L. 735.  >
À André Falconet, le 24 octobre 1662

Monsieur, [a][1]

Je vous dirai franchement qu’il m’ennuie quand je n’ai pas de vos nouvelles. Au moins, ne soyez point malade. Nous en avions ici grand nombre, de fièvres tierces, [2] quartes, [3] doubles tierces, hydropisies, [4] dysenteries. [5] On parle fort ici de la colère du roi [6] contre les Chigi, [7] neveux du pape, [1][8][9] d’où s’ensuivra une guerre en Italie si le roi ne reçoit satisfaction pour le mauvais traitement que l’on fait à M. de Créqui, [10] notre ambassadeur. On parle aussi de la diète de Ratisbonne [11] et que le roi y veut envoyer M. le cardinal de Retz. [2][12] Plût à Dieu qu’il rentrât en grâce, il est homme d’esprit, qui aime la belle gloire et le public auquel infailliblement, il ferait du bien.

Le partisan Catelan [13] s’est rendu prisonnier et est dans la Bastille. [14] On croit qu’il a traité en secret et qu’il n’est point assez sot pour s’enferrer de la sorte s’il n’en a eu quelque assurance. [3] On continue de bâtir au Louvre, [15] et l’ouvrage avance fort et sera fort beau. [4] On abat l’hôtel de Longueville. Le roi a donné en récompense à M. de Longueville [16] le bel hôtel de Chevreuse ; son fils aîné, nommé le comte de Dunois, [17] s’est rendu jésuite. [5] On parle de donner la seconde fille de feu M. le duc d’Orléans au duc de Savoie, [18][19][20] vous savez que la première est à Florence. [21] On parle aussi de la troisième [22][23] pour le prince de Danemark, [6][24] et même il y en a ici un ambassadeur [25] fort leste et fort brave, mais je crois qu’il y vient pour autre chose ; je suis son médecin et ami. [7]

M. Vander Linden fait imprimer à Leyde [26] l’Hippocrate en deux volumes in‑8o grec et latin où il mettra des notes. [27] [28] M. Martinus Schoockius [29] a fait imprimer l’an passé un livre de Cervisia qu’il m’a dédié. [30] Il le fait imprimer fort augmenté. J’attends de lui son nouveau livre de Fermento et fermentatione et quelque autre nouveauté. [8] Les députés d’Avignon [31] s’en sont retournés après avoir prêté serment de fidélité et d’obéissance au roi, et avoir fait toutes les protestations nécessaires. Un rieur disait ce matin en bonne compagnie que la donation d’Avignon aux papes était l’effet de la peur qu’on a du sacré feu de purgatoire, [32] qui est la mère nourrice des moines. [33] Ô la gentille invention, ô la belle fiction que ce feu de purgatoire ! disait-il. Ce pape n’était point sot, qui en a inventé l’histoire pour faire bouillir son pot et < celui > de quelques millions de gens oiseux que saint Paul appelait ventres pigri[9][34] auquel nous pouvons ajouter fruges consumere nati[10][35] Enfin Dunkerque [36] est à nous, le roi d’Angleterre [37] nous l’a rendue pour 2 500 000 livres ; il en a retiré sa garnison et la nôtre y est entrée. [11] Le roi [38] va souvent à Versailles [39] y voir les bâtiments qu’il y fait faire ; néanmoins, on dit qu’il y a quelque chose encore plus douce qui l’y en fait faire souvent le voyage. [12][40]

Nous sommes ici accablés de doubles tierces, de fièvres quartes, de dysenteries. Je suis bien aise que monsieur votre fils [41] soit où vous l’avez envoyé, mais prenez garde qu’il ne s’y débauche. Ordonnez-lui quelque surveillant qui le tienne de court. [13] Je m’informerai demain de M. Le Blanc, professeur en droit [42] que je ne connais que de nom. [14] L’on dit que quelques cardinaux se sont battus à coups de poing et de chandeliers en présence du pape, les uns pour la France, et les autres contre : Mulciber in Troiam, pro Troia stabat Apollo[15][43][44] Je le tiens pour une fable, Rome est un pays de respect et de cérémonie où Sa Sainteté ne permettrait pas ces folies. Les politiques disent ici qu’il faut attendre un courrier que le roi a envoyé en Espagne, sur la réponse duquel le roi prendra ses mesures pour la guerre qu’il médite en Italie.

