L. 822.  >
À André Falconet, le 8 mai 1665

Monsieur, [a][1]

Ce 6e de mai. J’ai appris aujourd’hui que la reine mère [2] empire et que les divers empiriques [3] qui ont vu son mal ne le soulagent de rien, pas même ce M. Alliot, [4] médecin de Bar-le-Duc. [5] Je pense que vous savez bien que Mme la première présidente [6] est sourde. Divers charlatans [7] y ont été employés, et ce du contentement du maître, Patris patrati, intelligo virum Lam. Principem Senatus[1][8] Quand feu M. Duret [9] parlait de nos magistrats, il disait qu’ils n’entendaient rien à notre jargon et qu’ils en parlaient néanmoins comme s’ils eussent été summi dictatores artis medicæ[2] Il disait d’eux pour montrer le peu d’intelligence qu’ils y avaient, Domini de Parlamento multum abest quin sint medici[3] Comme je sortais aujourd’hui de ma leçon, [10] un homme que je ne connais point m’a prié de lui faire voir Mme la présidente et m’a dit que véritablement, il n’était point médecin, mais qu’il avait un secret avec lequel il espérait de la guérir, et qu’il avait guéri la fièvre quarte [11] et l’hydropisie [12] à des paysans vers Blois [13] et Orléans. [14] Je lui ai répondu que je n’étais point le médecin de Mme la première présidente ni de Monsieur son mari. Je lui répondis qu’il devait s’adresser à Guénault [15] qui était leur médecin il y a plus de 30 ans ; que pour moi, j’aurais mauvaise grâce de m’en mêler, vu qu’il n’était point médecin et que lui-même l’avouait. C’est un homme qui a le caquet bien affilé [4] et qui a quelque mine de prêtre normand ou breton. Je pense qu’il s’accordera mieux avec Guénault qu’avec moi, vu que je n’entends rien en charlatanerie : tout est bon à Guénault pourvu qu’il y ait à gagner, il n’y a rien à faire pour moi de ce côté-là.

M. Baltazar, [16] maître des requêtes, jadis intendant de justice en Languedoc, est ici mort. Il n’a été que trois jours malade, il était usé, et avait fort mauvaise poitrine et la vue courte. Sa femme mourut à Pézenas [17] entre les mains de M. de Belleval, [18] elle s’appelait Louise Du Laurens, [19][20] sœur de M. Du Laurens, [21] le conseiller qui est prêt d’entrer en la Grand’Chambre, et nièce de Messire André Du Laurens [22] qui a si bien écrit l’histoire anatomique[5] Cette famille des Baltazar est fort aimée à Paris pour les honnêtes gens qu’elle a produits et pour ceux qui vivent encore, dont j’ai l’honneur d’être médecin.

Nous avons ici un de nos médecins nommé M. de Mauvillain, [23] fils d’un chirurgien, [6][24] qui s’en va aux eaux de Bourbon [25] où il mène Mme la comtesse de Nogent ; [7][26][27] et un autre, un peu plus jeune, nommé François Boujonnier, [8][28] âgé d’environ 35 ans, qui s’y en va pour soi-même, d’autant qu’il est menacé d’une paralysie vers les hanches. Le premier a bon appétit et court fort, l’autre n’en manque pas et ne peut pas aller si vite ; j’ai peur même qu’il ne se rompe les jambes en voulant trop courir et qu’il ne meure bientôt. Son père [29] était un savant homme et bon homme, mais trop avaricieux. Cette famille est malheureuse.

