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À André Falconet, le 7 juillet 1665

Monsieur, [a][1]

On parle fort ici du feu qui a pris aux poudres et qui a renversé la citadelle de Pignerol [2] en tuant bien du monde, et a épargné M. Fouquet ; [3] on en parle diversement, pourtant fort en sa faveur. [1][4] On dit que le roi [5] s’en va donner du secours aux Hollandais en vertu de l’accord qu’il a fait avec eux contre les Anglais. J’ai rencontré ce matin M. Rompf, [6] mon bon ami, secrétaire de M. l’ambassadeur d’Hollande, qui m’a dit que sur les côtes de Normandie on avait pêché 2 800 corps de soldats qui avaient été submergés dans leur dernière défaite. [2][7] On dit que les Portugais ont eu de l’avantage sur les Espagnols [3] et que le pape [8] est bien fâché d’avoir perdu depuis peu sa prétendue infaillibilité, [9] tant par l’arrêt de la Cour que par divers décrets de Sorbonne. [10] Le pape et les jésuites, [11] que M. Servien [12] appelait les janissaires de l’évêque de Rome, travaillent à la rétablir, mais ils n’en peuvent venir à bout : Maître Gonin est mort, le monde n’est plus grue[4]

On m’a dit que M. l’archevêque de Lyon [13] veut acheter la bibliothèque [14] de M. Gras [15] et la rendre publique à Lyon. Dieu lui en fasse la grâce comme il fit à saint Charles Borromée [16] à Milan, [5][17] et qu’après sa mort il serait canonisé : voilà ce que je souhaite à monsieur votre prélat ; et en attendant cela, longue et heureuse vie pour lui et pour les siens. Je vous prie de dire à M. Spon [18] que je lui baise les mains et qu’il me semble qu’il faudrait ajouter au dernier tome du Sennertus[19] après les Épîtres médicinales, le petit et gentil livre de Michael Doringius [20] de Medicina et medicis. Je l’ai à son service in‑8o, impression de Giessen, l’an 1611. Ce serait un fort bon Appendix pour grossir ce volume qui sera petit. [6] Je vous baise les mains et suis de tout mon cœur votre, etc.

De Paris, ce 7e de juillet 1665.


1.

Le 23 juin 1665, lors d’un violent orage, la foudre avait frappé la poudrière de Pignerol, provoquant une très violente explosion qui démolit une grande partie de la forteresse. On tira 400 corps des décombres, mais Nicolas Fouquet n’avait été que légèrement blessé par des éclats de muraille. Les amis du surintendant déchu crièrent au miracle voulu de Dieu et implorèrent du roi sa grâce, mais ce fut en vain : on transféra le prisonnier au fort de Pérouse (Perosa Argentina), à quelques lieues à l’ouest de Pignerol, où on le ramena en août 1666 (Petitfils c, pages 464‑467).

2.

Frère puîné de Petrus Augustinus, Christiaen Constantijn Rompf (Romphius, Romph, Rumpf ou Rumph ; La Haye 1633-Stockholm 1703) était le fils de Christiaen Rompf, médecin des stathouders Maurice et Frédéric Henri de Nassau. Médecin formé à Leyde, Christiaen Constantijn fit carrière dans la diplomatie : il avait accompagné en 1660 Coenraad van Beuningen, ambassadeur des Provinces-Unies à Paris, puis était devenu secrétaire particulier de son successeur, Willem Boreel van Duinbeke (v. note [34], lettre 477). Il fut ensuite nommé secrétaire général de l’ambassade parisienne, puis en 1674, ambassadeur des Provinces-Unies en Suède.

Dans ses lettres latines, Guy Patin a souvent parlé de Christiaen Constantijn, qui avait été son auditeur au Collège royal, mais nous n’avons aucune des lettres qu’ils on pu échanger.

Un combat naval au large de Lowesoft (Suffolk) avait été la première grande bataille de la deuxième guerre anglo-hollandaise (1665-1667, v. note [4], lettre 808) : le 13 juin, la flotte hollandaise de 103 vaisseaux menée par Jacob Obdam avait attaqué la flotte anglaise menée par le prince James (duc d’York, futur roi Jacques ii), forte de 109 unités. Mieux armés et mieux entraînés, les Britanniques infligèrent une lourde défaite aux Provinces-Unies qui perdirent 30 navires et leur commandant, tué dans le combat. Ce fut la plus grande défaite navale de toute l’histoire hollandaise.

3.

Défaite des Espagnols contre les Portugais à Villaviciosa, le 17 juin.

4.

« On a découvert la finesse de ceux qui voulaient nous tromper » : v. note [36], lettre 192.

5.

Guy Patin semblait ici confondre Charles Borromée, le saint archevêque de Milan (v. note [20], lettre 183), avec son cousin et successeur, Frédéric (v. note [15], lettre 490), fondateur de la Bibliothèque Ambrosienne de Milan, fondée en 1609 et ainsi nommée en hommage à saint Ambroise, patron de la ville (v. note [24], lettre 514) ; elle est toujours en activité.

6.

V. note [11], lettre 798, pour le livre de Michael Döring « de la Médecine et des médecins ».

Les deux derniers tomes de la réédition lyonnaise des Opera de Daniel Sennert (quatre premiers tomes publiés en 1666, v. note [3], lettre 819) contenaient les Épitres médicales, mais ne parurent que onze ans plus tard (Lyon, Jean-Antoine Huguetan, 1676, 2 volumes in‑fo) :

  • Tomus quintus, quo continentur Praticæ liber quintus, de Partium externarum morbis et symptomatibus ; de Arthritide, tractatus ; Practicæ liber sextus, de Morbis occultarum qualitatum ; Exoterica [Tome v, qui contient : le livre v de la Pratique, des Maladies et symptômes des parties externes ; le traité de la Goutte ; le livre vi de la Pratique, des Maladies des qualités occultes ; les Exotériques (doctrines publiques opposées aux ésotériques, doctrines cachées)] ;

  • Tomus sextus, quo continentur Epitome librorum de febribus ; de Febribus, libri quatuor ; Fasciculus medicamentorum contra pestem ; Epistolarum medicinalium, una cum responsoriis D. Michaelis Doringii, centuriæ duæ [Tome vi, qui contient : l’Épitomé (abrégé) des livres sur les fièvres ; les quatre livres des Fièvres ; le Fascicule des médicaments contre la peste ; deux centuries de lettres médicales avec les réponses de M. Michael Döring].

a.

Bulderen, no ccclxiii (tome iii, pages 80‑81) ; Reveillé-Parise, no dclxxv (tome iii, pages 542‑543).


Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – Lettre de André Falconet à Guy Patin, le 7 juillet 1665.
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(Consulté le 14.05.2021)

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