Un apothicaire de Lyon, que vous m’avez autrefois adressé, m’est venu dire adieu et m’a demandé une lettre pour vous. Je lui ai promis celle-ci, que < sinon > je vous aurais aujourd’hui envoyée par la poste. Nous attendons d’Angleterre le beau livre savant et curieux de M. Samuel Bochart, [45] ministre de Caen, [46] de Animalibus Sacræ Scripturæ[16] M. Anisson, [47] libraire de votre ville, a été ici ; il m’a promis d’imprimer mes deux manuscrits de feu M. Gaspard Hofmann, [17][48] Dieu lui en fasse la grâce ! Le voyage du roi pour Dunkerque est différé, il devrait partir demain. On travaille au procès de M. Fouquet, [49] on lui a donné deux rapporteurs, savoir M. d’Ormesson, [18][50] maître des requêtes, et M. de Sainte-Hélène, [19][51] conseiller au parlement de Rouen. [52] Il y a ici deux hommes de qualité qui ont gagé de la terminaison de son procès : l’un dit qu’il ne peut être jugé qu’après Noël à cause de beaucoup de formalités qui restent à faire ; l’autre dit que ce sera devant la Saint-Martin. L’affaire tirera de long sans doute : Messieurs de la Chambre de justice [53] prennent leurs vacations depuis la Saint-Simon Saint-Jude, jusqu’à la Saint-Martin. [20]

Notre M. Piètre [54] est au lit malade d’un abcès du ventre qu’il vide avec de grandes douleurs. [55] Cela vient du côlon, je pense qu’il en guérira. C’est un homme fort savant, mais qui devient tout atrabilaire, [56] par ambition, et d’avarice. Ôtez-lui ces deux passions, c’est un des premiers hommes du monde, comme il est des plus savants. Je prie Dieu qu’il guérisse, ce serait une grande perte pour nos Écoles. M. Merlet [57] est aujourd’hui notre ancien, [58] qui se porte bien, mais il a 80 ans passés : Mala merx, mala ætas[21] ce disait un vieillard dans Plaute ; [59] mais les Hébreux disent Iuvenes mori possunt, senes diu vivere non possunt[22][60] Le voyage du roi pour Dunkerque est différé et remis après la fête. On dit que le roi a ordonné à M. de Créqui, son ambassadeur à Rome, de revenir à Paris. Le roi a envoyé à Sedan [61] un homme entendu avec commission d’y faire faire 6 000 mousquets ; cela sent bien la guerre. Tâchez d’obtenir du bonhomme M. Sanche [62] que monsieur votre fils étudie beaucoup, qu’il ne s’éloigne guère de la maison et qu’il ne se laisse empaumer d’aucune mauvaise compagnie. [23] J’ai vu aujourd’hui des partisans et des conseillers de la Cour qui ne savent que dire de M. Fouquet. Ils disent que l’on travaille tout de bon à son procès et que le roi en veut voir la fin ; mais bien plus encore ceux qui le poursuivent, qui, dit-on, en veulent fortement à sa vie. Le roi est fort secret, et son Conseil aussi ; à peine y a-t-il quelqu’un qui ose dire ce qu’il sait. Je vous baise les mains et suis de tout mon cœur votre, etc.

De Paris, ce 24e d’octobre 1662.


1.

Ces deux Chigi, neveux du pape Alexandre vii (Fabio Chigi), étaient Flavio (Sienne 1630-Rome 1693), cardinal depuis 1657, et son cousin Sigismondo (Rome 1649-ibid. 1678), alors grand prieur de l’Ordre de Malte, avant de devenir à son tour cardinal en 1667 (à 18 ans, sans même avoir encore reçu les ordres mineurs).

Flavio était légat en Avignon depuis 1657. Il allait assurer le même office en France du 24 mars au 8 novembre 1664, avec la délicate mission de résoudre le grave différend qui venait alors de s’allumer entre Rome et Paris : le 20 août 1662 à Rome, une rixe entre les domestiques du duc de Créqui, ambassadeur de France, et les gardes corses pontificaux s’était conclue par la mort d’un page. Les relations diplomatiques furent brutalement rompues entre Paris et le Saint-Siège (v. note [2], lettre latine 208). Les négociations n’aboutissant à rien, le parlement de Provence décida, en juillet 1663, la saisie du Comtat-Venaissin (v. note [10], lettre 601). Cette enclave papale fut occupée et en outre, Louis xiv fit mine d’envoyer des troupes en Italie. De son côté, Alexandre vii s’efforça de susciter une sainte ligue antifrançaise. Habilement, Louis xiv insinua au roi d’Espagne qu’il était prêt à accepter son intervention en sa faveur ; ainsi, le pape se trouva isolé et amené à céder après d’interminables pourparlers (v. note [4], lettre latine 241). Par le traité de Pise (22 février 1664, v. note [1], lettre 772), il accepta, contre la restitution du Comtat, de dissoudre sa garde corse, d’envoyer le cardinal Flavio Chigi à Fontainebleau pour présenter des excuses, ce qui fut fait le 29 juillet 1664, et de faire élever à Rome une pyramide commémorant l’événement (R. et S. Pillorget).