M. de Bussy-Rabutin [30] est dans la Bastille [31] pour avoir écrit librement des amours de la cour, et y avoir nommé des personnes de crédit qui s’en tiennent offensées et qui s’en sont plaintes. Toutefois, on dit qu’il n’aura point d’autre mal que la prison et que le roi [32] n’en a fait que rire. [9] La Chambre de justice [33] est maintenant occupée au procès des trois trésoriers de l’Épargne, [34] et surtout à celui de M. de Guénégaud. [10][35][36][37]

On parlait l’an passé d’une Histoire de la ville de Lyon faite par un père jésuite nommé de Saint-Aubin, [38] laquelle sera en deux volumes in‑fo. N’en parle-t-on plus, ne viendra-t-elle jamais, que savez-vous de cette affaire ? [11] J’aurais bien de la curiosité de la voir. On a mis depuis trois jours à la Bastille six écrivains qui gagnaient leur vie à faire et à écrire des gazettes à la main, [39] hominum genus audacissimum, mendacissimum, avidissimum, ut faciant rem, etc. [12] Ils mettent là-dedans ce qu’ils ne savent ni ne doivent écrire. On a imprimé ici, fait vendre et débiter et crier fortement par les rues la Bulle de notre Saint Père le pape contre les jansénistes[13][40][41] et trois jours après, on l’a défendue ; et même, ne quid deesset ad rationem veræ fabulæ[14] on a publié et fait courir le bruit que le commissaire avait chargé de faire mettre en prison l’imprimeur [42] s’il eût été trouvé en sa maison. Feu M. l’évêque de Belley, [43] qui a été un homme incomparable, m’a dit en 1632, Politica est ars tam regendi quam fallendi homines ; [15][44] et tout cela n’est point d’aujourd’hui, c’est le même jeu qui se joue et que l’on jouait autrefois, c’est la même comédie et la même farce, mais ce sont des acteurs nouveaux. Le pis que j’y trouve, c’est que ce jeu durera longtemps et que le genre humain en souffre trop.

L’on m’a assuré ce matin que le Journal des sçavans [45] est tout à fait condamné. Il est devenu sage, il ne courra plus les rues, le roi l’a arrêté par son commandement. M. le chancelier [46] en a envoyé redemander le privilège, que M. de Sallo, [47] conseiller de la Cour, lui a aussitôt renvoyé. C’est lui qui en était le premier entrepreneur, le directeur ou l’inventeur. Pour le sieur de Hédouville, c’est un nom en l’air, qui cache un cadet de Normandie, et par conséquent qui n’a guère d’argent. [16]

On tient ici pour certain que la jeune reine [48] est grosse, [17] qui est une nouvelle dont je suis réjoui car nous n’avons jamais trop de princes du sang ; et des autres, nous en avons ordinairement trop. Les Lorrains acquirent trop de crédit en France sous François ier[49] Henri ii [50] et sous la reine Catherine, [51] que Buchanan [52] a appelée la Médée [53] et καθαρμα de son siècle ; [18][54] mais le bon Henri iii [55] les attrapa et ils en sont aujourd’hui, Dieu merci, fort éloignés. Ces cadets lorrains, comme dit le Catholicon d’Espagne[56] sont aujourd’hui trop faibles de reins[19] Ce nous sera assez si Dieu nous conserve le roi et M. le Dauphin, [57] in quorum lumbis multi latent Borbonii, sancti Ludovici nepotes ; [20] plût à Dieu qu’ils vivent et qu’ils règnent usque in annos Nestoreos[21][58] et qu’on en dise Manlia perpetuo numeretur Consule proles[22][59][60]

Le roi a fait partir d’ici 500 cavaliers, hommes d’expédition. L’on croyait que ce fût pour aller en Poitou, mais on dit aujourd’hui que c’est pour le pays du Maine ; cela est encore incertain. M. le premier président a demandé au roi une dispense d’âge pour M. de Lamoignon, [61] son fils aîné, laquelle lui a été envoyée avec un présent de 12 000 écus, dès le lendemain de sa demande. Dantur opes nullis nunc nisi divitibus[23][62]

J’ai aujourd’hui perdu une heure de temps, m’étant laissé emmener avec deux curieux voir la Bibliothèque mazarine. [63][64] Il y a là-dedans bien des livres, bien rares, de diverses langues, de belles miniatures bien curieuses. Ils ont aussi quelques manuscrits fort précieux. Je ne vous en puis dire que cela. Le Journal des sçavans sera rétabli, mais il sera commis à d’autres gens que ci-devant, qui auront plus de retenue et moins d’intérêt. Je vous baise très humblement les mains et suis de tout mon cœur votre, etc.

