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À André Falconet, le 23 janvier 1665

Monsieur, [a][1]

Je vous envoyai il y a quelques jours un paquet de lettres avec une thèse [2] de sudore sanguineo[1][3] laquelle, comme je crois, vous trouverez belle et remplie de doctrine. Les chimistes [4] s’en font bien accroire tous les jours avec leurs prétendus sudorifiques [5] dont ils promettent de guérir la peste [6] et les autres maladies malignes. La peste est un terrible démon qui ne se chasse point avec de telle eau bénite. Cette dernière comète [7] qui a paru fournira de la matière aux astrologues [8] et sans doute, produira quelque livre nouveau aux curieux. Le mot de comète devrait être masculin, mais le peuple et l’usage l’ayant mis au féminin, je suis d’avis de parler comme les autres, malgré la règle de la syntaxe, de peur de passer pour novateur et pour grammairien, [9] qui est une sotte espèce d’hommes à ce que dit Athénée. [2][10] La comète qui parut l’an 1572 [11] au signe de Cassiopœa était toute autre chose qu’une comète d’Aristote, [12] qui n’avait rien vu de pareil et qui peut-être ne l’a jamais entendu. [3] Les astronomes d’aujourd’hui en savent bien plus que lui ; ce que je dis sans le vouloir mépriser, mais il n’a pas tout su. La vérité des choses se découvre petit à petit. Je tiens pour certain qu’il y a deux sortes de comètes, l’une sublunaire et l’autre céleste ou éthérée ; voyez ce qu’en a dit là-dessus Fromondus [13] dans son livre de météores. [4]

M. Rainssant [14] notre collègue est toujours malade et ne se porte point mieux. Dans ce mauvais train de son mal, il a eu recours aux empiriques [15] et chimistes, et il se sert de la pierre de Butler [16] dont Van Helmont [17] a bien dit des menteries. [5] Je vous prie pourtant de ne point lui en savoir mauvais gré car c’est là sa méthode ordinaire et il veut faire en mourant ce qu’il a pratiqué durant sa vie : Rainssant a fait toute sa vie le charlatan [18] et veut mourir en charlatan. Cicéron [19] a dit en quelque part qu’un certain Aristoxenus [20] était philosophe et musicien, et qu’étant interrogé < sur > ce que c’était que l’âme, il répondit que c’était une harmonie pour ne pas s’éloigner de son métier. [6] M. Piètre [21] est encore fort mal, ses accès lui ont repris avec ses convulsions ordinaires. [22] Dans Hippocrate [23] cette maladie est appelée morbus sacer et dans Apulée [24] morbus maior, et par d’autres morbus comitialis, dans Gellius [25] Heroicum Pathema[7] parce que les plus grands génies en ont été atteints, comme Hercule, [26] Alexandre le Grand, [27] Jules César, [28] Charles Quint, [29] etc. Il vaut mieux être moins habile homme que d’être si savant comme M. Piètre et être malade comme lui. Pierre Charron, [30] qui a été un divin homme, préfère la santé du corps à la science. [8] Je suis, etc.

De Paris, ce 23e de janvier 1665.


1.

« sur la sueur sanglante » ; c’est le phénomène qui a traduit la souffrance extrême de Jésus au Mont des Oliviers, juste avant son arrestation (Luc 22:44) :

« En proie à la détresse, il priait de façon plus instante, et sa sueur devint comme de grosses gouttes de sang qui tombaient à terre. »

Ce sujet évangélique préoccupait les médecins : sous la présidence de Guy-Crescent Fagon (v. note [5] du Point d’honneur médical de Hugues de Salins), dont l’acte pastilliare s’était déroulé le 14 janvier 1665, Pierre Lombard, natif d’Autun (Heduensis), avait disputé, le 15 janvier, sa première quodlibétaire sur la question Fitne sudor cruentus Naturæ vi ? [La sueur sanglante est-elle un phénomène naturel ?]. La conclusion avait été affirmative, mais on peine à croire que Guy Patin ait pu être convaincu par la fin de la thèse qu’il louait ici :

Sic olim maximus Imperator dum percitus metueret, ne quid pugnantium militum ignavia victoriæ gloriæque suæ detraheret, sanguinem in sudorem solutus est : soluti et patrum nostrorum memoria robusti homines, audita capitis sententia. Sed et sensibus facta fides est, consecratam virginem, impurissimis sicariis ad eam corrumpendam advolantibus, stupri horrore, mundissimum sanguinem e venis ejus, alioqui tenactissimis per corpus integerrimum, sudoris specie cum cita profudisse.

