L. 773.  >
À Charles Spon, le 17 mars 1664

Monsieur, [a][1]

Je vous envoie un écrit nouveau que je n’ai pu lire tout entier sans rire et si bene te novi[1] je pense que vous en ferez autant. Vous y verrez un bel échantillon des bagatelles que le temps présent nous fournit, et deliria morientis sæculi[2] Je baise les mains carissimæ tuæ[3] et à M. de Gonsebac, à MM. Huguetan et Ravaud, à Messieurs vos deux confrères, MM. de Falconet et Garnier. Je pense que vous savez bien que M. Io. Ant. Vander Linden, [2] professeur en médecine à Leyde, [3] est mort : fatalem metam attigit, et penetravit in domum æternitatis suæ[4][4] âgé de 57 ans, le septième jour d’un catarrhe [5] suffocant ; mais comme dit Pline, [6] illibato corpore [5] et sans aucune entamure, absque ulla venæ sectione[6] C’est ainsi que ces bons hémophobes [7] passent en l’autre monde, væ victis ! Perditio tua ex Te Israel[7][8] Je vous prie de ne point abandonner M. Joncquet [9] et s’il se présente de delà quelque occasion pour lui, de lui faire le bien requis. J’ai ici un honnête homme de Lyon qui s’y en retournera après Pâques, par lequel je vous ferai rendre tout ce qu’aurez avancé pour lui. La Chambre de justice [10] fait ici parler d’elle fort souvent : les uns s’en ennuient, les autres en sont embarrassés par des recherches qui menacent et renversent des familles entières, sous ombre qu’elles ont été bâties ou enrichies par des partisans. On dit que toute la cour sera à Saint-Germain [11] jusqu’à Pâques fleuries. Le roi [12] reviendra ici pour les fêtes et puis après, s’en ira à Fontainebleau [13] pour y passer l’été entier. Il n’est presque point ici de malade depuis sept mois entiers. Notre M. Charpentier [14] se porte un peu mieux. Le Diogenes Laertius de M. Ménage [15][16] est encore en chemin d’Angleterre, pour quelques additions qu’on y a faites. Vale et me ama.

Tuus ex animo, Guido Patin.

Parisiis, die Lunæ, 17. Martii 1664[8]


1.

« si je vous connais bien ».

2.

« et les extravagances d’un siècle moribond » (v. note [1], lettre 755).

Tout ce paragraphe, authentifié par le manuscrit, est presque mot pour mot le même que le premier de la lettre du 3 juillet 1663 à André Falconet (note [1]), dont on doit donc suspecter que le début au moins est forgé. Dans sa lettre du 25 mars 1664 (note [1]), Guy Patin allait rappeler à Charles Spon qu’il avait joint à celle du 17 mars « une feuille imprimée de l’Hérésie imaginaire », qui est donc sans doute le texte dont il disait ici avoir ri.

Parmi d’autres, cette « bagatelle » donne le ton général de cette lettre janséniste d’Arnauld et Nicole :

« On lit dans quelque histoire des Indes qu’un éléphant blanc y causa la mort à cinq ou six princes, et la désolation à plusieurs royaumes. Il y eut entre autres un roi de Pegu qui dressa une armée d’un million d’hommes, où il y avait trois mille chameaux, cinq mille éléphants et deux cent mille chevaux, pour le ravir au roi de Siam. Il désola tous les États de ce roi. Il ruina sa principale ville deux fois plus grande que Paris et le contraignit lui-même de se tuer après la perte de son royaume ; et tout cela pour cet éléphant blanc. Ce roi en avait déjà trois, il lui en manquait un quatrième pour son carrosse, et pour l’avoir, il ruina tout un grand royaume. On ne considère d’ordinaire ces histoires que comme des sottises de Barbares, mais il me semble qu’on les doit regarder d’une autre sorte. Je n’y vois rien qui ne me paraisse très digne des hommes et très proportionné à la portée de leur esprit ; et je les trouve d’autant moins vaines qu’elles servent à découvrir la vanité de toutes les entreprises que l’on fait passer pour glorieuses et pour importantes. »

3.

« de votre très chère ».

4.

« il a atteint l’extrémité fatale et il est entré dans sa maison d’éternité » : quoniam ibit homo in domum æternitatis suæ et circumibunt in platea plangentes [tandis que l’homme s’en va vers sa maison d’éternité et les pleureurs tournent déjà dans la rue] (L’Ecclésiaste, 12:5).

Cette citation se lit dans le dernier paragraphe de la première lettre de l’Hérésie imaginaire, que Guy Patin devait venir de lire, à propos de la querelle des cinq propositions attribuées à Jansenius :

« Mais ce qui paraît certain, c’est qu’au moins dans quelque temps elles {a} changeront de face. Cette génération passera, les uns et les autres de ceux qui contestent maintenant iront à leur maison éternelle, in domum æternitatis suæ. Il viendra d’autres hommes qui n’auront point de part à nos passions. Et alors on se peut tenir assuré que toute cette dispute ne passera que pour une comédie, et pour un vain amusement ; que l’on concevra une juste indignation contre les auteurs de tous ces troubles si frivoles dans leur cause, et si pernicieux dans leur suite ; et que l’on aura quelque compassion pour un assez grand nombre d’honnêtes gens que l’on aurait honorés en un autre siècle, et que l’on a traités en celui-ci avec tant de dureté. »


  1. Les choses dont on dispute aujourd’hui.

5.

Pline (Histoire naturelle, livre ii, chapitre lxiii, § 4 ; Littré Pli, volume 1, page 129) :

Ita est, miserta genuit id, cujus facillimo haustu, illibato corpore, et cum toto sanguine extingueremur, nullo labore, sitientibus similes.

[Oui, par pitié pour nous, elle {a} a produit ces substances {b} faciles à boire et sous l’action desquelles nous nous éteignons, le corps intact, sans perdre une goutte de sang, sans aucun effort, et paraissant nous désaltérer].


  1. La Terre.

  2. Les poisons.

6.

« pas même la moindre saignée ».

L’entamure est « le premier morceau qu’on coupe de quelque chose » (Furetière).

V. note [8], lettre latine 289, pour la mort de Johannes Antonides Vander Linden, le 5 mars 1664, en lien avec une probable peste.

7.

« malheur aux vaincus ! [v. note [24], lettre 360] Tu vas te détruire toi-même, Israël [Osée, 13:9]. »

8.

« Portez-vous bien et aimez-moi. Vôtre de tout cœur, Guy Patin. De Paris, ce lundi 17e de mars 1664. »

V. note [17], lettre 750, pour le Diogène Laërce de Gilles Ménage.

a.

Ms BnF no 9358, fo 218 ; Reveillé-Parise no ccclvi (tome ii, pages 497‑498).


Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – Lettre de Charles Spon à Guy Patin, le 17 mars 1664.
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(Consulté le 27.11.2020)

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