De Paris, ce 8e de mai 1665.


1.

« du Pater patratus, {a} j’entends le sieur Lam. {b} premier président du Parlement. »


  1. Titre romain antique qui désignait le chef des féciaux (ou fétiaux) : {i} « prêtres de Jupiter italique, institués à Rome, suivant la tradition, par Numa ou par Ancus Martius, qui jouaient un grand rôle dans les rapports internationaux et dans la conclusion des traités de paix. C’étaient eux qui, dans les querelles que Rome avait avec ses voisins, étaient d’abord envoyés pour demander satisfaction, et puis, en cas de refus, déclaraient la guerre » {ii} (Littré DLF).

    1. Fetiales ou feciales en latin.

    2. Cela dépassait largement les pouvoirs du premier président de la Cour parisienne.

  2. V. note [6], lettre 552, pour Marie Potier d’Ocquerre, épouse de Guillaume de Lamoignon.

2.

« les souverains arbitres de l’art médical ».

3.

« beaucoup des Messieurs du Parlement y sont faute d’avoir pu être médecins. »

Ce commentaire ricanant de Guy Patin est un bel échantillon de sa fourberie, le défaut le plus ingrat de son caractère. On devine le plaisir sournois qu’il prenait ici à mordre la main qui le nourrissait : celle des magistrats, qui formaient la plus belle partie de sa clientèle ; et même du plus éminent d’entre eux, le premier président Lamoignon, qui l’honorait de son amitié et de sa haute estime. C’est dénigrer lâchement, quand il a le dos tourné, celui qu’on encense cauteleusement quand on est face à lui ; ce sont les sinistres grincements d’une échine qui se déplie.

4.

Avoir la langue ou le caquet affilé, c’est parler beaucoup : « vous avez le caquet bien affilé pour une paysanne » (Molière, Le Bourgeois gentilhomme, acte iii, scène 3).

5.

Robert Du Laurens (v. note [13], lettre 53), conseiller en la cinquième des Enquêtes (reçu en 1640) allait monter à la Grand’Chambre le 31 mars 1666. Il était fils d’Antoine Du Laurens, avocat au Conseil, le plus jeune frère d’André i, l’anatomiste de Montpellier.

Sa sœur Louise avait épousé Jean Baltazar, seigneur de Malherbe, qui fut d’abord intendant du cardinal de Retz, Henri de Gondi, puis du maréchal de Schomberg en Catalogne ; reçu conseiller au Parlement de Paris en 1635, maître des requêtes en 1642, intendant en Languedoc en 1643 et de l’armée du Milanais en 1648, il résigna en 1663 et mourut en mai 1665 (Popoff, no 1544).

6.

Armand-Jean (v. note [16], lettre 336) était le second des deux fils de Jean de Mauvillain, chirurgien juré demeurant à Paris, rue de la Calandre (sur l’île de la Cité), natif de Meslay en Poitou, mort en 1657, et de Marguerite Cardinal, mariés à Paris en 1613. Jean avait été attaché en qualité de chirurgien à la Maison de Gaston d’Orléans.

Les biographes ont rapporté que Jean avait été bibliothécaire du cardinal de Richelieu, mais Christian Warolin n’en a trouvé aucun indice probant. Le même auteur a mis en doute le fait qu’Armand-Jean eût été filleul de Richelieu (page 116) :

« Il n’est pas impossible qu’à l’occasion d’une transcription d’acte, le matronyme “ Cardinal ”, qu’aucun des trois auteurs précités {a} ne connaissait, ait été à l’origine d’une regrettable confusion. »


  1. Éloy, Maurice Raynaud, Ganière.

