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À André Falconet, le 10 juillet 1664

Monsieur, [a][1]

Le cardinal-légat [2] est ici qui se promène incognito en attendant le jour de son entrée, tout le monde le connaît pourtant bien. Il vient demander pardon au roi [3][4] et nous apporte des indulgences, des Agnus Dei, [1][5] des chapelets et grains bénits, et autres fanfreluches papalines. Il vaudrait bien mieux qu’il fît rabaisser la taille [6] dont tout le monde est fort tourmenté. On parle de la suppression de deux présidents au mortier, savoir de MM. Le Coigneux [7] et de Bailleul, [8] et de deux secrétaires d’État, MM. de Guénégaud [9] et de La Vrillière. [10] Plusieurs parlent des rentes[11] qui en craignent la suppression, mais on dit que le mal ne sera pas si grand.

Dieu conduise M. Anglis [12] et sa jeune noblesse, ce sont d’honnêtes gens. Je baise les mains à M. Jérôme Colot. [13] Son cousin, François Colot, [14] était allé à Autun où il est tombé malade. Il croyait tailler [15] M. l’évêque d’Autun, [16 qui est mort de la pierre avant qu’être taillé. Cet évêque avait été minime [17] et évêque de Riez ; [18] enfin il est mort. [2] Il était cousin de M. de Marillac, conseiller d’État, [19] qui me le dit hier, et neveu de Messieurs les deux frères, du garde des sceaux [20] et du maréchal, [21] qui mourut l’an 1632 près de l’Hôtel de Ville. Ce M. de Marillac, conseiller d’État, est petit-fils du garde des sceaux et père de M. de Marillac, [22] par ci-devant conseiller de la Cour et aujourd’hui avocat général au Grand Conseil, lequel a depuis peu épousé une belle jeune dame, [23][24][25] fille de M. de Saron de Champigny, [26] intendant de justice à Lyon, qui était le bon ami de notre bonhomme feu M. Gassendi. [3][27] Je baise les mains au P. Bertet, j’ai reçu sa lettre et lui ferai réponse bientôt.

Monsieur votre frère [28] est arrivé, il m’a fait l’honneur de me rendre visite et de m’inviter d’aller rendre visite à son patron, M. Roberti. [29] Monsieur votre frère a tant d’affaires qu’il ne sait presque pas de quel côté se tourner. Il ressemble à cet ancien qui quum esset solus, pene faciebat familiam hero suo : [4] il était intendant, maître d’hôtel, argentier, etc., et quid non ? [5] Cela est dans les Fables de Phèdre. [30]

Je me réjouis bien fort de la santé de Mlle Falconet. [31] Le bain [32] et la fréquente purgation [33] de séné [34] et de casse [35] lui seront deux souverains remèdes ; mais il ne faut pas qu’elle s’en lasse jusqu’à ce que sa maladie soit tout à fait finie. Elle aura encore besoin d’être purgée une fois la semaine jusque dans l’hiver, sed paulo validiore medicamento, additis nimirum validioribus medicamentis, nempe syrupis diarhodon et de floribus mali persicæ ; verum apage scammoniatorum omne genus[6][36][37][38] ils la dessécheraient trop. J’ai vu ce matin M. Roberti, logé dans les Feuillants. [39][40] Il est homme d’esprit et d’efficace, en un mot homme d’affaires, et Italien : Legatus est vir bonus, peregre missus ad mentiendum Reipublicæ causa[7][41] Monsieur votre frère y était présent, c’est lui qui m’y a introduit. Je ne manquerai pas de faire mon devoir ; au moins je ferai tout ce que je pourrai afin qu’on ne vous reproche rien après avoir dit tout bien de moi. [8] Je vous baise très humblement les mains et suis de tout mon cœur votre, etc.

De Paris, ce 10e de juillet 1664.


1.

