi inquiet provoqué par les amours de Louis xiv avec Mlle de La Vallière (v. note [12], lettre 735). Le roi et la reine, venus de Chartres, étaient arrivés à Paris le 10 décembre : c’est ce qui nous a menés à retarder de quatre jours la date de cette lettre (6 décembre dans les précédentes éditions).

Mort en 1711, quatre ans avant Louis xiv, Louis fut dauphin pendant toute son existence. Quand naquit son premier fils, en 1682, il prit le nom de Grand Dauphin, tandis que son aîné, le duc de Bourgogne, prenait celui de Petit Dauphin. À la cour, Louis xiv décida que l’on appellerait son fils Monseigneur ; Saint-Simon (Mémoires, tome iii, page 437) :

« Jamais dauphin, jusqu’au fils de Louis xiv, n’avait été appelé Monseigneur en parlant de lui tout court, ni même en lui parlant. On écrivait bien Monseigneur le dauphin ; mais on disait Monsieur le dauphin, et Monsieur aussi, en lui parlant ; pareillement aux autres fils de France, à plus forte raison au-dessous. Le roi, par badinage, se mit à l’appeler Monseigneur ; je ne répondrais pas que le badinage ne fût un essai pour ne pas faire sérieusement ce qui se pouvait introduire sans y paraître, et pour une distinction sur le nom singulier de Monsieur. Le nom de dauphin le distinguait du reste, et son rang, si supérieur à Monsieur, {a} qui lui donnait la chemise et lui présentait la serviette. Quoi qu’il en soit, le roi continua ; peu à peu la cour l’imita et bientôt après, non seulement on ne lui dit plus que Monseigneur parlant à lui, mais même parlant de lui, et le nom de dauphin disparut pour faire place à celui de Monseigneur tout court. »


  1. Son oncle, Philippe d’Orléans.

Louis xv, qui régna de 1715 à 1774, était petit-fils de Monseigneur.

a.

Bulderen, no cclxx (tome ii, pages 302‑305) ; Reveillé-Parise, no dxciv (tome iii, pages 392‑394).


Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – Lettre de André Falconet à Guy Patin, le 10 décembre 1661.
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(Consulté le 16.10.2021)

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