7.

Diane Charlotte de Caumont (1632-1720), comtesse de Nogent, fille de Gabriel Nompar de Caumont, comte de Lauzun, et épouse d’Armand de Bautru, comte de Nogent, était fille d’honneur de la reine Marie-Thérèse depuis 1663 ; elle était sœur de Lauzun (v. note [15], lettre 1011) (Coirault).

8.

François ii Boujonnier, fils aîné de François i (v. note [3], lettre 12), avait été reçu docteur régent de la Faculté de médecine de Paris en 1662 (Baron).

9.

L’auteur de l’anonyme Histoire amoureuse des Gaules (Liège, sans nom ni date [1665], in‑12 de 69 pages) était Roger de Bussy-Rabutin (Épiry, Nièvre 1618-Autun 1693), et causait le scandale. Soldat valeureux, il se livrait volontiers à son goût pour le libertinage et la littérature, qui ruina sa carrière militaire. En 1659, après la débauche de Roissy (v. note v. note [3] lettre 562), il avait été exilé sur ses terres pendant un an.

Ce roman à clef contait les aventures galantes de certaines dames de la cour et avait commencé à circuler en 1660. Jacques Prévot en a donné une excellente édition critique dans le tome ii des Libertins du xviie s. (La Pléiade, 2004). Parmi les « personnes de crédit » qui en sont les héros déguisés, on trouve le roi (Théodote), le prince de Condé (Tyridate), Mme de Beauvais (Polaquette), le cardinal de Retz (le Sous-Pontife), Mazarin (le Grand Druide), La Rochefoucauld (le duc de Coffalas), etc.

Le roi n’en fit pas « que rire » : Bussy-Rabutin, malgré toutes les précautions qu’il avait prises, était embastillé le 17 avril 1665 et mis au secret absolu ; en décembre, on le contraignit à démissionner de toutes ses charges militaires ; malade, il fut libéré en mai 1666 et banni à perpétuité dans ses terres de Bourgogne. Il eut là tout le temps d’écrire Les Mémoires de Messire Roger de Rabutin, comte de Bussy, lieutenant général des Armées du roi, et mestre de camp général de la Cavalerie légère (Paris, Jean Anisson, 1696, 2 tomes in‑4o). Dans sa Correspondance (très partiellement publiée en 1697), Mme de Sévigné, sa cousine, figure en bon rang parmi les destinataires des lettres. En mars 1665, Bussy-Rabutin avait été reçu à l’Académie française dans le fauteuil laissé vacant par la mort de Perrot d’Ablancourt. Mme de La Baume, une de ses amies éconduites, avait alors fait circuler des copies du manuscrit de l’Histoire des Gaules qu’il lui avait donné à lire, mais à laquelle, s’est-il défendu dans ses Mémoires, on avait ajouté des passages malveillants pour le roi et la cour. Pour prévenir toute injuste accusation contre lui, Bussy-Rabutin était allé lui-même présenter son manuscrit original au roi, mais cela ne suffit pas à le disculper.

Le billet qu’il écrivit à Louis xiv le 12 avril 1665 n’y changea rien (Mémoires, tome second, page 398) :

« S’il se trouve que j’aie jamais fait ou dit la moindre chose contre le respect que je dois au roi, aux reines, à Monsieur, à Madame, ni à pas un de la famille royale, je me soumets à toutes les plus rigoureuses punitions qu’il plaira au roi de m’ordonner. Mais si mes ennemis m’accusent de choses dont ils ne puissent me convaincre, je supplie très humblement Sa Majesté de les châtier des mêmes peines que je mériterais si j’étais convaincu. »

L’arrestation de Bussy-Rabutin ne tarda plus. Le récit qu’il en a laissé (ibid. pages 399‑406). est un intéressant témoignage sur les procédures policières de l’époque et sur le funeste destin du lieutenant criminel Tardieu (v. note [2], lettre 832) :