Ergo fit sudor cruentus Naturæ vi.

[L’émotion du suprême Seigneur s’est ainsi résolue en une sueur sanglante quand il craignit d’être trahi par la mollesse de ses fidèles à combattre pour sa victoire et pour sa gloire. Nos pères ont conservé la mémoire d’hommes robustes chez qui cela s’est aussi produit quand on a prononcé contre eux la peine capitale. En atteste encore pleinement une vierge qu’on a sanctifiée : quand des assassins fort impies se précipitèrent sur elle pour la violenter, dans l’effroi du déshonneur, un sang très pur s’est épanché de ses veines, comme une sorte de sueur, alors que son corps était parfaitement intact, et sa vie s’en est allée.

La sueur sanglante est donc un phénomène naturel].

2.

« Comète fut d’abord du féminin ; au xvie s. on fit ce mot du masculin pour se conformer à l’étymologie [cometa en latin] ; plus tard on hésitait entre l’ancien genre et le nouveau […] ; aujourd’hui comète est du féminin » (Littré DLF).

« Il n’y a point de plus sottes gens au monde que les grammairiens, si l’on en excepte les médecins » (Athénée de Naucratis (Les Déipnosophistes, livre xv, traduction de Michel de Marolles, abbé de Villeloin, 1680, page 983).

Comment ne pas y ajouter cet avis de Juvénal à propos de Palæmon (Satire vii, vers 225‑227) ?

Dummodo non pereat totidem olfecisse lucernas
quot stabant pueri, cum totus decolor esset
Flaccus et hæreret nigro fuligo Maroni
.

[Et ce ne sera pas en pure perte que tu auras respiré la puanteur d’autant de lampes qu’il y avait d’enfants dans ta classe, avec leur Horace défraîchi et leur Virgile noir de crasse].

3.

Cassiopée : « constellation céleste qui est dans la partie boréale du ciel, composée de 13 étoiles fort apparentes […]. En l’année 1572, il parut en cette constellation une nouvelle étoile qui surpassait en grandeur et en éclat Jupiter même. Tous les astronomes de ce temps-là firent là-dessus plusieurs dissertations, entre autres Tycho Brahe et Kepler, l’abbé Maurolycus, Fortunius Licetus, Theodorus Gramineus, etc. Théodore de Bèze dit alors fort ignoramment qu’elle était du genre des comètes, et que c’était la même étoile qui apparut aux Mages pour les conduire en Bethléem et qu’elle venait annoncer le second avènement de Jésus-Christ. Le landgrave de Hesse et Andreas Rosa ont été de même avis, qui a été réfuté par Tycho, et plus fortement par l’expérience du temps écoulé depuis, qui a fait voir combien cette prédiction était vaine » (Furetière).

V. note [31], lettre 211, pour quelques détails sur la nouvelle étoile observée en 1572 par Tycho Brahe dans la constellation de Cassiopée ; elle porte aujourd’hui le nom de supernova (SN) 1572 ou nova de Tycho.

4.

V. note [6], lettre 198, pour les six livres de Météorologiques de Libert Froidmont.

« Descartes dans son système est le premier qui a bien expliqué la nature des comètes [célestes ou éthérées], en disant que c’étaient des astres qui roulaient autour d’un autre soleil dans un autre tourbillon du monde, lesquels s’approchaient quelquefois de celui-ci, et alors ils paraissaient ; et qui s’en éloignaient ensuite, et alors disparaissaient. […] Il y a une autre sorte de comètes qui est sublunaire, et qui n’est qu’un météore et une inflammation [v. note [6], lettre latine 412] des exhalaisons de l’air grossier » (Furetière).