Cette affaire préoccupait toute l’Europe et Guy Patin en a fort souvent parlé à ses correspondants.

2.

De 1662 à 1806, les diètes de l’Empire germanique (assemblées où se réunissaient les États qui le composaient) se tinrent à Ratisbonne en Bavière.

Convoquée par l’empereur Léopold ier en février 1662, la diète commença en janvier 1663 et débattit principalement sur les modifications à apporter à l’élection du roi des Romains, et sur la nécessité de lever des impôts et de créer des alliances (incluant la France) pour mener la guerre contre les Ottomans (v. note [8], lettre latine 242). Le cardinal de Retz venait de renoncer définitivement à l’archevêché de Paris et entamait sa longue retraite à Commercy. Sa biographie (Bertière b) ne fait pas état d’une telle mission que lui aurait confiée Louis xiv.

3.

François Catelan (v. note [54], lettre 222) séjourna à la Bastille du 2 octobre 1662 au 16 janvier 1666.

4.

Louis xiv s’attachait alors à faire du Louvre le plus beau palais d’Europe. Travaux et agrandissements concernaient ce qu’on appelle aujourd’hui la Cour carrée, sur l’emplacement de l’ancien palais médiéval.

En 1663, l’architecte Louis Le Vau ayant à peu près achevé la construction des ailes nord et sud, il resta à construire l’aile est qui devait former l’entrée principale du Louvre d’alors. Le Vau se mit à l’ouvrage quand Colbert, nommé surintendant des bâtiments royaux, lui ordonna de suspendre son travail car il avait été séduit par le projet concurrent de colonnade conçu par Claude Perrault, bien qu’il ne fût pas architecte, mais médecin. Toutefois, préoccupé d’avoir à prendre seul une décision de telle importance, Colbert fit envoyer à Nicolas Poussin, alors à Rome, les plans de Le Vau et de certains autres concurrents, à l’exception toutefois de ceux de Perrault. Poussin renvoya ces projets accablés de critiques et y adjoignit plusieurs plans nouveaux qui ne satisfirent nullement ni Colbert ni Louis xiv. 

Le ministre allait se décider à prendre sur lui d’adopter le projet de Perrault quand, vivement pressé par les sollicitations de l’abbé Benedetti et du pape Alexandre vii, il chargea l’ambassadeur du roi à Rome, le duc de Créqui, de faire venir à Paris le fameux Bernin (v. note [2], lettre 843). Arrivé à Paris en 1665, l’artiste italien présenta au roi un projet qui ne manquait pas de grandeur, mais qui ne fut pas retenu ; sa santé affaiblie et les dégoûts que lui suscitèrent les artistes français, jaloux de voir les plans d’un étranger préférés aux leurs, le déterminèrent à retourner à Rome. Le cavalier Bernin parti, Colbert n’hésita plus : il appela Claude Perrault (v. note [6], lettre 698), qui se mit à l’œuvre ; la première pierre fut posée par Louis xiv le 17 octobre 1665 et la nouvelle façade fut achevée en 1670 ; c’est l’actuelle et majestueuse colonnade du Louvre qui fait face à l’église Saint-Germain-l’Auxerrois. En 1680, Louis xiv se désintéressa entièrement des embellissements du Louvre pour ne plus s’occuper qu’à la construction de Versailles.

5.

L’hôtel de Longueville, situé entre la rue du Petit-Bourbon et la rue des Poulies, occupait l’emplacement de la future colonnade du Louvre. Celui de Chevreuse, qui allait prendre le nom de Longueville, se trouvait rue Saint-Thomas du Louvre, entre le Louvre et les Tuileries (actuel emplacement de la place du Carrousel).

V. note [8], lettre 166, pour Jean-Louis-Charles d’Orléans, comte de Dunois, qui ne devint prêtre qu’en 1669.

6.