« Tout cela me faisait espérer que j’allais sortir glorieusement de cette affaire, quand on me vint arrêter le vendredi matin 17e d’avril dans mon logis, comme je m’en allai au lever du roi. Je ne fus pas trop surpris car, bien que j’eusse quelquefois des rayons d’espérance, ma mauvaise fortune, qui me faisait toujours craindre, me faisait toujours prendre tout au pis ; ainsi j’eus le cœur et la contenance ferme en cette rencontre. Ce fut un exempt des gardes du corps qui m’arrêta d’abord, et un moment après arriva le chevalier du Guet, Testu, homme de mérite, qui me dit qu’il avait ordre du roi de me fouiller, mais qu’il porterait à Sa Majesté ce que je lui donnerais. Je lui répondis que je lui donnerais tout hormis des lettres de ma maîtresse, si j’en avais ; et sur cela je vidai mes poches en sa présence. Il s’y trouva la copie d’un mémoire que j’avais donné au roi contre Mme de…, et une épître à Sa Majesté faite par Boileau, qu’il prit. Ensuite il lut quelques lettres d’affaires qui étaient sur ma table ; et comme je vis qu’il perdait du temps à cela, je lui dis qu’il vînt dans mon cabinet où je lui montrerais mes livres et mes manuscrits. Quand nous y fûmes, “ Tenez, lui dis-je, en lui donnant le manuscrit que le roi m’avait rendu, voilà la pierre de scandale, voilà pourquoi vous m’arrêtez ; le roi l’a eu quatre jours, reportez-le encore à Sa Majesté si vous voulez ”. Il le prit, après quoi il me mena dans son carrosse à la Bastille.

Quand on fera réflexion sur cet événement, on trouvera qu’il est inouï qu’on ait jamais arrêté un homme de qualité, qui a bien servi, et longtemps à la guerre, et qui est pourvu d’une grande charge, pour avoir écrit (par manière de divertissement et sans dessein que cela devînt public) les amours de deux dames que tout le monde savait, {a} et sur la simple accusation, sans preuves, d’avoir écrit contre le roi et contre la reine sa mère. Cependant si j’eusse été convaincu d’intelligence avec les ennemis de l’État, et qu’on eût appréhendé l’effet de la conspiration, on ne fût pas allé plus vite, et je n’eusse pas été traité plus rudement. On me donna un Allemand pour me servir, et deux heures après on m’apporta un assez bon dîner en apparence, dont l’état où j’étais ne me permit pas de goûter.

Le dimanche matin 19e d’avril, Baisemaux, gouverneur de la Bastille, entra dans ma chambre, et me dit que le lieutenant criminel allait monter pour m’interroger de la part du roi.