5.

William Butler (comté de Clare, Irlande 1534-1618), poussé par l’amour des voyages, s’embarqua jeune encore et fut pris dans ses pérégrinations par des corsaires qui le conduisirent en Afrique et le vendirent comme esclave. Son maître, qui se livrait aux recherches de l’alchimie, l’employa aux préparations du laboratoire. Butler parvint à lui dérober le prétendu secret d’un spécifique qui guérissait tous les maux et fut ensuite assez heureux pour s’échapper. Parvenu en Angleterre, il chercha à tirer parti de la fameuse découverte que les charlatans ont exploitée depuis sous le nom de pierre de Butler ; mais un larron trouve toujours un autre larron disposé à le dépouiller : c’est ainsi qu’un médecin anglais s’introduisit chez l’heureux possesseur du spécifique unique, dans le dessein de se l’approprier ; déçu dans sa tentative, il dénonça Butler comme faux monnayeur. Pour se soustraire aux dangers qui le menaçaient, il s’embarqua pour l’Espagne et mourut pendant la traversée (G.D.U. xixe s.).

Le Dictionnaire universel de médecine… de Robert James (1746, traduit de l’anglais par Diderot, Eidous et Toussaint, colonnes 1211‑1214) consacre un long article à Butler, avec copieuse citation de tout le bien qu’en a écrit Van Helmont dans son Ortus medicinæ [Naissance de la médecine] (Tractatus de morbis, chapitre xiii, intitulé Butler). On y apprend que l’aventureux Irlandais transformait une huile quelconque en panacée quand il y trempait sa pierre :

« Je vins le lendemain, dit Van Helmont, au château de Vilvorden {a} à la prière de plusieurs personnes de distinction, pour m’assurer moi-même de la vérité des faits qu’on attribuait à ce personnage, et c’est là que j’ai lié amitié avec Butler. Je fus témoin, pendant le peu de temps que je demeurai avec lui, d’une cure extraordinaire qu’il opéra sur une blanchisseuse qui était affligée depuis quinze ans d’une migraine insupportable et qu’il guérit dans un instant. Il trempa de nouveau sa pierre dans une cuillerée d’huile d’olive, il la retira un moment après ; et après l’avoir léchée pour en détacher l’huile, il la remit dans son gousset. Il versa cette huile dans un petit flacon de la même liqueur et ordonna qu’on en mît une goutte sur la tête de cette bonne femme, qui se trouva guérie dans un moment sans avoir jamais été malade depuis. Comme je parus étonné de cette cure, il me dit en riant : “ Mon cher ami, vous ne serez jamais qu’un novice dans votre art, quelque temps que vous viviez, tant que vous ne viendrez point à bout de guérir toutes les maladies par un seul remède. ” […] Ceux qui avaient été témoins de ces cures extraordinaires ne doutèrent plus qu’elles ne fussent l’effet de quelque sortilège ou d’un pacte que Butler avait fait avec le démon ; car c’est la coutume de la populace ignorante de rapporter les événements qui surpassent son intelligence au démon, plutôt que de convenir de son ignorance. Je suis d’autant plus éloigné de cette opinion que les remèdes que Butler employait n’avaient rien que de naturel et de fort ordinaire, si l’on en excepte la dose, et qu’il ne se servait d’aucune parole ni d’aucune cérémonie qui pût rendre sa conduite suspecte. Je crois qu’il n’est jamais permis d’attribuer à l’esprit malin les effets que Dieu opère dans la nature pour manifester sa puissance. Aucune des femmes que Butler a guéries ne l’a jamais consulté comme un magicien. »


  1. Dans le Brabant.

6.

Cicéron (Tusculanes, livre i, chapitre x) :

Ut multi ante veteres, proxime autem Aristoxenus, musicus idemque philosophus, ipsius corporis intentionem quandam, velut in cantu et fidibus quæ harmonia dicitur : sic ex corporis totius natura et figura varios motus cieri tamquam in cantu sonos.