Ces trois filles du second lit du duc d’Orléans, avec Marguerite de Lorraine, étaient :

  • Marguerite-Louise, l’aînée (1645-1721 ; v. note [4], lettre 480), qui avait épousé en 1661 Cosme iii de Médicis, grand-duc de Toscane ;

  • Élisabeth-Marguerite (1646-1696), Mlle d’Alençon, la deuxième (et non la troisième comme disait ici Guy Patin), qui ne se maria pas avec le prince Christian, héritier du Danemark (v. note [13], lettre 748), mais en mai 1667, avec Louis-Joseph de Lorraine, duc de Guise (v. note [3], lettre 911) ;

  • Françoise-Madeleine (1648-1664), Mlle de Valois, la troisième (et non la seconde), qui se maria en effet, en 1663, avec Charles-Emmanuel ii de Savoie.

7.

Hannibal Sehested (Arensbourg, Estonie 1609-Paris 1666, v. note [3], lettre latine 407), homme d’État danois et comte français, a assuré deux ambassades à Paris, l’une officielle en 1662-1663 et l’autre officieuse en 1666. Guy Patin était son médecin à Paris, il a souvent parlé de lui dans ses correspondances danoises.

Les Portraits historiques des hommes illustres du Danemark, remarquables par leur mérite, leurs charges et leur noblesse, avec leurs tables généalogiques. Première partie de Tycho de Hofman (sans lieu ni nom d’imprimeur, 1746, in‑4o, pages 39‑56) fournissent des détails sur sa vie et sur son ambassade française.

  • « Le roi Chrétien iv lui conféra la dignité de gentilhomme de sa Chambre ; et comme il avait toutes les qualités qui pouvaient lui gagner l’affection de Sa Majesté qui, ayant remarqué en lui un esprit transcendant, le regarda comme un sujet qui ferait honneur à sa nation (ses talents et sa ferveur en étaient de bons garants) et le roi l’employa aussi dans la suite en bien des affaires importantes. Par exemple, dans le procès de l’année 1632 avec la fameuse Christine Munk, {a} le roi eut tant de confiance en lui, que Sa Majesté le choisit pour son avocat, quoiqu’il fût promis à une fille de cette dame. {b} Sa confiance était si grande que, malgré cette considération il prit la défense du roi avec tant d’éloquence que tous les auditeurs en furent étonnés et l’écoutèrent avec admiration. Il avait pour antagoniste le fameux Corfitz Ulfeldt. {c} Ils furent si animés l’un contre l’autre qu’au sortir de la justice, Ulfeldt attaqua Sehested l’épée à la main. L’autre se mit en défense et la vivacité de cette conversation, dont Ulfeldt faisait tous les frais, rassembla une foule curieuse de voir ces deux seigneurs de près. Comme tout cela se passa dans la rue devant la porte de la Maison-de-ville, l’endroit était assez commode pour y amasser bien du monde. Ulfeldt, extrêmement piqué et croyant pouvoir profiter d’une occasion qui ne se rencontrerait peut-être jamais, continuait d’attaquer l’autre avec toute la force que son habileté lui fournissait, et avec un feu qui surabondait en lui naturellement. Sehested répondant à ses attaques avec adresse, modérant ses passions et faisant < en sorte > que le nombre des spectateurs ne se multipliât, alléguait à l’autre des raisons d’autant plus pressantes qu’elles étaient l’expression de la vérité. Mais les hommes l’entendent-ils quand elle ne leur plaît pas ? Ulfeldt fut blessé ; et l’autre voyant bien bien qu’il ne fallait pas le retenir plus longtemps, se retira, priant Ulfeldt de lui permettre de le voir dans un endroit plus commode, où il espérait lui rendre justice. Le roi qui voyait le vacarme et la brouillerie que causait cette affaire tâcha de réconcilier ces deux sujets. Et comme ils s’étaient signalés également envers Sa Majesté, elle voulait aussi garder l’égalité qu’elle avait commencé d’observer à leurs fortunes, et envoya Sehested avec des commissions à plusieurs cours. »


    1. En 1615, Kristen ou Christina Munck (1598-1658), comtesse de Schleswig-Holstein (en 1627), était devenue la seconde épouse du roi Christian iv (qui régna de 1588 à 1648, v. note [16], lettre 61) et avait donné naissance à 12 enfants, dont tous n’avaient pas eu le roi pour père. Les adultères de Kristen indignèrent le roi qui la menaça d’un procès en divorce et l’exila en 1629.