Quoique ce fût là à un homme innocent le chemin de sortir bientôt d’affaires, il me parut de l’aigreur dans ce procédé, et je me défiai que si on ne me trouvait pas coupable après ces démarches-là, on ne les voulût justifier en me laissant en prison. Je ne laissai pas de témoigner à Baisemaux que c’était une grâce que le roi me faisait ; et un moment après je vis entrer Tardieu, lieutenant criminel, accompagné de son greffier et de l’un des commis de M. Le Tellier appelé Vrevins. Le lieutenant criminel commença par me dire qu’il était bien fâché de me voir là, mais qu’il fallait que je prisse cette touche comme venant de la main de Dieu, et que tout le monde disait que ma manière de vie l’avait bien mérité. Je trouvai ce discours impertinent en tout temps, et particulièrement alors où je recevais assez de mal sans recevoir encore des reproches. “ Je ne suis point dévot, lui dis-je, mais je ne suis pas impie, et il y a plus de vingt ans que je porte cela, en lui montrant un chapelet. Je ne suis pas plus méchant que les autres, ajoutai-je, en rougissant de colère, mais je suis plus malheureux ; et si tous ceux qui valent moins que moi étaient à la Bastille, il y aurait peu de gens de reste pour les interroger. — J’en conviens, me répondit-il, en rougissant à son tour ; mais le monde est médisant, et il faut dire la vérité, Monsieur : on vous traite comme vous avez traité les autres ; on ne vous épargne point. — On le peut bien faire de moi en mon absence, lui répliquai-je, puisqu’on le fait des plus grands princes ; il me suffit qu’on ne l’ait jamais osé faire devant moi. Mais, Monsieur, ajoutai-je, est-ce sur cette matière que vous avez ordre de me parler ? — Non, Monsieur, me répondit-il, j’ai d’autres choses à vous dire. ” Et sur cela nous étant assis tous quatre autour de la table, car Baisemaux était sorti, “ D’abord, je viens ici par ordre du roi, continua le lieutenant criminel, et afin que vous n’en doutiez pas, Monsieur, voilà ma mission ”. En disant cela il me présenta une lettre de cachet. “ Je n’ai que faire de la voir, lui répondis-je, car bien que vous ne soyez pas mon juge, j’ai tant de respect pour les volontés du roi que s’il m’avait envoyé un valet-de-pied pour m’interroger, je répondrais devant lui comme devant un chancelier ; à plus forte raison, Monsieur, devant un magistrat de votre importance. ”

Après cette petite escarmouche, il commença de procéder à l’interrogatoire. Il me demanda mon nom, mon âge, le lieu de ma naissance ; et puis en prenant de Vrevins mon manuscrit original qu’il avait sous son manteau, il me demanda si je connaissais bien cela. Je lui répondis que je pouvais bien le connaître puisque je l’avais fait, écrit de ma main, et fait donner au roi par le duc de Saint-Aignan, qui me l’avait rendu quatre jours après. Il me dit que ce même manuscrit courait par le monde, et que M. le Prince y était fort maltraité. Je lui répondis que ce n’était donc pas le même, et que dans celui-là qu’il me montrait, M. le Prince y était traité avec le respect que je lui devais, et même avec les éloges qu’il méritait. “ Mais, Monsieur, ajoutai-je, j’ai ouï dire qu’on faisait lever la main à ceux que l’on voulait interroger, et vous ne m’avez pas fait observer cette formalité. ” Cela l’embarrassa un peu, mais comme il avait de l’esprit, il se remit aussitôt, et me dit, qu’ayant affaire à un gentilhomme de qui l’honneur était attaché à dire toujours la vérité, il n’avait pas cru nécessaire de m’en faire faire serment ; que néanmoins si je le voulais faire, il le recevrait ; ce que je fis, et reprenant ma réponse où je l’avais laissée, je lui dis où, quand, et dans quelle pensée j’avais écrit cette histoire, les gens à qui je l’avais lue, l’infidélité de Mme de… à qui seule je l’avais prêtée, et que, sur l’emportement que j’avais eu contre elle, elle y avait ajouté assurément les choses qui étaient contre M. le Prince, afin de m’attirer sa haine.

Il me demanda si je n’avais rien écrit contre le roi, je lui dis qu’il m’offensait de me faire cette question. Il me répliqua qu’il avait ordre de me le demander ; et sur cela je lui répondis que non, et que, sur la même demande que le duc de Saint-Aignan m’avait faite il y avait huit jours, je lui avais donné un billet, dont je lui dis la teneur, et je l’avais prié de le porter au roi ; qu’il n’y avait pas trop d’apparence qu’ayant servi trente et une années sans avoir reçu aucune grâce, étant depuis douze ans mestre de camp général de la cavalerie légère, et attendant tous les jours des récompenses de Sa Majesté, je voulusse lui manquer de respect ; que pour détruire ce vraisemblable là, il fallait de mon écriture ou des témoins irréprochables.

