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À André Falconet, le 28 février 1665

Monsieur, [a][1]

Ce samedi 21e de février. Je viens d’apprendre que M. le comte de Rebé [2] est mort à Mâcon. [3] Je n’en savais hier que la simple nouvelle, mais je tiens dorénavant qu’il n’est que trop vrai pour lui et pour ses créanciers car on dit ici qu’il ne payait guère bien ses dettes. Il est mort d’un rhumatisme interne, [4] le neuvième jour de son mal, qui lui a étouffé le poumon. Il était fort sujet à des douleurs néphrétiques [5] et à la goutte. [6] Ces gens-là ne sont jamais assurés de leur santé et pour peu qu’il y ait de changement, ils meurent en quatre jours à cause de la faiblesse des parties. Quand vous avez la goutte, vous êtes à plaindre, quand vous ne l’avez pas, vous êtes à craindre ; [1] la maladie [7] se jette alors sur le poumon et on meurt bien vite, ce qui arrive ici tous les jours. On procède ici à la vente de tous les meubles de M. Fouquet. [8] On commence par les meubles. Il y a une belle bibliothèque, [9] on dit que M. Colbert [10] la veut avoir ; s’il en a tant envie, je crois bien qu’il l’aura car il est un des grands maîtres et a bien de quoi les payer, c’est-à-dire beaucoup d’argent. Quæcumque voluit fecit : O diva Fortuna, quam multum potes in rebus humanis ! [2][11][12]

Ce 24e de février. Le dégel et la neige fondue ont merveilleusement grossi la rivière, [13] ce qui fait encore peur à bien du monde, qui a peur de la ruine des ponts. La petite rivière des Gobelins [14] a bien fait du ravage dans le faubourg Saint-Marceau, [3][15] elle a débordé en une nuit et y a bien noyé [16] des pauvres gens. On en comptait hier 42 corps qui avaient été repêchés, sans ceux que l’on ne sait pas. Ces jours ici, plusieurs grands de la cour ont été masqués, habillés en conseillers de la Cour. [4] C’est que l’on se moque de Messieurs du Parlement ; aussi leur ôte-t-on leur augmentation de gages, et même ils sont menacés de la paulette [17] que le roi [18] veut leur ôter. Peut-être que cela leur apprendra à faire meilleure justice, vexatio dat intellectum ; [5][19] joint que toutes ces grandes charges et ce pouvoir engendrent bien de la vanité. Je vous envoie une lettre de mon fils Charles, qui se recommande à vos bonnes grâces. On dit que la reine d’Angleterre, [20] la mère, est fort malade à Londres. Notre reine mère [21] empire aussi de deçà. Je vous baise les mains et suis de tout mon cœur votre, etc.

De Paris, ce 28e de février 1665.


1.

Aphorisme de Louis Duret sur le danger de la goutte supprimée, v. note [9], lettre 131.

2.

« Il a fait tout ce qu’il a voulu [Psaumes, v. note [9], lettre 339] : Ô dive Fortune, que tu as de pouvoir sur les affaires des hommes ! »

3.

V. note [44], lettre 516, pour la Bièvre ou petite rivière des Gobelins.

4.

Mardi gras, dernier jour du carnaval, avait été fêté le 17 février.

La Gazette, Ordinaire no 24 du 21 février 1665 (pages 183‑184) fait mention de deux bals où Louis xiv s’était rendu déguisé : le 15 chez Madame au Palais-Royal et le 17 dans l’antichambre de la reine au Louvre.

Dans sa Muse historique, lettre viii du 21 février (vers 50‑54), Loret dit des bals de Paris :

« Et sans exagération,
Il s’en est fait en cette ville,
À ce qu’on dit, plus de six mille
Quatre cents et quarante-trois,
Depuis la veille, ou jour des Rois. » {a}


  1. Loret ne décrit pourtant aucun bal où la cour aurait pris des déguisements de conseillers du Parlement.

5.

« l’épouvante force à comprendre » : Mane diluculo pertransibit in die et in nocte et tantummodo sola vexatio intellectum dabit auditui [Matin après matin il passera, le jour et la nuit ; il n’y aurait qu’épouvante à en comprendre la révélation] (Isaïe 28:19).

a.

Bulderen, no cccli (tome iii, pages 45‑46) ; Reveillé-Parise, no dclxiii (tome iii, pages 514‑515).


Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – Lettre de André Falconet à Guy Patin, le 28 février 1665.
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(Consulté le 23.09.2021)

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