    2. En 1642, Hanibal Sehested épousa Christiane de Schleswig-Holstein (v. note [6], lettre latine 233).

    3. V. note [11], lettre 263.

  • « Il alla au mois de juillet 1661 en Norvège avec Son Altesse Royale le prince Chrétien, {a} […] pour faire prêter serment de fidélité dans ce royaume. Il accompagna ensuite le même prince en Hollande, d’où le roi l’envoya comme ambassadeur extraordinaire en Angleterre. Là ayant traité d’affaires qui concernaient ce pays et la Hollande, il se trouva heureusement médiateur. Il en partit ensuite pour France en qualité d’ambassadeur extraordinaire, avec une suite de cent personnes ; et après s’être arrêté à St. Denis 17 jours pour y faire les préparatifs de son entrée dans Paris, fixée au 9 octobre, les maréchaux d’Étampes et de Berlixe {b} le complimentèrent à Rambouillet, et il reçut tous les honneurs qu’on rend à cette cour polie aux personnes revêtues de son caractère. La cérémonie d’entrée fut terminée à l’hôtel des ambassadeurs extraordinaires, où il fut défrayé {c} trois jours. Il reçut ensuite des compliments de la part de la Maison royale, et la visite des premiers seigneurs. Il fut ensuite introduit auprès de Sa Majesté, {d} où ayant été reçu avec tous les honneurs ordinaires, j’ose dire même extraordinaires, il fit de la part de son Maître à Sa Majesté très-chrétienne des remerciements de sa médiation dans la paix conclue avec la Suède, le félicita sur la paix que le roi venait de faire avec l’Espagne, et le complimenta sur son mariage et sur la naissance du Dauphin. {e} Il fut ensuite conduit chez la reine et chez la famille royale. Sa Majesté le chargea de négocier avec MM. de Brienne, Le Tellier, de Lionne et de Colbert un traité de commerce et de navigation, avec une alliance et confédération. Il fit aussi un traité avec la France qui s’engagea à fournir au roi de Danemark des secours d’hommes ou d’argent. Il eut l’honneur de voir Son Altesse Royale le prince Christian v qui l’invita à prendre logement dans son hôtel à Paris, où tous les princes du sang lui firent visite. Après que Sehested eut fait un voyage en Hollande pour quelques affaires intéressantes, il revint en France où il conclut encore à Paris un traité de commerce et de navigation le 14 février, et un autre le 3 août 1663, avec confirmation de celui que M. de La Thuillerie, ambassadeur de France en Danemark y avait fait en 1645. Outre qu’il était fort estimé pour sa capacité à négocier, il était encore aimé pour ses manières nobles, son esprit et sa bonne mine. Il avait un certain air supérieur qui gagnait le cœur de tous ceux avec qui il avait affaire. Il était magnifique, libéral, galant auprès des dames, ce qui convenait bien à une cour galante. Enfin, rien ne peut mieux faire connaître avec quel honneur il fit son ambassade que les lettres patentes par lesquelles Louis xiv le fit comte. {f} […]
    À la fin de cette année, {g} le comte retourna en Angleterre où, trois jours après son arrivée, il conféra avec Sa Majesté Britannique sur quelques affaires de la dernière conséquence ; et il se rendit ensuite en Danemark. »


    1. Le futur roi du Danemark Christian v (v. note [13], lettre 748) .

    2. V. note [30], lettre 255, pour le maréchal d’Étampes, Jacques de La Ferté-Imbault. Je n’ai pas identifié le maréchal de Berlixe.

    3. Reçu et traité aux frais de la Couronne de France.

    4. Louis xiv lui accorda cette première audience le 12 octobre (Levantal).

    5. Traité de Copenhague (5 juin 1660, v. note [14], lettre 615), paix des Pyrénées (7 novembre 1659, v. note [17], lettre 573), mariage de Louis xiv (7 juin 1660, v. note [20], lettre 603) et naissance du dauphin Louis (1er novembre 1661, v. note [12], lettre 715).

    6. Suit la transcription des Lettres patentes données par Louis xiv au Sieur Hannibal de Sehested, ambassadeur extraordinaire du roi de Danemark à la cour de France, de décorer ses armoiries d’un chef d’azur à trois fleurs de lis d’or posées en face, et de porter le nom et titre de comte. Données à Paris au mois d’avril l’an 1663.

    7. 1663.

8.

V. notes : [11], lettre 726, pour l’Hippocrate de Johannes Antonides Vander Linden (Leyde, 1665) ; et [1], lettre 719, et [3], lettre 723, pour les traités de Marten Schoock « sur la Bière » et « sur le Ferment et la fermentation » (Groningue, 1661 et 1663).