Après m’avoir fait lire mes réponses par le greffier et m’avoir demandé si je n’y voulais rien ajouter ou diminuer, le lieutenant criminel me les fit signer, et chaque feuillet de mon manuscrit, en me disant qu’il allait porter tout cela à Sa Majesté, et qu’il n’y aurait qu’Elle qui le verrait. Je le priai de Lui dire que j’avais le plus grand déplaisir du monde d’avoir été assez malheureux pour Lui déplaire ; il me le promit, et j’appris qu’il m’avait tenu parole. Cependant, huit jours après, lui et sa femme furent assassinés en plein midi dans leur maison par deux gentilshommes frères, qui leur étaient allés demander de l’argent par pure nécessité, et qui les tuèrent sur ce qu’en leur en refusant ils avaient crié au voleur.

Les secrets de la Providence sont tellement impénétrables qu’il y a de la témérité de juger de la conscience des hommes par les biens ou par les maux qui leur arrivent. Comme il est certain que les adversités sont quelquefois la punition divine de la mauvaise vie, elles sont quelquefois des épreuves de la vertu et des occasions de mériter, et nous voyons encore tous les jours des gens de bien misérables, et des scélérats heureux ; mais à quoi l’on ne se trompe point, c’est au jugement des actions. Le lieutenant criminel avait si publiquement trafiqué de la justice toute sa vie, surtout en sauvant le coupable, que la manière de sa mort pouvait servir d’exemple et être prise pour un châtiment de Dieu. Et même l’infâme avarice de sa femme et de lui, qui ne leur permettait pas, avec de grands biens qu’ils avaient, d’avoir seulement un valet, fut cause de leur mort. On disait pourtant à sa justification, qu’il n’avait jamais fait périr l’innocent. »


  1. Mmes d’Olonne et de Châtillon.

Les ouvrages attribués à Bussy-Rabutin allaient valoir bien des déboires à Guy Patin, et plus encore à son fils Charles (v. note [9], lettre 930, et Les déboires de Carolus).

10.

Les deux autres trésoriers de l’Épargne étaient Nicolas Jeannin de Castille et Macé ii Bertrand de La Bazinière.

11.

V. note [4], lettre 679, pour l’Histoire de la ville de Lyon, ancienne et moderne (Lyon, 1666, un volume in‑fo) du P. Jean de Saint-Aubin.

12.

« le genre d’hommes qui, pour faire affaire, se montre le plus impudent, le plus menteur, le plus avide, etc. »

V. note [15], lettre 660, pour les gazettes à la main.

13.

Bulle {a} de N.S.P. le pape Alexandre vii contre les Cinq Propositions extraites du Livre de Jansenius, {b} avec la Formule de Foi qui doit être souscrite par toutes les personnes ecclésiastiques. {c} Donnée à Rome le 15 février 1665. {d}


  1. Intitulée Ad perpetuam rei Memoriam, « Pour perpétuelle Mémoire ».

  2. V. note [16], lettre 321.

  3. Le Formulaire, v. note [1], lettre 821.

  4. [Paris, F. Muguet], 1665, in‑fo de 5 pages, latin et français juxtalinéaires.

14.

« pour que rien ne manque à l’intrigue de cette véritable comédie ».

15.

« La politique est l’art non tant de diriger que de tromper les hommes » (Jean-Pierre Camus, v. note [38], lettre 99).

16.

V. note [1], lettre 816, pour Denis de Sallo et son pseudonyme, de Hédouville.

17.

Cette quatrième grossesse de la reine Marie-Thérèse n’aboutit pas.

18.

La reine Catherine était Catherine de Médicis, que George Buchanan (v. note [11], lettre 65) a affublée du surnom de καθαρμα dans son curieux poème intitulé De Nicotiana falso nomine Medicæa appellata [De la Nicotiane affublée du faux nom de Medicæa] (v. note [28], lettre 1019).