Agnus Dei (Furetière) :

« Petite pièce d’étoffe qui est ordinairement brodée et triangulaire, dans laquelle on enferme quelque relique, image ou pâte bénite, qu’on porte par dévotion. Les plus beaux présents des religieuses sont des Agnus Dei. Le pape bénit de sept ans en sept ans les Agnus Dei avec le saint chrême, dont la distribution appartient à la charge du maître de sa garde-robe. Les cardinaux les reçoivent avec grande révérence dans leurs mitres. Les feuillants ont droit de pétrir ceux qu’on fait de pâte. Cette cérémonie vient d’une coutume ancienne de l’Église. On prenait une certaine partie du cierge de Pâques, qu’on avait bénit le Samedi saint, et après la communion, on la distribuait au peuple pour en faire des parfums dans leurs maisons, et dans leurs champs et vignes, afin d’en chasser les démons, et les préserver des tempêtes et des orages, comme témoigne le P. Sirmond. Et à Rome l’archidiacre bénissait de la cire arrosée d’huile et il mettait dessus l’empreinte de la figure d’un agneau pour la distribuer au peuple. Ce qui a fait que depuis les papes en ont fait des consécrations plus solennelles. »

C’était l’épilogue de l’affaire des gardes corses (v. note [1], lettre 735) qui avait bien failli déclencher une guerre entre le roi de France et le pape.

2.

Louis Dony d’Attichy (v. note [1], lettre 203), évêque d’Autun, était mort le 1er juillet 1664.

3.

René ii de Marillac (v. note [6], lettre 686), fils de Michel ii, épousait en 1664 Marie Bochart (morte en 1722, âgée de 80 ans), fille de François Bochart, seigneur de Saron de Champigny (v. note [11], lettre 390). V. note [17], lettre 10, pour le maréchal Louis de Marillac, décapité place de Grève le 10 mai 1632.

4.

« qui [Ésope] composait à lui seul toute une domesticité pour son maître » ; allusion à la fable de Phèdre, Ésope et sa lanterne (v. note [41], lettre 458).

5.

« et que ne faisait-il pas ? »

6.

« mais avec un médicament un peu plus vigoureux, sans doute en y en ajoutant de plus forts, savoir du sirop de roses pâles et de fleurs de pêcher ; évitez absolument toute sorte de scammonées ».

7.

« Un légat est un honnête homme, envoyé à l’étranger en vue d’y mentir pour servir l’intérêt public de son État » ; Gaspari Scioppii Ecclesiasticus auctoritati Serenissimi D. Iacobi Magnæ Britanniæ Regis oppositus… [L’Ecclésiastique de Gasparus Scioppius {a} opposé à l’autorité du sérénissime Jacques, roi de Grande-Bretagne…] (Hartberg, 1611, in‑8o, chapitre iv, page 13) :

Legatus est Vir bonus, peregre missus ad mentiendum Reipub causa.

D. Iohanni Christophoro Fleckamero in amicitiæ perpetuæ pignus hæc posuit Henricus Wotonius, Serenissimi Angliæ, Scotiæ, Franciæ et Hiberniæ Regis Orator primus ad Venetos Augustæ Vindelicorum xvi. Augusti Mensis Anno Christiano mdciv.

[Un légat est un honnête homme, envoyé à l’étranger en vue d’y mentir pour la bonne cause de sa république. {b}

Sir Henry Wotton, premier envoyé du sérénissime roi d’Angleterre, d’Écosse, de France et d’Irlande, {c} en chemin pour Venise, a établi cette définition à Augsbourg le 16 août 1604, en témoignage de son éternelle amitié pour M. Johann Christopher Fleckamer].


  1. Caspar Schoppe, v. note [14], lettre 79

  2. Passée en proverbe, cette définition malveillante a été la source d’une riche querelle entre Henry Wotton (1568-1639) et Scioppius.

  3. Jacques ier Stuart.

8.

Sur la recommandation d’André Falconet et de son frère prêtre, Mgr Roberti (v. note [4], lettre 786) avait dû prier Guy Patin d’être son médecin à Paris.

a.

Bulderen, no cccxxiii (tome ii, pages 424‑426) ; Reveillé-Parise, no dcxxxix (tome iii, pages 478‑480).


Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – Lettre de André Falconet à Guy Patin, le 10 juillet 1664.
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(Consulté le 30.11.2022)

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