9.

« ventres paresseux » (Épître de Paul à Tite, 1:12, contre les faux docteurs ; v. note [5], lettre latine 75).

Admise par le concile de Florence en 1439 (sous le pontificat d’Eugène iv), l’existence du purgatoire fut confirmée par le concile de Trente (24e session, décembre 1563, pontificat de Pie iv, v. note [4], lettre 430).

Pour répondre à l’attaque de son ambassadeur à Rome, le duc de Créqui, par la garde corse du pape, le 20 août 1662 (v. supra note [1]), Louis xiv avait fait occuper Avignon (v. note [10], lettre 601). Tout cela expliquait la venue des députés d’Avignon à Paris. La ville fut officiellement annexée à la Couronne de France le 23 juillet 1663, puis restituée au pape par le traité de Pise, signé le 12 février 1664.

10.

« nés pour manger nos biens » (Horace, v. note [4], lettre 678).

11.

Loret a mis le prix de Dunkerque au double de ce que disait Guy Patin et expliqué la manière dont on en avait financé le rachat (Muse historique, livre xiii, lettre xliii, du samedi 4 novembre 1662, pages 566‑567, vers 109‑156) :

« Ces cinq millions de finance
Qui rendent Dunkerque à la France,
Sont partis avec grand convoi.
Et comme il est vrai que le roi
Ne les avait pas dans ses coffres,
Plusieurs gens, par honnêtes offres,
Et sans (même) en être requis,
Ces gens n’étant ducs ni marquis,
Mais quantité d’âmes loyales
Qui sont dans les fermes royales,
Ont ledit argent avancé ;
Dont le roi, sage et bien sensé,
Touché pour eux de bienveillance,
A montré sa reconnaissance
Par des discours qu’il leur a faits,
Que de ces obligeants effets
Dignes d’avoir part dans l’histoire,
Il aurait toujours la mémoire.

Je ne connais un, ni plusieurs
Des susdits notables Messieurs ;
Mais, comme mon âme est éprise
D’affection pour leur franchise,
Je veux que dans tout l’Univers
Leurs noms soient connus dans mes vers
Qui chez les grands ont quelque vogue.
En voici donc le catalogue.
Bonneau, Girardin et Malet,
Hommes triés sur le volet,
Gens aisés et considérables,
Et que l’on tient pour très solvables.

La Font, et deux de ses adjoints,
Qui, dit-on, ne le sont pas moins.

Dalibert qui, dans les affaires,
Est mis au rang des nécessaires.

Cazet et le sieur de Gomont,
Homme d’esprit sage et profond,
De capacité sans seconde,
Et l’un des bons Français du Monde.

Enfin, Bauchin et ses consorts,
Moins estimés pour leurs trésors
Que pour cette nouvelle marque
De leur zèle vers le monarque.
Tous lesquels, mandés par le roi
(C’est ainsi qu’on l’a dit à moi)
Avec des douceurs sans pareilles,
Furent accueillis à merveilles,
Et d’icelui roi satisfaits
par-delà (même) leurs souhaits. »

12.

On murmurait déjà fort sur les assiduités de Louis xiv pour Louise Françoise de La Baume Le Blanc (1644-1710), demoiselle puis duchesse (1667) de La Vallière. Sa mère, veuve de Laurent de La Baume Le Blanc, sieur de La Vallière, s’était remariée au baron de Saint-Rémy, maître d’hôtel du frère du roi. Elle avait placé Louise comme demoiselle d’honneur près de Henriette-Anne d’Angleterre (Madame Henriette), devenue duchesse d’Orléans en épousant Philippe, en 1661.

Louis xiv était fort épris de sa nouvelle belle-sœur et mit tout en œuvre pour la conquérir. C’était une liaison scandaleuse et pour la cacher, ses bons courtisans suggérèrent au roi qu’il ferait bien de paraître amoureux d’une des filles d’honneur de celle qu’il aimait, ce qui lui donnerait toute facilité de séjourner dans les appartements réservés. Trois des filles d’honneur furent mises en avant pour jouer ce rôle, Mlles de Chumerault, de Pons et de La Vallière.

Louis xiv choisit la dernière à cause de sa candeur et de sa simplicité qui l’éloigneraient de tout soupçon ; mais Mlle de La Vallière aimait déjà en secret le monarque depuis qu’elle l’avait vu à Blois allant à la rencontre de l’infante Marie-Thérèse ; elle laissa deviner son secret penchant, et Louis xiv se laissa prendre à son tour par tant de grâce et de charme. L’intimité de leur relation avait commencé à Fontainebleau en 1661.