Nicotiane, tabac, petun, herbe à la reine sont (Furetière) :

« les noms qu’on donne à une herbe qui vient originairement de l’Amérique, qui dessèche le cerveau et fait éternuer, à qui on donne diverses préparations pour la prendre en poudre par le nez, ou en machicatoire par la bouche, ou en fumée avec une pipe. Le président Nicot l’envoya en France pendant qu’il était ambassadeur en Portugal en 1560 ; et il lui a donné son nom, comme il témoigne lui-même dans son Dictionnaire. Il dit qu’elle a une merveilleuse vertu contre toutes les plaies, dartres, ulcères et Noli me tangere. {a} Catherine de Médicis l’a voulu faire appeler Médicée, de son nom ; de là vient qu’on l’appelle encore en plusieurs lieux, herbe à la reine. Elle était venue de la Floride où quelques-uns disent qu’on l’appelait petun. »

Voici ce qu’en a écrit Jean Nicot lui-même à l’entrée Nicotiane de son dictionnaire :

« Est une espèce d’herbe, de vertu admirable pour guérir toutes navrures, plaies, ulcères, chancres, dartres et autres tels accidents au corps humain, que Jean Nicot de Nîmes, conseiller du roi et maître des requêtes de l’Hôtel dudit Seigneur, étant ambassadeur de Sa Majesté très-chrétienne en Portugal, lequel a recueilli ce présent Trésor ou Dictionnaire de la langue française, envoya en France l’an mil cinq cent soixante. Dont toutes provinces de ce royaume ont été engées {b} et peuplées, à cause de quoi ladite herbe a obtenu et porté ledit nom de nicotiane. »


  1. « Ne me touche pas », nom qu’on donnait à un ulcère malin du visage.

    V. la triade 74 du Borboniana manuscrit (notule {c}, note [39]), pour la définition de la dartre ou lichen.

  2. Incommodées.


19.

Harangue de M. d’Aubray pour le tiers état {a} contre les chefs de la Ligue, dans La Satire Ménippée (pages 284‑285) : {b}

« Je sais bien qu’au partir d’ici vous m’enverrez un billet, ou peut-être m’enverrez à la Bastille, ou me ferez assassiner, […]. Mais je tiendrai à partie de grâce si me faites promptement mourir plutôt que me laisser languir plus longtemps en ces angoisseuses misères ; et avant que mourir, je conclurai ma trop longue harangue par un épilogue poétique, que je vous adresse tel que je l’ai de longtemps composé :

Messieurs les princes lorrains,
Vous êtes faibles de reins :
Pour la Couronne débattre,
Vous vous faites toujours battre.
Vous êtes vaillants et forts,
Mais vains sont toujours vos efforts :
Nulle force ne s’égale
À la puissance royale. »


  1. Composée par Pierre i Pithou, v. note [4], lettre 45.

  2. Édition Marcilly, 1882 ; v. note [18], lettre 310.

20.

« qui recèlent quantité de Bourbons en leurs reins, les descendants de saint Louis ».

21.

« pendant de très longues années » (v. note [8], lettre 191).

22.

« La descendance de Manlius se comptera pour un consulat perpétuel » (Claudien, Panégyriques, Éloge v sur le consulat de Manlius Theodorus). Consul de Rome à la fin du ive s., Manlius Théodore était réputé pour son éloquence et son éruditon ; chrétien, il protégea saint Augustin.

23.

« Les trésors aujourd’hui ne se donnent qu’aux riches » (Martial, Épigrammes, livre v, lxxxi, vers 2). Fêtant ses 21 ans le 26 juin 1665, Chrétien-François de Lamoignon allait être reçu conseiller au Parlement de Paris le 2 avril 1666.

a.

Bulderen, no ccclviii (tome iii, pages 64‑69) ; Reveillé-Parise, no dclxx (tome iii, pages 529‑533).


Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – Lettre de André Falconet à Guy Patin, le 8 mai 1665.
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(Consulté le 31.01.2023)

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