[Comme beaucoup d’anciens avant lui, Aristoxène, {a} à la fois musicien et philosophe, perçoit une disposition de son propre corps, identique à ce qu’on appelle harmonie dans le chant et dans le jeu des lyres. Ainsi, comme font les sons dans le chant, la configuration et la constitution du corps tout entier excitent divers mouvements de l’âme].


  1. Aristoxène de Tarente est un philosophe péripatéticien grec du ive s. av. J.‑C.

7.

« mal sacré […] mal majeur […] mal comitial […] maladie héroïque. »

Le mot imprimé dans les précédentes éditions est herodicum, qui n’a de sens ni en latin ni en français ; on l’a corrigé en heroicum, mais sans confirmation de l’expression heroicum pathema ; heculeum pathema [mal herculéen], parce qu’Hercule (v. note [3], lettre de Reiner von Neuhaus, datée du 21 octobre 1663) en souffrait, dit-on, aurait été encore mieux approprié.

V. note [2], lettre 845, pour le traité d’Hippocrate sur l’épilepsie. On trouve la maladie dans L’Âne d’or d’Apulée (livre ix, chapitre xxxix, 7), mais sous le nom de morbus detestabilis : iners asellus et nihilo minus mordax morboque detestabili caducus [c’est un petit âne bon à rien sauf à mordre, il tombe du mal abominable].

Aulu-Gelle en parle en deux endroits de ses Nuits attiques :

  • livre xvii (chapitre xv, 6) :

    Propterea Livium Drusum, qui tribunus plebi fuit, cum morbum, qui comitialis dicitur, pateretur ;

    [Parce que Livius Drusus, qui a été tribun de la plèbe, souffrait du mal qu’on appelle comitial] ;

  • livre xix (chapitre ii, 8) :

    Hippocrates autem, divina vir scientia, de coitu venerio ita exestimabat partem esse quandam morbi tæterrimi, quem nostri comitialem dixerunt ; namque ipsius verba hæc traduntur, την συνουσιαν ειναι μικραν επιληπσιαν.

    [Hippocrate, homme de divine science, considérait le coït vénérien comme une variété de cette affreuse maladie que nous appelons comitiale, et on lui attribue ces mots : “ L’union des sexes est une petite épilepsie ”].

Comitial « est le nom qu’on donnait autrefois à un certain mal qu’on appelle vulgairement haut mal, mal caduc, mal de saint Jean [dont la tête tomba à terre quand on le décapita], ou absolument mal de saint, et qu’on appelle en médecine épilepsie. Les historiens l’appellent le comitial, ou maladie divine, ou sacrée. […] Ce mal s’appelle […] chez les Latins comitialis morbus, des assemblées du peuple romain qui s’appelaient comitia [comices], parce que quand quelqu’un y tombait de ce mal, cela était regardé comme un mauvais présage et l’on rompait l’assemblée. Hercule, Cambyses, Alexandre le Grand, Livius Drusus, César, Mahomet, Charles Quint, Plotin, et Amédée de Savoie ont été travaillés du comitial. Patin, lettre 393 [à André Falconet, du 16 février 1666, lettre 857 de la présente édition], en dit autant du cardinal de Richelieu » (Trévoux).

8.

Pierre Charron (La Sagesse, Bordeaux, 1601, v. note [9], lettre latine 421, livre i, chapitre x, page 92, et chapitre xi, page 94) :

« Les biens du corps sont la santé, beauté, allégresse, force, vigueur, adresse et disposition ; mais la santé est la première et passe tout.

La santé est le plus beau et le plus riche présent que nature nous sache faire, préférable à toute autre chose, non seulement science, noblesse, richesses, mais à la sagesse même, ce disent les plus sages. »

a.

Du Four (édition princeps, 1683), no cxxviii (pages 373‑376) ; Bulderen, no cccxlvii (tome iii, pages 36‑37) ; Reveillé-Parise, no dclix (tome iii, pages 509‑510).


Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – Lettre de André Falconet à Guy Patin, le 23 janvier 1665.
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(Consulté le 08.12.2021)

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