Amoureuse de l’homme plutôt que du roi, Louise mit beaucoup de soin à cacher son bonheur. Elle obligeait son royal amant à prendre de si grandes précautions que la cour ignorait où ils en étaient de leur idylle, ou était réduite à de vagues conjectures. Nicolas Fouquet, tout fin politique qu’il fût, s’y laissa prendre : Mlle de La Vallière lui semblant une utile source de renseignements sur les secrets de la cour, le surintendant des finances voulut se l’acheter pour 20 000 pistoles, qu’elle refusa en s’offusquant ; cela put même accroître la haine du roi contre son arrogant ministre et précipiter sa chute. La liaison demeura cachée tant que vécut la reine mère, mais Mlle de La Vallière était de toutes les fêtes et de tous les divertissements ; elle y brillait dans les premiers rôles, et toujours avec le roi. C’est pour elle que fut donné le carrousel des Tuileries ; pour elle aussi que fut ordonnée une des plus belles et des plus coûteuses fêtes de Versailles, en 1664.

Deux enfants survécurent à cette union : Marie-Anne, Mlle de Blois, née en 1666, et Louis, comte de Vermandois, né en 1667. Définitivement délaissée en 1674, Mlle de La Vallière se retira au couvent des carmélites où elle prit le voile sous le nom de Louise de la Miséricorde et fit preuve, 36 ans durant, d’une piété austère (G.D.U. xixe s.).

13.

« Il faut tenir les femmes de court, veiller sur leurs actions. Les chevaux neufs se doivent tenir de court » (Furetière). « Tenir la bride haute, courte, à quelqu’un, le diriger, le traiter sévèrement » (Littré DLF).

Ayant étudié à Paris depuis novembre 1658 sous l’étroite surveillance de Guy Patin qui lui avait assuré gîte, couvert et conseils, Noël Falconet avait obtenu sa maîtrise ès arts (août 1660), puis s’était initié à la médecine pendant deux ans en suivant les cours de la Faculté. Il venait de partir pour Montpellier en vue d’y obtenirtrès rapidement ses degrés en médecine : bachelier le 2 décembre 1662, licencié le 15 mai 1663 et enfin docteur le 18 juin suivant.

14.

Claude Le Blanc, que Guy Patin a dit originaire du Languedoc, était professeur de droit canonique en Sorbonne. {a} L’abbé G. Périès l’a mentionné dans La Faculté de droit dans l’ancienne Université de Paris (1160-1793) (Paris, L. Larose et Forcel, 1890), à propos d’une querelle dont on trouve des échos plus anciens dans notre édition (pages 249‑250) :

« Les charges de la Faculté se conservèrent indentiques à elles-mêmes jusqu’à la réforme de 1679, le doyen garda sur ses collègues la suprématie administrative et doctrinale que nous lui avons connue. Il s’éleva portant vers 1657 des difficultés relativement à l’élection de ce dignitaire. Me de Buisine, {b} qui pendant longtemps avait réuni dans ses seules mains tous les pouvoirs de la Faculté, voulait encore demeurer le maître absolu, même quand on lui eut imposé des collègues, et pour soutenir ses vues ambitieuses, il prétendit que le chef du Collège devait être doyen d’âge. Halley, Le Blanc, Cottin et De Loy, trop mécontents de son administration pour la prolonger davantage, réclamaient un doyen élu, et pressaient Buisine de rendre compte de sa gestion et de leur laisser des locaux dans l’École pour leur usage personnel. Un procès s’ensuivit. Le Parlement saisi de l’affaire fixa enfin les règlements suivants (1660) :

  1. tous les ans régulièrement, les docteurs régents et les docteurs honoraires réunis procèderont à l’élection du doyen ;

  2. les attributions et privilèges de ce dernier consistent à convoquer les assemblées de la Faculté ; à les présider, c’est-à-dire à émettre les propositions, à recueillir les suffrages et à rédiger les conclusions ; il est nommé le premier, jouit de la préséance dans l’École et aux assemblées de l’Université, reçoit le serment des bedeaux et officiers, et s’occupe de la haute police de la Faculté, ainsi que de la défense de ses nombreux intérêts ;

  3. le doyen d’âge, Senior Scholæ ou primicerius, argumente le premier dans les conférences, choisit les textes destinés aux discussions académiques, précède ses collègues dans les processions et remplace le doyen en cas d’absence ou de maladie.

Ces sages mesures étaient destinées à satisfaire en quelques points les prétentions égoïstes de Buisine sans troubler l’organisation intérieure de la paix de l’École. Le Parlement laissait à la Faculté le soin de conserver les attributions du syndic et du questeur, {c} ou de les attribuer à un autre de ses membres, comme il lui conviendrait. ces attributions furent maintenues et Buisine fut désigné pour les fonctions de questeur, tandis que Me Jean Davezan était nommé syndic. »


  1. La Faculté parisienne de droit canonique, autrement nommée Faculté du décret, était sise en Sorbonne (v. note [5], lettre 19) et exclusivement vouée à l’enseignement du doit canonique (v. note [8], lettre 679).

  2. Philippe de Buisine, v. note [43] des Affaires de l’Université en 1650-1651 dans les Commentaires de la Faculté de médecine de Paris.

  3. Respectivement chargés de défendre les intérêts juridiques et financiers de la Faculté.

Guy Patin a signalé la mort de Le Blanc, à l’âge de 73 ans, dans sa lettre à Falconet du 30 octobre 1670. Un autre fils d’André Falconet, prénommé Henri (que Patin appelait « le chevalier », v. note [10], lettre 745), s’apprêtait à étudier le droit à Paris auprès de Le Blanc.

15.

« Si Vulcain prit parti contre Troie, Apollon [v. note [8], lettre 997] se déclara pour elle » (Ovide, Les Tristes, livre i, Élégie ii, vers 5). La dispute des prélats aurait été un autre effet de l’affaire des gardes corses (v. supra note [1]) qui faisait craindre le déclenchement d’une guerre entre la France et les États pontificaux.

16.

Ouvrage annoncé de très longue date « sur les animaux de la Sainte Écriture » (Hierozoïcon), qui allait enfin paraître à Londres en 1663 : v. note [14], lettre 585.

17.

Retour sur les manuscrits des Chrestomathies de Caspar Hofmann que Guy Patin avait acquis en 1649 (v. note [17], lettre 192), un an après la mort de leur auteur, et dont la publication jusque-là infructueuse a fait l’objet de copieux commentaires dans la Correspondance.

18.

Olivier Le Fèvre d’Ormesson (1610-1686) avait marché sur les traces de son père, André (v. note [6], lettre 811) : conseiller au Parlement de Paris en la deuxième Chambre des requêtes, reçu en 1636, puis maître des requêtes en 1643, intendant de Picardie puis du Soissonnais, il était l’un des six commissaires de la Chambre de justice constituée en 1661, où il fut rapporteur du procès de Nicolas Fouquet (G.D.U. xixe s. et Popoff, no 1183).

Il a laissé des Mémoires qui ont été publiés par Adolphe Chéruel sous le titre de Journal d’Olivier Le Fèvre d’Ormesson (1860-1862, 2 volumes in‑4o, vBibliographie). Écrits au jour le jour et pour ainsi dire, sous la dictée des événements, ils embrassent deux périodes : la première s’étend de 1643 à 1650 et comprend l’histoire de la première Fronde ; la seconde (1661-1672) donne un récit précieux du procès de Nicolas Fouquet. Les notes de notre édition en fournissent de nombreux extraits.

19.

L’autre rapporteur du procès de Nicolas Fouquet fut Jacques Le Cornier (1597-23 avril 1667), seigneur de Sainte-Hélène, conseiller à la Grand’Chambre du parlement de Normandie (renseignements biographiques aimablement fournis par Baptiste Étienne, doctorant allocataire des universités de Caen et de Rouen).

20.

La Saint-Simon Saint-Jude, fête de ces deux saints, était célébrée le 28 octobre et la Saint-Martin, le 11 novembre ; dans l’intervalle, le Parlement était en vacances (vacation).

21.

« L’âge est une mauvaise marchandise » (paroles du vieillard Senex dans les Ménechmes de Plaute, v. note [9], lettre 588).

22.

« Les jeunes peuvent certes mourir, mais les vieillards ne peuvent pas vivre longtemps » (v. note [9], lettre 145).

23.

Après Guy Patin, Pierre i Sanche, docteur et professeur de la Faculté de médecine de Montpellier (v. note [55], lettre 223), devait être le nouveau mentor de Noël Falconet.

a.

Bulderen, no cclxxx (tome ii, pages 323‑328) ; Reveillé-Parise, no dcii (tome iii, pages 406‑409).


Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – Lettre de André Falconet à Guy Patin, le 24 octobre 1662.
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(Consulté le 30.11.2022)

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